Les couples de l’imaginaire

Lorsque j’ai revu il y a quelques jours des extraits de quelques-uns de mes films préférés, je me suis mise à penser non à ces héros que j’ai toujours aimés (sur lesquels j’ai déjà fait un article), ces héroïnes (cela viendra, même si j’ai l’impression d’en avoir soudain très peu), mais à ces couples qui ont marqué mon imaginaire et qui me paraissent correspondre à l’amour rêvé que je préfère le plus. J’ai cherché, et bizarrement, au final, je crois que j’ai très peu de couples qui m’ont marquée. Voici donc les quatre principaux qui me viennent le plus à l’esprit pour l’instant, qui viennent de la littérature, du cinéma ou bien des deux. Je n’ai pas compté le Vicomte de Valmont et la Présidente de Tourvel, Lyra Belacqua et Will Parry, Winifred/Illyria et Wesley, Darla et Angel, San et Ashitaka, Sophie et Hauru, Aragorn et Arwen, Eowyn et Faramir, la Belle et la Bête, Mesa et Ysé, Faust et Marguerite…(Je me tâte encore pour Mesa et Ysé, mais je crois que ma lecture du Partage de Midi est encore trop récente pour en décider…). Bien que je les apprécie tous, c’est juste qu’aujourd’hui (sûrement pas si j’étais en train de revoir le film/la série/le livre) ils ne m’apparaissent plus avec autant de force ni de conviction. Contrairement à ceux qui vont suivre…

 

Gilles & Anne (Les Visiteurs du Soir)

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Le tendre et dangereux visage de l’amour
M’est apparu un soir après un trop long jour
C’était peut-être un archer avec son arc
Ou bien la musicienne avec sa harpe
Je ne sais plus
Je ne sais rien
Tout ce que je sais
C’est qu’il m’a blessé(e)
Peut-être avec une flèche
Peut-être avec une chanson
Tout ce que je sais
C’est qu’il m’a touché(e)
Qu’il m’a touché(e), blessé(e) au cœur et pour toujours
Brûlante, trop brûlante blessure de l’amour

 

 

Je suis peut-être devenue un peu fleur bleue depuis un certain temps. En tout cas, nous commençons les couples par Gilles et Anne, personnages principaux du film de Marcel Carné, Les Visiteurs du Soir. Qui sont, comment dire cela sans vous faire rire, une sorte d’amour idéal et chevaleresque du Moyen-Age, l’amour parfait qu’aucun obstacle ne peut arrêter. Alors que j’écoute Le tendre et dangereux visage de l’amour en écrivant ces mots (thème qui parcourt tout le film), je me rends compte que ce film a peut-être beaucoup (trop ?) vieilli et qu’aujourd’hui, je pense que la plupart riraient en le voyant, trop prévisible, trop lent, trop vieux, trop pudique (ou pas assez). Je dis cela parce que j’ai eu l’occasion de le regarder avec quelques personnes, et toutes ont plus ou moins ri à plusieurs moments. Ce qui me faisait un peu bouillir, compte tenu que je tiens Les Visiteurs du Soir en adoration (et pas uniquement à cause d’Alain Cuny :p) et que je ne supporte pas que l’on se moque de ce film, à part au seul moment de quelques secondes qui me paraît vraiment ridicule (à cause de sa mise en scène en fait) et pour les gausses du Moyen-Age (d’une élégance absolue !). En fait, je crois que c’est simplement un des films qui font partie désormais de mon univers et j’ai du mal à le partager avec des gens qui n’en auraient pas la même vision que moi. Enfin, passons sur ce point.

Je vous rappelle l’histoire : au XVe siècle, dans un Moyen-Age poétique et fantastique (ce film faisait partie de la vague du réalisme poétique ou fantastique social), deux envoyés du Diable apparaissent pour séduire un couple. Sauf que l’un d’eux (Gilles) tombe véritablement amoureux de sa victime (Anne) et désobéit donc à son maître…

Pourquoi donc ce couple me plaît tant ? Je dirais tout d’abord que c’est grâce à la magnifique alchimie entre les deux acteurs. Rien que leur scène de rencontre suffit à montrer l’intensité de leur relation, par le jeu des regards, la tension entre les deux. Leur scène nocturne dans le jardin continue sur l’enchantement de les voir ensemble, la scène de la fontaine scelle leur amour en même temps qu’elle brise le cœur…et que dire des autres scènes à la fontaine, dans la chambre d’Anne ou même du donjon ? Marie Déa et Alain Cuny formaient un couple magnifique à l’écran, l’innocente et l’envoyé du Diable, celle qui croit plus que tout en l’amour et celui qui justement n’y croyait plus, qui avait le cœur glacé, et qui au final s’est réveillé et a redécouvert l’amour avec celle qui apparaît parfois si enfantine, mais aussi si forte et si simple.

