J’ai tant de choses à te dire – John Marsden

So_Much_to_Tell_You
 (Silence, ma forteresse toujours, parfois ma prison.)
Peu de livres pour enfants que je connais ont cette force qui séduit les adolescents et les adultes. Peu ont autant parlé avec réalisme, froideur et examen de la réalité quotidienne. Enfin…peu l’ont en tout cas fait avec cette puissance, cette écriture et cet attachement qu’on éprouve pour les personnages, ces échos dans notre vie, les résonnances dans la qualité du style, et une fin si bouleversante. Fin que je ne dirais pas. Comme Letters from the Inside, dévoiler la fin gâche tout. Et je n’aime pas non plus spoiler.
John Marsden appartient à la catégorie de Lois Lowry et de Lowery, de Judy Blume. Il traite la réalité d’une manière si réelle, si proche de nous. Il n’est pas mon auteur favori mais il a marqué mes lectures, mes réflexions et mes idées.

Je ne sais pas ce que je fiche ici.
Mais si, je le sais. Je suis ici parce que je ne faisais aucun progrès à l’hôpital. Je suis ici pour réapprendre à parler. Je suis ici parce que ma mère ne supporte plus ma présence muette à la maison. Je suis ici à cause de mon visage, je crois. Enfin, je n’en sais rien.

 
J’ai tant de choses à te dire conte une histoire qui aurait pu être si banale. Comment une adolescente ayant subi un traumatisme reprend peu à peu goût à la vie. Mais le personnage est unique. Marina n’a que quatorze ans et un terrible évènement l’a rendu muette depuis plus d’un an. Jamais nous ne saurons exactement ce qui lui est arrivé, on ne peut que deviner (assez aisément) au travers des indices qu’elle nous livre peu à peu. Mais sa souffrance, sa solitude la rendent terriblement attachante et on se prend à espérer qu’elle puisse retrouver une vie normale. Elle est banale, elle est comme nous, aussi gentille que capricieuse, si ce n’est qu’elle a grandi plus tôt que la plupart des gens. Sans avoir vécu la même chose, on se retrouve en elle. Je me suis retrouvée en elle en lisant hier soir, alors que je connais ce livre depuis des années. Le drame de Marina est universel.
Je ne jouais pas mal, avant, je crois. Avant de mourir.
(Pourquoi ai-je écrit ça ? Une impulsion soudaine. Parce que je suis un mort vivant, voilà pourquoi. Que sont devenus les jours heureux de ma vie ? J’ai peur des miroirs, peur des photos, peur des souvenirs…peur de vivre, c’est moi.)
Si Marina, silencieuse, parvient à se relever, c’est par des moyens que nous avons tous. Prise au piège de l’écriture d’un journal intime auquel elle se confie de plus en plus malgré elle, surprise par la gentillesse de ses amies du pensionnat, des professeurs. Etonnée que malgré son désir d’être transparente et désespérée, il y en a qui qui se préoccupent d’elle, veulent l’aimer et l’aider, et découvrir qu’il y a encore une force de vie en elle. C’est le chemin de vie qu’elle se tisse contre et de bon gré, inconsciemment, doucement. Doucement, on la voit revenir à la vie.
Et cette vie également, a été dure pour ceux qu’elle supposait heureux. A travers l’histoire de Marina, ce sont aussi les difficultés de vivre des autres adolescentes, des adultes que l’on voit, difficultés si peu différentes au fond. Son silence la fait observer avec maturité le monde qui l’entoure, et ce monde est toujours le nôtre.
Je n’ai rien écrit, mais je réfléchis encore et encore. Dans un certain sens, dans un curieux, dans un terrible sens que je ne m’explique pas, j’aimerais une suite de toiles qui raconterait chaque minute de cette journée où tout a basculé, il y a un an.
Le plus curieux avec un visage, c’est l’importance que peut faire une différence. Par exemple, un jour en se regardant dans la glace, on se dit : « Ouais, c’est moi, c’est mon visage. » Et puis vient cet autre jour où on sort de sa chambre à pas de loup, pendant que les infirmières boivent leur thé, où on va aux toilettes, on y entre et on se regarde dans la glace (les mains sur les yeux on se regarde à travers les doigts) et on se dit « C’est pas moi, ce n’est pas mon visage. » Ainsi je n’existe qu’à travers mon visage, c’est tout ce que je suis ? J’ignore la réponse à cette question. Ce que je sais en revanche, c’est que parce que mon visage a changé, je ne suis plus la même personne qu’avant. Je suis une autre. Je ne sais pas qui, mais une autre. J’ai essayé de me persuader que l’important, c’est ce qu’on est à l’intérieur de soi, mais ça n’a servi à rien parce que je sais qu’à l’intérieur aussi, j’ai changé.
Parce que mon visage est différent, la personne que j’étais autrefois est perdue, elle a disparu pour toujours. Elle me manque mais elle s’est évanouie comme un fantôme, elle est retournée dans le monde des fantômes et elle ne reviendra plus jamais, jamais.

A vous de prendre le choix de voger dans l’esprit si riche et créatif, intense et humain de John Marsden. Ce livre-là a au moins une fin heureuse…ce n’est pas le cas de tous.
J’ai refait le même dessin que j’avais fait sur la plage, une tête derrière des barreaux.
-C’est ton père ? a-t-elle demandé doucement.
J’ai hoché la tête. « Non ».
-C’est toi ?
J’ai fait « Non » de nouveau. Je ne parvenais pas à trouver un autre moyen de lui faire comprendre, mais au bout d’un moment, elle a compris.
-C’est vous deux ?
Alors, j’ai hoché la tête. « Oui. »

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