Extrait – Le Moine, Matthew Gregory Lewis

-Il ne faut pas caresser cette disposition à la mélancolie, dit-il [Ambrosio]. D’où vient que vous envisagez sous un jour si favorable la misanthropie, de tous les sentiments le plus odieux ?
-Mon père, j’ai lu ces vers, qui jusqu’ici avaient échappé à mon attention. La clarté de la lune m’a permis de les déchiffrer ; et combien j’envie les sentiments de leur auteur !

 A ces mots, il montra du doigt une plaque de marbre fixée dans le mur opposé, et où étaient gravés les vers suivants :

 Inscription dans un ermitage

 Qui que tu sois qui lises ces vers, ne crois que si, retiré du monde, je me plais à passer mes jours solitaires dans ce triste désert, ce soit une conscience saignant de remords qui m’ait conduit ici.
Aucune pensée coupable n’aigrit mon âme ; j’ai fui volontairement les cours ; car j’ai bien vu que la luxure et l’orgueil, les deux plus sombres, les plus chers alliés du démon, trônent en souverains dans les châteaux et dans les tours.
J’ai vu le genre humain rongé de vices ; j’ai vu que le glaive de l’honneur était rouillé ; qu’il était peu de coeurs qui aspirassent à autre chose qu’au désordre ; qu’il était toujours dupe, celui qui se fiait à l’amour ou à l’amitié ; et, dégoûté des hommes, je suis venu ici finir ma vie.
Dans cette caverne isolée, sous d’humbles vêtements, également ennemi de la folie bruyante et de la mélancolie, à l’oeil sombre et baissé, j’use mon existence, et consume le jour dans mes pieux devoirs.
Ce roc m’abrite quand la tempête souffle ; le ruisseau limpide qui coule ici près fournit à ma boisson ; la terre me procure de simples aliments ; mais peu d’hommes connaissent le calme dont je jouis dans cet âpre désert.
Le contentement que je goûte me rend plus heureux dans cette grotte que je ne le fus jamais dans un palais : toutes mes pensées prennent leur essort vers Dieu ; et, soir et matin, d’une voix suppliante, je soupire ce voeu :
« Permets, ô seigneur ! Que je sorte de la vie sans ressentir le feu d’aucun péché mondain, les battements de coeur du remords, ni le désir dissolu ; et quand je mourrai, laisse-moi expirer dans cette croyance : je vole à Dieu ! »
Etranger, si, plein de jeunesse et de désordre, aucun chagrin n’a encore corrompu ton repos, tu jettes peut-être un oeil de dédain sur la prière de l’ermite : mais si une faute, ou un souci te fait soupirer ; si tu as connu les tourments de l’amour trompé, ou que tu aies été exilé de ton pays, ou qu’un crime tienne ton âme en effroi et te fasse languir ; oh ! combien tu dois déplorer
ta condition et envier la mienne !

-S’il était possible à l’homme, dit le moine, de se renfermer tellement en lui-même qu’il pût vivre dans un isolement absolu de la nature humaine, et néanmoins éprouver la satisfaction paisible que ces vers expriment, ce serait, j’en conviens, un état plus désirable que de rester dans un monde si fécond en vices et en désordres de toute espèce. Mais c’est là une supposition qui ne se réalisera jamais. Cette inscription n’a été placée ici que pour l’ornement de la grotte, et les sentiments et l’ermite sont également imaginaires. L’homme est né pour la société. Si peu qu’il soit attaché au monde, il ne peut ni l’oublier complètement, ni supporter d’en être oublié entièrement. Dégoûté des crimes ou de l’absurdité des hommes, le misanthrope les fuit ; il se résout à se faire ermite, s’enterre dans le creux de quelque sombre rocher. Tant que la haine enflamme son sein, il peut se trouver satisfait de sa condition ; mais quand son ressentiment commence à refroidir, quand le temps a mûri ses chagrins et guéri les blessures qu’il avait emportées dans sa solitude, croyez-vous que cette satisfaction demeure sa compagne ? Oh ! non, Rosario. N’étant plus soutenu par la violence de son animosité, il sent toute la monotonie de son genre de vie, et son coeur devient la proie de l’ennui et de la lassitude. Il regarde autour de lui et se voit seul dans l’univers ; l’amour de la société se ranime dans son coeur, et il brûle de rentrer dans ce monde qu’il a abandonné. La nature perd pour lui tous ses charmes, personne n’est là pour lui en montrer la beauté, ou pour en admirer avec lui l’excellence et la variété. Appuyé sur un fragment de rocher, il contemple d’un oeil distrait l’eau qui tombe en cascade ; il voit sans émotion la gloire du soleil couchant. Le soir, il revient lentement à sa cellule, car personne n’y attend son arrivée ; il prend sans plaisir et sans goût son repas solitaire ; il se jette sur son lit de mousse l’âme mécontente et découragée, et il ne s’éveille que pour recommencer une journée aussi terne, aussi monotone que la précédente.

-Vous me surprenez, mon père ! Supposé que des circonstances vous eussent condamné à la solitude, est-ce que les devoirs de la religion et la conscience d’une vie bien employée ne communiqueraient pas à votre coeur ce calme qui…

-Je me tromperais moi-même si je le croyais possible ; je suis convaincu du contraire. Tout mon courage ne m’empêcherait pas de succomber à la tristesse et au dégoût. Après avoir donné le jour à l’étude, si vous saviez le plaisir que j’ai à retrouver mes frères le soir ! Après avoir passé de longues heures dans l’isolement, si je pouvais vous exprimer la joie que j’éprouve à revoir un de mes semblables ! C’est en cela que je place le mérite principal de la vie monastique ; elle écarte l’homme des tentations du vice, elle lui procure le loisir nécessaire pour s’acquitter de ses devoirs envers l’Etre suprême ; elle lui épargne la mortification d’assister aux crimes des mondains, et pourtant elle lui permet de jouir des ressources de la société. Réellement, Rosario, enviez-vous la vie d’un ermite ? Pouvez-vous voir si peu le bonheur de votre situation ? Réfléchissez-y un moment. Ce couvent est devenu votre asile ; votre régularité, votre douceur, vos talents, vous ont rendu l’objet de l’estime universelle. Vous êtes séparé du monde, que vous prétendez haïr, et néanmoins vous restez en possession des avantages de la société, et de laquelle ? d’une société composée des hommes les plus estimables.


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