En les voyant tous les deux, on redécouvre l’amour idéal, l’amour romantique des temps reculés et passés. Et la situation n’en est que plus surprenante lorsqu’on se rend compte qu’au final, c’est peut-être celui qui pensait être le maître qui se retrouve finalement protégé et sauvé par celle que l’on pensait trop naïve. Si Gilles était impitoyable, avide, distant et glacial, sa rencontre avec Anne le fragilise, le renvoie à lui-même, à cette personne qu’il avait abandonné en s’engageant avec le Diable, en ne jouant que l’amour faux, l’amour-jeu qu’il avait (ou n’avait jamais) avec Dominique, l’autre envoyée du Diable. Ici, c’est en fait Anne qui est la personne la plus puissante, l’incarnation de l’amour pur et infini, désintéressé sous son essence la plus profonde, puisqu’elle ira (pour une femme du Moyen-Age !) jusqu’à annoncer publiquement qu’elle aime Gilles, mentir, passer un marché avec le Diable, se sacrifier et briser les règles de son époque pour lui. C’est aussi la force de son baiser et donc de son amour qui redonnera la mémoire à un Gilles amnésique. Peut-être ce même amour qui permet au couple, à la fin, de rire une dernière fois au nez du Diable…

Gilles et Anne, c’est cette sorte d’amour magique des contes, semblable à celui de La Belle et la Bête. C’est un amour intemporel qui traverse le temps, qui est parvenu à me toucher, qui a touché les spectateurs depuis son apparition sur les écrans en 1942. Il a un charme particulier qui provient peut-être en partie de cet amour idéal des contes de fées, mais aussi de ses interprètes, de ses personnages, de la route qu’ils parcourent ensemble, du fait qu’ils se complètent de manière inattendue et qu’ils soient si magiques à l’écran. Je me souviens de mon premier visionnage, de cette scène nocturne dans le jardin, où Gilles et Anne se parlent doucement, sur le point de s’embrasser, où ils forment simplement un couple magnifique. Un moment de rêve éveillé…et aujourd’hui que j’ai le DVD, malgré la magnifique qualité d’image et de noir et blanc offerte par la restauration en haute qualité, et que je puisse admirer encore plus Alain Cuny avec sa coiffure de jeune premier, je me suis prise à regretter ma version téléchargée, toute floue et toute dégueulasse avec les parasites blancs et noirs partout et le bruit de la caméra qui tourne derrière les dialogues et la musique. Et pourtant si envoûtante et magique, si empreinte de l’odeur et de la couleur de ce vieux classique du cinéma français…

 

Anne : Pour toujours…Mais est-il possible, Gilles, qu’un être puisse appartenir entièrement à un autre être ?
Gilles : Certains appellent cela l’amour.
Anne : Alors…l’amour c’est comme la mort. On n’existe plus, tout est fini. Pourquoi…Oh Gilles, puisque vous m’aimez, ne me faites pas souffrir, ne m’enfermez pas, laissez-moi vivre. Aimez-moi comme je vous aime. Tout simplement…

 

Christine Daaé & Erik (Le Fantôme de l’Opéra)

 

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« Ce qu’il y a de terrible, reprit-elle, dans une fièvre croissante…Je l’ai en horreur et je ne le déteste pas. Comment le haïr, Raoul ? Voyez Erik à mes pieds, dans la demeure du lac, sous la terre. Il s’accuse, il se maudit, il implore mon pardon !…

« Il avoue son imposture. Il m’aime ! Il met à mes pieds un immense et tragique amour !…Il m’a volée par amour !…Il m’a enfermée avec lui, dans la terre, par amour…mais il me respecte, mais il rampe, mais il gémit, mais il pleure !…Et quand je me lève, Raoul, quand je lui dis que je ne peux que le mépriser s’il ne me rend pas sur-le-champ cette liberté, qu’il m’a prise, chose incroyable…il me l’offre…je n’ai qu’à partir…Il est prêt à me montrer le mystérieux chemin…seulement…seulement il s’est levé, lui aussi, et je suis bien obligée de me souvenir que, s’il n’est ni fantôme, ni ange, ni génie, il est toujours la Voix, car il chante !

« Et je l’écoute…et je reste ! »

 

Encore l’un des couples les plus magiques et fantastiques de la littérature, de la musique et du cinéma, un mythe à eux tous seuls : Erik et Christine.

