Dialogue – Les Visiteurs du Soir (Marcel Carné)

Gilles : Les monstres. Toujours les monstres. Nous ne dormirons pas cette nuit.visiteurs-du-soir-1942-05-g.jpg
Dominique : Tu avais l’intention de dormir ?
Gilles : Tu ne devrais pas rire comme ça, Dominique.
Dominique : Pourquoi pas ? Et si ça me plaît à moi de me divertir un peu ? Où est le mal ? Tu ne m’as pas souvent donné l’occasion de rire, depuis le temps que nous vivons ensemble.
Gilles : Tais-toi ! Pourquoi remuer ces choses mortes ?
Dominique : Qui les a tués ? Est-ce toi ? Est-ce moi ? Ou nous deux ? Qui a tué dans l’œuf un bel amour tout neuf ?
Gilles : Assez ! Tu sais bien qu’il n’y a jamais eu d’amour entre nous.
Dominique : Nous avons peut-être trop vécu avant de nous connaître. Trop fait semblant d’aimer.
Gilles : Tais-toi !
Dominique : Pourquoi ? Tu as des remords ?
Gilles : Des remords ?
Dominique : Dommage. Paraît que ça passe le temps, les remords. Si j’en avais, ça m’aiderait peut-être à vivre…tu ne crois pas ? Et pourquoi en aurais-je ? Les hommes m’ont aimée, comme ils disent dans leur langage fleuri. Je me suis laissée faire. Est-ce ma faute s’ils pleuraient et abandonnaient tout pour moi, même leur vie ? Les jeunes étaient plein de flammes, les vieux se traînaient à mes pieds.
Gilles : Tu m’as vu pleurer moi ? Je me suis jeté à tes pieds, moi ?
Dominique : Toi ce n’est pas pareil. Avide, intraitable, orgueilleux. Tu voulais qu’on t’aime, tout simplement. Tu voulais tout prendre sans rien donner. Tout garder et t’en aller.
Gilles : Comme toi, Dominique !
Dominique : Tu me guettais comme le chat guette la souris. Mais le chat trouve en face de lui un autre chat. Plus de souris. Ce n’est pas notre faute. Nous nous imaginions l’un et l’autre tenir une nouvelle et tendre victime. Deux bourreaux face à face. Personne à torturer. Quelle tristesse.
Gilles : Assez. Si tu m’avais aimé vraiment, j’aurais pu t’aimer peut-être.
Dominique : Si tu m’avais aimée, j’aurais pu t’aimer moi aussi. (Rire)
Gilles : Dominique !
Dominique : Oui. Fais-moi peur. Frappe-moi. Tue-moi. Egorge-moi. Mon bel amour…Bah, à quoi bon tout cela, Gilles ? Ce qui est signé est signé. Ne sommes-nous pas heureux ? Les autres nous aiment. Ils souffrent pour nous. Nous les regardons. Nous nous en allons. Joli voyage. Le Diable paye les frais…Bonne nuit, Gilles. Tu ne me demandes pas où je vais ?
Gilles : Je le sais.
Dominique : Et toi, où vas-tu passer la nuit ?…Evidemment. Il serait dommage de troubler ses rêves. C’est au grand jour qu’il faut parler d’amour à d’aussi fraîches créatures.


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