Le désir de parole (extraits) – Alain Cuny

«Je voulais que la trace ne se réduise pas à cela, le geste et la représentation. Je voulais qu’elle s’inscrive aussi dans la vie. Je ne vivais pas alors. Je ne vis pas encore aujourd’hui. La vie est ailleurs. Toujours. C’est tout à fait banal. »

« Mais une exaltation lucide, à la mesure de ma connaissance, de mon infime connaissance des mécanismes, des phénomènes qui se sont succédés tout au long de ma vie.
Alors peut-être une autre voie, une autre voie du silence, la sainteté, la contemplation ?
Oh ! Non. La vie quotidienne. La vie. Mauriac, dont je vénère la mémoire, n’avait pas raison d’affirmer que nous avons besoin de saints. Ni saints ni modèles. Espérer suppose un doute. Il faut vivre l’instant. Il n’y a pas d’autre éternité. »

« Toute ma vie, j’ai été une sorte de pantin, un culbuté, un égaré couvert de scotomes. J’ai voulu donner une forme à ma vie, c’est vrai, et parvenu au bout de la route, j’entrevois les…Ce qui est effrayant, vois-tu, c’est d’avoir toujours eu conscience de ce que je poursuivais, que je continue à poursuivre, tout en sachant que je me suis complètement trompé. J’ai été ce que je déteste. »

 

« Tu as dit : « Inconsciemment, je provoque l’échec propre à nourrir mon réquisitoire ».
Oui. Mais tu sais, c’est terriblement banal. »

« J’aurais donc voulu parvenir à une espèce de plénitude sans limite qui aurait échappé au regard de l’autre, sauf, peut-être, s’il se fût agi du regard innombrable sous lequel je me serais senti…inchangé…inaltérable…Une image et une parole me désignant…par la personne que je suis et que, jusqu’à présent, sauf parfois en scène, je n’ai cessé de souiller. J’aurais donc voulu être immuable, indépendamment de tout regard posé sur moi. »

« Etre unique, unique et immuable, sous le regard de l’autre.
Et le dernier pôle, c’est unique sous le regard innombrable de tous.
Oui.
Et ça, c’est le théâtre !
J’aurais voulu que ce soit la vie courante. »

« Ca me lève le cœur de voir un acteur contempler son image dans un miroir.
Mais ça ne te lève pas le cœur de contempler des autoportraits de Van Gogh, ou les portraits de Giacometti ?
Parce que je suis pauvre en moi-même.
Donc, si tu étais riche, tu te passerais d’images. Le besoin d’images est un signe de notre pauvreté ?
De notre mutilation, oui, de notre sécheresse, de notre désolation. »

 « Tu sais que dans ce milieu [le théâtre] on me taxe d’ingratitude, de manque de camaraderie, comme si nous étions faits pour nous aimer les uns les autres. Si c’était le cas, pourquoi Dieu a-t-il été contraint d’envoyer son fils au massacre pour nous le rappeler ?
Ce n’était pas inscrit dans la nature ?
(Rire) Ce n’était pas un cri dans la nature. Si les hommes sont tellement faits pour s’aimer, comment se fait-il que les soirs de triomphe on se bousculer à l’entrée des loges en faisant assaut d’hyperboles, alors que les soirs de défaite, on laisse le vaincu à sa solitude ? Plus personne ! C’est ça, l’amour ? »

« Si je te suis bien, il y a chez toi une absence d’amour pour tes semblables et un respect infini de l’être humain en tant qu’être, mais pas plus pour lui que pour un autre être, un arbre par exemple ou une pierre.
C’est vrai. A ceci près que certains, plus riches de perfection, nous réservent d’autres jouissances, d’autres possibilités de jeu. »

« Paul Thibaud a dit : « Quand Alain entre dans cette démesure de la parole, on dirait qu’il va briser tous les tabous, à commencer par celui de son propre moi, de sa propre histoire. » (Toi-même ne parles-tu pas d’expulsion, d’expulser ta vérité profonde ?) « Mais c’est au contraire un subterfuge pour justement…ne pas dévoiler la face de Jupiter. »
Il a dit ça ? (Cette remarque déclenche son rire.) Il a dit que je ne me résous pas à dévoiler la face de Jupiter ?…A un tout petit degré, c’est vrai…Je ne reconnais ma place  nulle part. Où que je sois, je suis un intrus. »

« D’ailleurs, alors que je suis encore vivant, j’ai le sentiment très fort que rien ne m’appartient, que tout ce que j’ai fait m’était extérieur. Je n’ai rien à faire valoir. Aucun bagage. Aucun titre. Je ne me sens rien. Etranger, isolé. C’est le sort de tous. Seulement les autres vivent sur une illusion en se persuadant du contraire. »

« Lorsque nous aimons un être, nous diluons dans ce qu’il a d’inoubliable les côtés, même monstrueux, de sa nature. Sinon, ça ne vaut pas la peine. »

« Tu penses donc que la vie est un théâtre ?
Non. Non. Peut-être la vie sociale, seulement elle, la vie où les hommes sont enchaînés les uns aux autres est un théâtre.  La vie, la vraie, est dans la trace. »

« Mesa finit par crier à Dieu : « Au-dessus de Vous il y a l’amour, il y a elle, il y a l’amour d’elle. » Exactement il dit : « Et au-dessus de l’amour, il n’y a rien, même pas Vous. » »


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