Encore une fois, la rencontre entre l’innocence et le mystère, entre la naïveté et une maturité Presque effrayante. Ce qui relie Christine, jeune fille encore un peu enfantine, au coeur pur, et le Fantôme de l’Opéra, monstre défiguré physiquement mais ange de la musique, génie du chant, c’est bien la musique… « The music of the night »

Christine prend tout d’abord cette ombre, cette “Mort rouge” comme un véritable ange bienfaiteur envoyé par son père. Naïveté qui sert bien à Erik, tombé amoureux d’elle au son de sa voix, et qui pour une fois dans sa vie, n’est pas repoussé, mais bien au contraire aimé, même si la jeune fille n’a jamais vu son visage.

Ce couple, c’est avant tout l’histoire d’une fascination respective, celle de l’innocence et de la pureté, ainsi que celle de la Voix et de la Musique. Mais vite, très vite, ce charme est brisé, prenant des aspects plus gothiques et terrifiants. L’Ange de la Musique n’est qu’un homme à l’apparence inhumaine, avec une personnalité extrême, misanthrope et haineuse de tout le genre humain, sauf de Christine. Celle-ci choisissant de se fiancer à son ami d’enfance, Raoul, il n’en faut pas plus pour déchaîner la colère de l’Ange, qui apparaît bien plus horrifique et cruel qu’à la base…

C’est aussi encore une fois une preuve que l’amour passionné en littérature mène souvent à la destruction. Et pourtant, avant tout, cette histoire-là tient de la fascination, comme le démontre la magnifique chanson « The Mirror ». Mais que dire de deux personnages si complexes chacun dans leur sens, avec Christine partagée entre un amour bien rationnel et sécurisant, digne du conte de fées, et un amour pour celui qui devient peu à peu le méchant de l’histoire, tout en gardant une incroyable subtilité ? Car si Christine est naïve, c’est cette innocence qui rend le personnage si intéressant, avec cette mémoire persistante de son père, cette conviction que son voeu  le plu cher s’est réalisé en entendant le Fantôme pour la première fois. Quant à Erik, il s’agit d’un de ces personnages sur lequels on pourrait s’étaler pendant des heures, avec son déchirement entre son amour fou et son respect pour Christine, entre cette humanité sublimée par son Art et qu’il rejette avec horreur, comme le monde extérieur…jusqu’à ce que son cœur solitaire s’ouvre enfin face à la jeune fille ? C’est aussi un de ces couples qui ne finissent pas ensemble, et qui pourtant n’auraient jamais été aussi passionnants et complexes, mythiques, sans une telle histoire…Et qui n’auraient jamais pu autant comprendre l’essence même de leur être, les poussant au pire comme au meilleur, au tragique comme à une magnifique humanité…

Fear can turn to love
You’ll learn to see
To find the man behind the monster
This repulsive carcass, who seems a beast
But secretly dreams of beauty
Secretly…Secretly…

John Keats & Fanny Brawne (Bright Star)

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Bright Star !
Que ne suis-je comme toi immuable
Non seul dans la splendeur tout en haut de la nuit
Observant les paupières éternelles ouvertes
De la nature, patient ermite sans sommeil
Les eaux mouvantes dans leur tâche rituelle
Purifier les rivages de l’homme sur la terre
Ou fixant le nouveau léger masque jeté
De la neige sur les montagnes et les landes
Non encore immuable, encore inchangé
Reposant sur le beau sein mûri de mon amour
Sentir toujours son lent soulèvement
Toujours en éveil dans un trouble exquis
Entendre un souffle, entendre, tendrement repris
Et vivre ainsi toujours, ou défaillir dans la mort.

Je n’ai jamais trop aimé la poésie, et j’étais allée voir Bright Star à moitié par curiosité, à moitié par fascination pour son affiche aux couleurs magnifiques. En tout cas, j’étais loin de me douter que je tomberais alors amoureuse de la propre histoire d’amour de John Keats et Fanny Brawne, même si je crois que plus aucun re-visionnage du film ne me rapportera la magie de cette séance au cinéma, une fin d’après-midi après les cours, avec Elodie. Seul couple réel parmi tous ceux que je présenterais…

Fanny Brawne et John Keats, c’est la rencontre entre deux voisins, entre deux mondes déterminés pourtant à ne pas se toucher, la poésie et le réalisme. Elle est aussi ancrée dans la réalité qu’il l’est dans la méditation, elle est inaccessible pour lui socialement, et il n’est qu’un de ces poètes qu’elle méprise et dont elle ne comprend pas les mots. Pourtant, ils tomberont doucement amoureux l’un de l’autre de ce premier amour, un amour encore adolescent, et donc avec toute sa passion, son innocence et sa souffrance. Ils s’aiment d’un amour jamais consommé, tout au plus se fianceront-ils en secret. Tantôt séparés par une simple cloison, tantôt par des voyages pour rétablir la santé et l’inspiration de John Keats. La famille de Fanny Brawne se refusera toujours à ce mariage qui ne pourrait rien apporter à la jeune fille, et même également John Keats, dans un sens, qui choisira de s’éloigner pour épargner cette tentation à Fanny. C’est un amour né de la poésie, d’une fréquentation typique de celles du XIXe siècle : les bals, les invitations aux repas, les conversations en comité, mais aussi les leçons de poésie, les balades en pleine nature.

