Bizet’s Carmen – Richard Eyre (MET, 2010)

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Carmen raconte l’histoire de la déchéance d’un brigadier probe et les amours d’une zingara qui se fait assassiner à la fin.

Carmen n’est même pas une histoire que j’aime à la base. J’avais vu un enregistrement dvd (celui de Nuria Espert avec Maria Ewing et Luis Lima) qui m’avait franchement ennuyée, même si la scène finale reste peut-être celle que je trouve la plus réussie au niveau de la mort de Carmen. Ce n’est pas que ce soit mis classiquement en scène qui me gêne – c’était aussi le cas du Carmen vu à Nancy et qui était plutôt bien, sans avoir toutefois quoique ce soit d’exceptionnel. Plutôt au niveau du traitement des personnages et de leur interaction entre eux, dans ces deux productions, on ne voyait toujours qu’une seule facette de Don José et de Carmen, et d’ailleurs, j’appréciais mille fois plus Don José compte tenu de son évolution tout du long de la pièce, et considérais Carmen comme une garce (pas loin d’être bonne pour aller se faire employer dans une maison close, aussi). La lecture de la nouvelle de Mérimée ne m’a pas laissé non plus de souvenir impérissable. Bref, Carmen était un mythe, sauf qu’à mes yeux, il n’avait guère de subtilité et de rebondissements. Ce n’est pas faux, au final, les personnages ne peuvent échapper à certains stéréotypes.

Mais Mme Elina Garanca et le célèbre M. Roberto Alagna (que je ne connaissais pas du tout ^^’) sont venus changer la donne, heureusement, et même complètement changer ma vision de l’oeuvre et des protagonistes. Je suis très loin d’être une spécialiste de l’opéra, mais si ce n’est pas un magnifique Carmen qu’ils nous offrent, allez savoir ce que c’est ! Des décors magnifiques (les colonnes tournantes au premier acte sont magnifique et introduisent une belle manière de changer d’espace scénique ; une taverne de Lillas Pastias comme on l’imagine, un décor enneigé sublime au troisième acte, et le 4e acte n’est pas en reste avec un espace plutôt correct.) à la musique menée superbement par le chef d’orchestre et les musiciens. Sans compter le petit rajout de deux pas de danse aux actes I et III pendant les ouvertures, qui s’ils n’apportent foncièrement pas grand-chose, restent toujours agréables à regarder et une idée assez nouvelle. Quant aux costumes (offrez-moi les robes de Carmen *.*) ils sont sublimes, parfois sobres, mais toujours assez bien trouvés.

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Mais une bonne mise en scène, une superbe musique, ne peuvent toujours suffire pour donner un bon spectacle. Et nos chanteurs/acteurs sont ici à la hauteur de l’oeuvre de Bizet, en lui accordant multiples facettes et différentes variations, entre le comique et la tragédie (Carmen n’avait jamais été comique pour moi avant celui-là -_-‘), un côté lumineux et un côté sombre. Bon, si personnellement j’ai quand même besoin de sous-titres pour comprendre ce qu’ils chantent, Elina Garanca mais surtout Roberto Alagna ont une diction plutôt compréhensible, et c’est d’autant plus appréciable (je me souviens que je ne comprenais RIEN à la version de Nuria Espert et que je m’étais mise les sous-titres anglais faute d’en avoir des français).

Carmen, grâce au jeu et aux nuances sonores d’Elina Garanca (ai-je dit que son sourire et son visage me faisaient penser à Arletty ?) passe de la garce à quelqu’un de fabuleusement fier et indépendant. Séductrice, certes, manipulatrice, égoïste ; mais aussi empreinte d’une certaine humanité (ce regard lorsque les cartes lui annoncent sa mort et cette façon qu’elle a de se recroqueviller sur elle-même !). Avant tout éprise de liberté, follement amoureux à l’acte II, froide et glaciale au troisième, et acceptant sa mort au quatrième avec honneur. Tout le personnage de Carmen, décrit à l’acte I, prend en dépit de son caractère obligatoire de séductrice une certaine subtilité qui manquait complètement aux autres Carmen que j’ai pu voir. Fantasque, ensorcelante, haineuse, amoureuse, charmeuse, éclatante ; et le magnétisme d’Elina Garanca y joue beaucoup, même si parfois je regrette un peu la vulgarité passagère de son jeu.

