Les personnages frolliens (1/3)

Au cours d’un mail avec Clelie, nous en sommes arrivées à discuter de ce que j’appellerais les personnages « frolliens » à défaut d’un meilleur terme pour l’instant., gothiques étant trop général .Car nous avons vu que différents personnages de fictions, aussi bien classiques que contemporains, présentent les mêmes caractéristiques, et les font très souvent appartenir à la catégorie des personnages maudits, voire détestables, qu’on ne peut que haïr mais aussi admirer. Sans l’ai-je déjà écrit au cours des posts de ce blog, il m’avait toujours semblé que les personnages de fiction que j’aimais n’avaient été au final que le chemin pour arriver à l’absolu, incarné en Frollo.  Le Fantôme de l’Opéra, le Vicomte de Valmont, Ambrosio, Javert, le héros du Collector, Humbert Humbert, Faust, John Jasper, voire Peter Pan, Dorian Gray et Jean-Baptiste Grenouille…et sans doute d’autres.  Le Moine - Matthew Gregory Lewis

 Si nous commençons par le commencement, vient tout d’abord Ambrosio, le protagoniste principal du Moine, roman gothique par excellence de Matthew Gregory Lewis. Moine orgueilleux et lubrique sans subtilité possible, Ambrosio est un des premiers personnages dits « Frolliens » (encore une fois, l’expression ci-dessus est choisie à défaut de réussir à en trouver une autre), voire même l’ancêtre de toute cette lignée de personnages froids et hypocrites, puisqu’il est sans doute l’un des seuls à n’avoir rien qui puisse le rendre un tant soit peu digne de pitié. Présenté comme vertueux, fier, inaccessible, toutes ces qualités poussées à l’extrême chez Ambrosio du fait de sa vocation de prieur, sont celles qui finissent par le détruire. Il est tellement persuadé d’être immunisé contre toutes les tentations, que lorsqu’une chute charnelle se présentera, il ne luttera pas longtemps contre ses désirs en s’y lançant même à cœur-joie, comme si tout le reste de son attitude religieuse pouvait sauver cette seule faute. Et de ce fait, il deviendra d’autant plus austère, violent et impitoyable envers les autres, pour cacher sa propre chute. Cette déchéance le mène à ce qui est la part essentielle chez cette lignée de personnages que j’essaye de décrire, à savoir un extrême dans l’égoïsme, la violence et la luxure. Autant de choses qui le conduisent à la deuxième part essentielle de ce type de protagoniste : le fait de (je me permets de citer Clelie) « s’asseoir sur les sentiments des autres dans le plus pur égoïsme », comme ce sera plus tard le cas de notamment Frollo et John Jasper. Ambrosio finit par abandonner sa première amante au bout d’une semaine pour une autre victime, Antonia, symbole même de l’innocence et de la pureté (comme le seront plus tard Esmeralda, la Présidente de Tourvel, Marguerite, Rosa, Christine ou Raiponce.) Et comme tout roman gothique, inutile de vous dire qu’Ambrosio va assez loin dans le meurtre, la luxure et finalement la damnation, sans aucune possibilité de retour car c’est bien l’un des seuls personnages de ce genre à n’avoir aucune humanité.

 Il manque toutefois une troisième part essentielle chez ce type de personnages pour les décrire, voire une quatrième. Ces deux caractéristiques sont celles du génie, et de la violence de leur imagination, et/ou sentiments. Choses que/qui possède(nt) également Ambrosio, marqué par une grande intelligence et vertu (au début du moins), et une imagination, des sentiments assez sauvages, dans le sens qu’il est très peu, voire pas du tout humain. Ou trop, justement.

 En fait, chronologiquement parlant, j’aurais dû commencer par le personnage de Faust, qui est me semble-t-il antérieur au Moine. Mais Ambrosio permettait de poser les bases. Continuons par Faust, alors. (Rectification : Goethe a écrit cette pièce au XIXe siècle, mais le conte d’origine date du XVIe. Urfaust, le premier brouillon, date de 1773-1775.) Le Faust de Goethe est la célèbre légende plus ou moins vraie du savant maudit qui passe un marché avec le Diable pour étendre ses connaissances jusqu’à l’extrême.