Le poète et la couturière, c’est un amour platonique, qui marquera à jamais la vie des deux fiancés, bien qu’il n’ait jamais pu être officiellement déclaré. Il illumine la vie des deux jeunes gens, telle une étoile brillante, et continuera à scintiller bien après la fin que nous voyons dans le film, comme une étoile pâlissante. Fanny Brawne est la Muse, l’inspiration et la vie de Keats, tout comme il lui est l’air qu’elle respire, et la solitude trop difficile à supporter lorsqu’il est éloigné. C’est les lettres, courtes ou longues, poétiques ou sèches, qu’ils échangeront pendant deux à trois ans. Seules celles de Keats sont conservées, puisqu’il a préféré brûler celles de Fanny pour ne pas lui porter préjudice. C’est donc aussi un amour respectueux, qui ne dépassera jamais ce que le couple ne pouvait se permettre sans mariage, même s’ils auraient fait tout l’un pour l’autre : le voyage en Italie, notamment. Mais cet amour-là aura toujours été entravé, soit par le statut social de Keats, poète maudit mort en étant persuadé d’avoir échoué, soit par son ami Brown, soit par la maladie ou encore…les convenances sociales.

Et pourtant, il est magique, ce couple. Il est merveilleux, il tient de l’essence même de l’amour, il est une ode à ce sentiment. Car c’est le premier amour, et même si Fanny avait environ dix-neuf ans et John Keats vingt-trois ou vingt-deux, cet amour-là tient de celui adolescent, dans le sens passionné, neuf et unique. C’est l’amour véritable entre deux personnes qui se sont trouvées, qui étaient plutôt opposées, et qui au final se passaient difficilement l’un de l’autre, tant elles s’étaient devenues nécessaires et se complétaient. Ils s’aiment, c’est tout. Le plus simplement et le plus magnifiquement du monde.

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 A Fanny Brawne, le 13 octobre 1819

25 College Street

Ma très chère amie,

Je me suis attelé à l’instant à la copie exacte des vers, sans être capable de m’acquitter de cette tâche de manière un tant soit peu satisfaisante. Il me faut vous écrire une ligne ou deux afin de voir si cela peut contribuer à vous chasser de mon esprit ne serait-ce qu’un bref moment. Par ma foi, impossible de penser à quoi que ce soit d’autre – le temps n’est plus où j’avais le pouvoir de vous conseiller, de vous mettre en garde contre le matin peu prometteur de ma vie – mon amour m’a rendu égoïste. Je n’existe pas sans vous ; je suis oublieux de tout sauf du moment où je vous retrouverai ; ma vie semble s’interrompre net à cet endroit ; je ne vois pas plus loin. Vous m’occupez tout entier. J’ai présentement la sensation de disparaître ; je serais profondément malheureux sans l’espoir de vous revoir bientôt. Songer que je pourrais être loin de vous m’effraye. Fanny, ma douce, ton cœur changera-t-il jamais ? Mon amour, ce cœur changera-t-il ? J’éprouve en cet instant un amour sans borne ; votre billet vient tout juste d’arriver ; je ne peux être plus heureux loin de vous ; cela est plus précieux qu’un galion de perles. Ne me menacez pas, même pour plaisanter. Je m’étonnais qu’on pût mourir en martyr pour la religion ; j’en frémissais. Je ne frémis plus ; je serais capable de mourir en martyr de ma religion ; l’amour est ma religion ; pour elle je pourrais mourir – je pourrais mourir pour vous. Je crois en l’amour et vous êtes son seul principe – vous m’avez conquis par un pouvoir contre lequel je ne peux rien ; pourtant je résistai tant que je ne vous avais pas vue, et même depuis que je vous ai vue j’ai souvent fait mon possible pour « objecter des raisons aux raisons de mon amour ». Cela n’est plus en mon pouvoir ; la douleur serait trop grande ; mon amour est égoïste ; sans toi je ne respire plus.