En face d’elle, on trouve Don José. Le célèbre Roberto Alagna qui peine peut-être un peu vers la fin, mais avec cette force dans sa voix et ce jeu superbe. Non, pas étonnant que son personnage tombe sous le charme de Carmen, mais ce n’est pas un homme faible pour autant (comme je l’avais aussi vu), il devient impitoyable par moments, empli de force comme de désespoir, et son évolution (sa décadence) tout du long du spectacle n’en devient que plus touchante. D’un peu innocent et désuet au début, nonchalant, il devient plus fier, plus rigide comme homme, tout en ayant toujours ce côté passionné et impulsif qui le rend humain, tout comme sa loyauté à sa mère, à sa brigarde, à Micaëla. Micaëla, je ne porte pas ce personnage dans mon coeur, pour moi elle fait toujours figure de niaise plantée là pour essayer de contraster avec Carmen. Je ne sais s’il est vraiment possible de jouer ce personnage comme une véritable rivale de Carmen (c’est à dire comme une figure de force paisible, une figure de lumière) mais Barbara Frittolo en fait à défaut une femme brave qui ose beaucoup pour essayer de sauver Don José – au moins elle ne reste pas trop cantonnée dans son rôle de potiche.

Je pourrais certes essayer d’analyser et de montrer plus en profondeur les personnages de Carmen et Don José. Mais ce sont des visions d’eux qui changent selon chaque opéra ; comme expliquait Elina Garanca « Carmen est insaisissable, tout dépend du producteur, s’il veut la faire plus séductrice, plus bohème, plus froide…Elle change d’un état à l’autre, elle n’est jamais fixe. » Et il y a aussi le côté stéréotypé des personnages qui fait que vouloir leur analyser, c’est leur donner presque plus de la substance qu’ils n’ont pas. Carmen et José, en un sens, se suffisent à eux-même durant le temps du spectacle. Tout est explicité, tout est déjà ressenti, et ce ressenti (qui peut beaucoup varier et être profond sans verser pour autant dans la subtilité) est suffisant pour comprendre les personnages.

Pour les autres seconds rôles, je citerai de très belles figures de bohémiennes avec Frasquita et Mercedes, un officier bien trouvé en la personne de Keith Miller, et une petite mention spéciale à Escamillo (Teddy Tahu Rodes) qui joue peut-être son personnage avec un aspect comique et prétentieux qui aurait valu un peu plus de subtilité, mais qui fait toujours rire à chaque fois qu’il chante « Justement, c’est une zingara mon cher » avec la petite musique bien bohémienne par-dessus et son mouvement des mains, il a une ironie envers son propre personnage qui est amusante.

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 La musique de Bizet, ah, comme elle est magnifique ! Encore une fois je me rends compte de l’importance de la musique dans les opéras, avec ces mélodies propres à chaque personnage qui se retrouvent, cette ironie et cet air joyeux dans les airs….un vrai coup de coeur, vraiment. Tout comme pour l’interprétation des acteurs, qui passent par tant de facettes et d’aspects différents quand on sait que l’histoire ne peut pas être tellement interprétée de 3600 manières, du fait de son canevas bien précis et de la nécessité des stéréotypes. Et puis il y a ces moments de toute beauté ! Quand Carmen lit sa mort dans les cartes, José est derrière elle, et au moment où elle dit « la mort….d’abord lui, et puis moi… » il tourne la tête vers elle comme s’il l’entendait, alors qu’il n’est jamais censé être là. A la fin de l’acte II, quand elle lui ordonne de partir s’il ne l’aime pas, ce regard de Roberto Alagna en disant « Adieu ! » avant de la regarder à nouveau et de se jeter sur elle pour l’empoigner et essayer de l’embrasser (elle lui crache à la figure) tous deux chantant « Adieu pour jamais ! » dans une apogée musicale magnifique. Il y a le comique et la beauté bohème de L’amour est un oiseau rebelle, la sublime chorégraphie et le bel ensemble des Tringles des sistres tintaient, la séduction de Près des remparts de Séville…tant de passages qui sont sublimes, même ceux assez ennuyeux d’habitude comme Parle-moi de ma mère. Et puis bien sûr, la scène finale. Je crois que j’ai pas encore trouvé de mort finale pour Carmen et José qui me plaise vraiment, mais elle est réussie. Toute en beauté, avec le décor qui prend un symbolisme tout particulier. Mais vraiment, ce sont les interprètes. Ils font passer par tant d’émotion et de beaux moments musicaux, que je ne me pose plus la question de savoir si je devrais pas cesser de faire chauffer le DVD de temps en temps.

Bref, si un jour vous voulez (re)découvrir le mythe de Carmen, vous savez où va mon avis…

 

 

« L’amour est un oiseau rebelle » ou la chanson la plus célèbre de l’opéra.

 

 

 « Non, tu ne m’aimes pas » suivi de la conversion de Don José à la cause gitane.


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