« Le destin de Faust est, d’un certain point de vue, depuis longtemps décidé : la route qu’il a emprunté le conduit inévitablement à sa perte. Mais celle-ci ne frappera-t-elle que son état extérieur ou va-t-elle s’étendre jusqu’à l’être intérieur ? Restera-t-il fidèle à lui-même ou va-t-il, même à l’instant de sa dernière chute, mériter encore notre pitié parce qu’il est tombé en être humain, avec de grandes dispositions (Anlagen) ? Ou bien l’esprit abject auquel il s’est livré va-t-il le conduire à devenir, lui, un agent du mal et même un diable ? Cette question demeure encore non résolue. » (Préface de l’édition de l’éditeur Bartillat, 2009)

Goethe - Faust, Urfaust

Cette citation illustre aussi très bien l’essence des personnages frolliens. D’une certaine façon, leur voie est déjà toute tracée vers une fin forcément tragique, par leur caractère, leur génie, leur (in)humanité. Une sorte de fatalité à laquelle ils ne peuvent échapper. Mais la question serait, meurent-ils avec au final une dernière trace d’humanité en eux qui nous fait éprouver de la pitié (Humbert Humbert serait peut-être le meilleur exemple) ou au contraire, avec juste un pur mépris de la part du lecteur (Ambrosio, le héros du Collector). Faust, pour sa part, entre probablement dans la première catégorie, car il n’est pas sans remords ; après avoir fait tuer la mère de Marguerite, après s’être mêlé de sorcellerie, après avoir également tué le frère de Marguerite, ne revient-il pourtant pas chercher celle-ci dans l’espoir de la sauver ? Il ne pourra évidemment pas le faire car Marguerite est devenue folle et condamnée à mort pour infanticide, et refuse d’ailleurs de le suivre. Mais il le tente tout de même, sans écouter le démon Méphistophélès, dans une tentative de salvation après avoir tant détruit la vie de la jeune fille. Et n’est-il pas, après tout, sauvé à la fin ? Une des anges du Paradis, probablement Marguerite, dira « Il est sauvé. »

 Faust et Ambrosio sont peut-être ainsi les ancêtres et premiers représentants de cette longue lignée de personnages « frolliens ».

De fait, on parvient peut-être à distinguer, dans ce type de personnage, encore deux catégories. Je tendrais à dire que la première concerne les personnages tels que Frollo, Ambrosio, Humbert Humbert, etc. ; ceux, en sorte, animés en grande partie – si ce n’est principalement – par le désir sexuel et amoureux. La seconde concernerait plutôt les protagonistes comme Sherlock Holmes, Javert, Grenouille, Peter Pan, etc. ; eux sont en revanche animés par d’autres motivations, plus diverses, tout en conservant les mêmes caractéristiques : le génie, un caractère violent, un profond égoïsme, tout cela amenant à une fin extrême.


2 réflexions sur “Les personnages frolliens (1/3)

  1. Eh beh voilà, j’aurais jamais du venir ici, j’ai une envie irrépressible de lire Goethe et de découvrir Peter Pan ! J’adore le concept derrière cette série d’article. On sent qu’il y a énormément de passion, d’heures de lecture et de travail derrière, je suis bluffée!
    C’est toujours dans un coin de ma tete de faire des articles thématiques comme ca qui mélangent plusieurs oeuvres qui partagent quelque chose (genre récemment j’avais envie de faire un article sur la représentation des syndicat au cinéma, me demande pas pourquoi ahaha) mais en meme temps c’est tellement de boulot que je ne le fait littéralement jamais!
    Bref, bravo pour tout ca et je note toutes les références histoire de développer ma culture frollienne moi aussi 😛

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    1. Ces articles ont été fait il y a longtemps, mais ça m’avait bien plu à l’époque, et puis j’adore tout ce type de personnage ! J’espère qu’ils sauront te séduire tout autant que moi ! Et ne te bride pas pour ces articles thématiques, lance-toi ! 🙂

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