Tout à toi,

John Keats 

Dom Claude Frollo & la Esmeralda/Agnès (Notre-Dame de Paris)

 

 

poster01 Esmeralda

C’est lui-même, ô ciel, ô mon Dieu !
C’est bien son front de glace et son regard de feu !
C’est le prêtre qui me poursuit sans trêve nuit et jour !
C’est lui qui l’a tué, mon Phoebus, mon amour !
Monstre, je vous maudis à mon heure suprême !
Que vous ai-je donc fait ? Quel est votre dessein ?
Que voulez-vous de moi, misérable assassin ?
Vous me haïssez donc ?

 

Frollo

Je t’aime !
Je t’aime, c’est infâme !
Je t’aime en frémissant !
Mon amour, c’est mon âme ;
Mon amour, c’est mon sang.
Oui, sous tes pieds je tombe,
Et, je le dis,
Je préfère ta tombe
Au paradis.
Plains-moi ! Car, je succombe,
Et te maudis !

(La Esmeralda, Victor Hugo)

 

J’ai écrit quelque part qu’il me semblait que toutes mes lectures, tous mes films visionnés, n’avaient eu que pour but de m’amener inconsciemment à Notre-Dame de Paris. J’avais emprunté cette expression à un membre du Frollo Forum, qui avait dit que tous ses personnages préférés n’avaient été au final que le chemin menant à Claude Frollo. J’aimerais dire la même chose à propos de ce personnage. Si je regarde bien, on distingue entre Frollo et tous les personnages que j’ai aimés auparavant de profondes similitudes : le Vicomte de Valmont et son intellectualisme amer ; Light Yagami et son sens trop aigu de la justice et de ce qui lui semble être sa mission ; Severus Rogue et Sirius Black avec leur ambiguïté et leur côté « blessé par la vie », rejetés. Et surtout le Fantôme de l’Opéra, le génie défiguré de l’ombre à l’esprit trop intelligent et par conséquent fou…(le Fantôme, c’est le mix parfait entre Frollo et Quasimodo). Et d’autres encore…

Pourtant, est-ce que inconsciemment, les couples que j’ai aimés auparavant m’auraient forcément conduit à celui formé (ou jamais formé) par Esmeralda et Frollo ? Je dirais que non, pas forcément, car au niveau du couple, Frollo est quand même l’homme le plus « vampirisant » que vous pouvez trouver…Et Esmeralda la fille la plus stupide qui existe, au niveau de Cécile de Volanges. Et pourtant, c’est le quatrième couple que j’ai sélectionné, même s’ils n’ont jamais été réellement ensemble, encore moins que tous les autres. Il y a un tel fort contraste entre ces deux personnages…

Elle est l’enfant de seize ans ; il est l’homme mûr de trente-six ans. Elle est l’essence même de la liberté et de la vie ; il est l’enfermement mental et physique. Elle est l’innocence et la naïveté ; il est l’expérience désabusée et amère. Elle est sans attaches ; il est enchaîné à la religion et à son statut de « père » de deux, voire trois garçons. Elle est l’idéal, la vertu ; il est l’humain.

La magie de ce couple, je pense, tient à ce que ce contraste existe et surtout au fait qu’il ne soit jamais éliminé. C’est l’opposition entre les deux qui le rend intéressant et passionnant, qui forme l’alchimie et la tension entre les deux. Sans cette opposition, il n’y aurait aucune action dans Notre-Dame de Paris, surtout si on voit le plan de départ où Phoebus n’existait pas encore…Et Frollo ne serait pas tombé amoureux de cette fille inaccessible, enclenchant l’action et la fatalité mortelles du roman. Claude et Esmeralda, c’est cet amour qui n’est pas réciproque, à sens unique pour l’un, et l’horreur, l’incompréhension pour l’autre. Et pourtant…c’est bel et bien la force tragique, si puissante et si humaine à la fois, de cet amour qui ne sera jamais possible, qui forme le nœud du livre et les liens entre ces deux personnages. C’est cet amour qui réveille l’humanité chez Frollo, le fait redevenir l’homme derrière le prêtre, le révèle à lui-même, dans cette chute qu’il savait probablement possible depuis si longtemps, depuis ce jour où il avait compris qu’il n’était pas voué à la vocation d’homme de Dieu. C’est un amour qui transforme son existence, détruit sa vie pour tenter d’en construire une avec la bohémienne, qui ne sera jamais possible, et le mène à la folie et à l’anéantissement de tout ce qu’il a aimé, alors que cet amour aurait pu le mener à cette transcendance dont, rêveur mystique et alchimiste, il souhaite depuis si longtemps l’achèvement. Car Esmeralda, son parfait opposé, ne le mènera qu’à cette chute fatale. Enfant terrifiée par la présence sombre de l’archidiacre, elle peut aimer, mais pas un homme comme lui, non. Son amour idéal à elle, c’est le soleil, Phoebus, le capitaine de la garde à l’armure brillante, aussi superficiel et Dom Juan qu’elle est vertueuse et naïve. L’archidiacre sera la seule personne qu’elle détestera, à l’instar de sa mère – Frollo et la Sachette étant terriblement proches d’une certaine façon. Et pourtant, son amour à elle est lui aussi idéal, puisque Phoebus n’aura jamais le moindre défaut pour elle, le considérant comme un dieu jusqu’à la fin et malgré la fin d’ailleurs. (Empêchez-moi de tuer ce Dom Juan…oups, trop tard, déjà fait ! ^^) En fait, Esmeralda et Claude Frollo aiment de la même façon – une seule personne, d’un amour qui finit par être destructeur pour eux-mêmes, tellement il est passionné. Sans doute leur fin aurait été aussi tragique s’ils avaient été ensemble…mais dans ce cas, il n’y aurait pas eu d’histoire. Etrangement, quand on voit ce couple, il est difficile de trouver des choses à dire sur eux quand ils sont ensemble. Peut-être parce qu’on est tellement habitués à les voir opposés…

 

— Hélas ! vous m’avez regardé froidement pleurer ! Enfant ! sais-tu que ces larmes sont des laves ? Est-il donc bien vrai ? de l’homme qu’on hait rien ne touche. Tu me verrais mourir, tu rirais. Oh ! moi je ne veux pas te voir mourir ! Un mot ! un seul mot de pardon ! Ne me dis pas que tu m’aimes, dis-moi seulement que tu veux bien, cela suffira, je te sauverai. Sinon… Oh ! l’heure passe, je t’en supplie par tout ce qui est sacré, n’attends pas que je sois redevenu de pierre comme ce gibet qui te réclame aussi ! Songe que je tiens nos deux destinées dans ma main, que je suis insensé, cela est terrible, que je puis laisser tout choir, et qu’il y a au-dessous de nous un abîme sans fond, malheureuse, où ma chute poursuivra la tienne durant l’éternité ! Un mot de bonté ! dis un mot ! rien qu’un mot !
Elle ouvrit la bouche pour lui répondre. Il se précipita à genoux devant elle pour recueillir avec adoration la parole, peut-être attendrie, qui allait sortir de ses lèvres. Elle lui dit : — Vous êtes un assassin !
Le prêtre la prit dans ses bras avec fureur et se mit à rire d’un rire abominable.
— Eh bien, oui ! assassin ! dit-il, et je t’aurai. Tu ne veux pas de moi pour esclave, tu m’auras pour maître. Je t’aurai. J’ai un repaire où je te traînerai. Tu me suivras, il faudra bien que tu me suives, ou je te livre ! Il faut mourir, la belle, ou être à moi ! être au prêtre ! être à l’apostat ! être à l’assassin ! dès cette nuit, entends-tu cela ? Allons ! de la joie ! allons ! baise-moi, folle ! La tombe ou mon lit !

 

 

Mesa et Ysé (Partage de midi, Paul Claudel)

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J’avais dit que j’hésitais à rajouter Mesa et Ysé à ces couples hantant mon imaginaire. Après relecture de la pièce, j’ai finalement décidé de les y mettre, tout en sachant que peut-être dans plusieurs mois, ils rejoindront ces autres couples que j’aime bien mais sans plus. Néanmoins, il faut quand même dire qu’ils possèdent une force assez impressionnante pour que je tente de vous écrire un petit quelque chose sur ces personnages créés par l’imaginaire souvent incompréhensible et très spirituel de Paul Claudel, auteur de théâtre français. Comment je vais avoir du mal à disserter sur un texte aussi complexe, je mettrai plus d’extraits que pour les autres.

 

MESA : Pourquoi est-ce maintenant que je vous rencontre ?
Ah, je suis fait, je suis fait pour la joie ! […] Il est dur de garder son cœur. Il est dur de ne pas être aimé. Il est dur d’être seul. Il est dur d’attendre,
Et d’endurer, et d’attendre, et d’attendre toujours,
Et encore, et me voici à cette heure de midi où l’on voit tellement ce qui est près
Que l’on ne voit plus rien d’autre. […]
Je reste seul. Vous ne connaîtrez pas une telle chose que ma douleur.
Cela du moins est à moi. Cela du moins est à moi.

YSE : Non, non, il ne faut point m’aimer. Non, Mesa, il ne faut point m’aimer. […]
Je voulais seulement causer, je me croyais plus forte que vous
D’une certaine manière. Et maintenant c’est moi qui suis comme une sotte […]
Il y a une femme en moi qui ne pourra pas s’empêcher de vous répondre.
Et je sens que cette femme ne serait point bonne pour vous.
Pour vous, mais funeste, et pour moi il s’agit de choses affreuses ! Il ne s’agit point d’un jeu avec vous.
Je ne veux point me donner toute entière.
Et je ne veux pas mourir, mais je suis jeune
Et la mort n’est pas belle, c’est la vie qui me paraît belle ; comme la vie m’a monté à la tête sur ce bateau !
C’est pourquoi il faut que tout soit fini entre nous. […] Convenons que nous ne nous aimerons pas. (Acte I)

 

Le Partage de Midi raconte en trois actes la rencontre, l’amour et le tragique d’une passion entre deux êtres, Ysé et Mesa. Ysé est mariée, a trois enfants ; suivant son mari De Ciz vers la Chine, elle rencontre Amalric et Mesa, qui se connaissent déjà. Le premier Acte raconte cet après-midi de rencontre, de dialogues, devant le spectacle du soleil de midi, ce midi qui leur permet de se voir tels qu’ils sont, dans leur jeunesse et leurs espoirs. D’abord d’avis plutôt contraires, il s’ensuit cependant que Mesa et Ysé sont attirés l’un par l’autre, malgré la coquetterie et le mariage de l’une, la solitude et l’hésitation perpétuelle pour entrer dans les ordres religieux de l’autre. Ce qui est assez étonnant durant tout cet acte, c’est que rien n’est commencé entre eux et que pourtant, ils se disent déjà qu’ils ne doivent pas s’aimer, qu’il faut « cesser » de s’aimer, alors que rien ne s’est passé, rien d’autres que des paroles. Au deuxième acte, ce refus est abandonné et la passion est consommée : Mesa et Ysé sont amants, sans que De Ciz, absent par ailleurs, y voit quoique ce soit ; seul Amalric est au courant et se doutait de cette relation qui s’avère autant fusionnelle que destructrice pour le couple.

 

YSE : […] O mon Mesa, tu n’es plus un homme seulement, mais tu es à moi qui suis une femme,
Et je suis un homme en toi, et tu es une femme avec moi, et je cueille ton cœur sans que tu saches comment. […] Sais-tu bien ce que tu fais, Mesa ?

MESA : Je ne sais que toi, Ysé. […] Il n’y pas de raison que toi-même.

YSE : Et je suis comprise, et je suis la raison entre tes bras, et je suis Ysé, ton âme !
Et que nous font les autres ? mais tu es unique et je suis unique.
Et j’entends ta voix dans mes entrailles comme un cri qui ne peut être souffert,
Et je me lève vers toi avec difficulté comme une chose énorme et aveugle et massive et désirante et taciturne,
Mais ce que nous désirons, ce n’est point de créer, mais de détruire, et que ah !
Il n’y ait plus rien d’autre que toi et moi, et en toi que moi, et en moi que ta possession, et la rage, et la tendresse, et de te détruire […]
Ah, ce n’est point le bonheur que je t’apporte, mais ta mort et la mienne avec elle,
Mais qu’est-ce que cela me fait à moi que je te fasse mourir,
Et moi, et tout, et tant pis ! Pourvu qu’à ce prix ce qui est toi et moi,
Donnés, jetés, arrachés, lacérés, consumés
Je sente ton âme, un moment qui est toute l’éternité, toucher,
Prendre
La mienne ! […]
Je suis celle qui est interdite. Regarde-moi, Mesa, car je suis celle qui est interdite.

MESA : Je le sais.

[…] YSE : Et moi, jure que tu es à moi et que je ne te laisserai point aller et que je suis tout à toi,
Oui, à la face de tout, et je ne cesserai point de t’aimer, oui, quand je serais damnée, oui, quand je serais près de mourir !
Et qu’on me dise de ne plus t’aimer !

(Acte II)

 

Pourtant, une chose étrange y apparaît, et qui apparemment l’un des thèmes récurrents de Claudel : ici, ce n’est pas l’homme qui sauve la femme, bien au contraire. C’est la femme qui est tentatrice, sans pour autant plonger l’amour dans une notion de culpabilité, mais c’est aussi la femme qui est la seule à pouvoir agir en tant que rédemptrice, en tant que sauveuse. Cela était formulé quelque part, je ne sais pas si je l’ai noté, mais la femme chez Claudel est la seule et unique à pouvoir apporter le salut à l’homme, quelle que soit sa monstruosité. Et cela me paraît suffisamment rare, autant en général que chez les auteurs imprégnés de religion, pour le faire remarquer, surtout que cela donne un sens supplémentaire à ce texte.

Le troisième acte se passe un an après le deuxième (qui était déjà deux ans après le premier acte). Les personnages ne sont plus dans leur jeunesse, leur innocence et leurs illusions ; Ysé s’est lassée ou plutôt, n’a jamais eu de Mesa le même amour qu’elle lui donnait, malgré le fait qu’elle ait un enfant de lui – « Et moi aussi je voulais vivre, je voulais sortir de cet amour qui était la mort et vivre ! ». Son mari mort, elle s’est réfugiée auprès d’Amalric qui est désormais son amant, sans donner de nouvelles à Mesa qui finit pourtant par la retrouver. Si la passion entre les deux reste intacte, c’est désormais la déchéance ou plutôt la combustion de cet amour en tant que fin tragique qui apparaît.

MESA : […] Ce grand trésor que je porte en moi,
Tu n’as point pu le déraciner,
Le prendre, je n’ai pas su le donner. Ce n’est pas ma faute.
Ou si ! C’est notre faute et notre châtiment. Il fallait tout donner,
Et c’est cela que tu n’as pas pardonné.

Silence.

Et cependant je ne t’ai point aimée pour rire ! […]
Elle ne répond pas ! Elle est là et elle n’y est point. La même, nullement la même.
Telle une nuit je t’ai vue t’avancer vers moi de ce pas léger et fier avec un sourire plein de mystère.
Disant : « C’est un grand mystère, Mesa, je t’annonce que notre enfant est né. »
Et moi je pleurais, et je riais, et je pensais seulement : C’est toi ! (Acte III)

 

Car le plus terrifiant, en un sens, est de voir que cette passion amoureuse qui unissait tant ces deux personnages assez différents, est ce qui les détruit. Ysé a tué l’enfant qu’elle a eu avec Mesa ; quand survint Amalric, celui-ci tue Mesa, Ysé regarde le corps sans émotion apparente, avant de s’en aller. Pourtant, à la fin, se retrouvent les deux personnages. Car Mesa se « réveille » ou plutôt va dans une antichambre de la mort, qui lui permet de se libérer enfin, de s’adresser à un Dieu vers qui il se sentait appelé mais dont l’appel a toujours été vide malgré ses efforts, appel de toute façon ruiné depuis sa rencontre avec Ysé : c’était au moment où il était le plus incertain qu’elle a changé sa vie. Et cette déclamation est on ne peut plus magnifique et terrible :

 

MESA : […] Ah ! je sais maintenant
Ce que c’est que l’amour ! Et je sais ce que vous avez enduré sur votre croix, dans ton Cœur,
Si vous avez aimé chacun de nous terriblement comme j’ai aimé cette femme, et le râle, et l’asphyxie, et l’étau !
Mais je l’aimais, ô mon Dieu, et elle m’a fait cela ! Je l’aimais, et je n’ai point peur de Vous,
Et au-dessus de l’amour
Il n’y a rien, et pas Vous-même !

A cette suite, Ysé revient vers lui, disant qu’elle rêve, mais il est plus que probable qu’elle soit elle aussi en train de mourir ; pourquoi, c’est une bonne question. Rejoint-elle son amant véritable dans la mort après avoir abandonné ses enfants et Amalric ? Vient-elle après cette plainte terrible et emplie de reproche que Mesa adresse à Dieu pour lui indiquer le salut ? Est-ce une preuve que seul l’amour peut les sauver après les avoir détruits ? Car c’est ici qu’apparaît pleinement l’image de cette femme rédemptrice de Claudel : quand le héros, après avoir dénié Dieu et la vie, est seul et incertain. Il y a tellement d’interprétations à faire sur cette pièce, tellement à réfléchir, tellement à imaginer, et tant de choses exprimées dans le simple couple de Mesa et Ysé, tellement de profondeur et de réflexion sur ce que l’homme et la femme sont l’un à l’autre, aussi bien spirituellement que physiquement.

 

 

YSE : O Mesa, voici le partage de minuit ! Et me voici, prête à être libérée,
Le signe pour la dernière fois de ces grands cheveux déchaînés dans le vent de la Mort !

MESA : Adieu ! Je t’ai vue pour la dernière fois !
Par quelles heures, longues et pénibles,
Distants encore que ne cessant de peser
L’un sur l’autre, allons-nous
Mener nos âmes en travail ?
Souviens-toi, souviens-toi du signe !
Et le mien, ce n’est pas de vains cheveux dans la tempête, et le petit mouchoir un moment,
Mais, toutes voiles dissipées, moi-même, la forte flamme fulminante, le grand mâle dans la gloire de Dieu,
L’homme dans la splendeur de l’août, L’Esprit vainqueur dans la transfiguration de Midi !

 


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