Le sorcier pathétique et sa créature – Réflexions sur the Hungarian Phantom of the Opera, 2011

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On ne prend pas autant conscience dans le film à quel point Christine est torturée et manipulée par le Fantôme/Raoul. Pour la bonne raison qu’Emmy Rossum joue Christine de façon plutôt passive. Barbara Fonyo a réussi à jouer plus ou moins bien le côté innocente de la jeune fille, mais ça ne passait pas (peut-être parce qu’elle faisait trop âgée), elle excellait beaucoup plus en tant que Christine active. Ses scènes les plus convaincantes sont celles où elle semble littéralement ensorcelée par le Fantôme, se dresse contre Carlotta ou Raoul. Notamment lors de la scène où elle dit « Je ne peux pas chanter, c’est trahir celui qui m’a donné ma voix, quel enfer va m’attendre si je joue le jeu, je sais que je dois obéir et pourtant je refuse… » ce à quoi Raoul répond par « Christine ne crois pas que je suis indifférent… »

Au cimetière également, où le Fantôme lui tend la main et elle le suit aveuglément, ne tenant compte de Raoul que lorsque celui-ci la rattrape. Idem sur la scène du toit, où elle semble même se rebeller un instant contre Raoul, qui ne peut comprendre pleinement la nature de l’enchantement qui pèse sur elle.

Et surtout, surtout, lors de la scène du Point de Non-Retour, où elle chante « Quand enfin nos corps ne feront-ils plus qu’un, quand le désir nous consumera-t-il ? » et se met à danser sur la table remplie de victuailles, enlevant ses foulards qu’elle jette au Fantôme et que celui-ci rattrape, envahi de désir et même de peur en voyant non pas une Christine qui joue le jeu de la séduction, mais à mon avis une Christine qui a « décidé » et « fait son choix » c’est à dire suivre le Fantôme et non pas le plan de Raoul. Ici le jeu de l’actrice tient pour beaucoup à cette subtilité qui incarne un nouvel aspect du personnage de Christine. Car elle souffre bien plus qu’il n’en est visible dans le film du Fantôme.

« Et je ne pourrai plus m’échapper, et toujours il chantera dans ma tête, toujours il chantera dans ma tête… » Carlotta soufflera : « Elle est folle. »

Ce qui m’a aussi peut-être empêchée d’apprécier autant que je le voudrais le spectacle, c’est peut-être aussi le côté justifié mais étrange de sorcier pathétique incarné par le Fantôme (Csengeri Attila – qui au passage a incarné Enjolras et Frollo dans les versions hongroises de ces musicals). Malgré ses accès de colère et tours de passe-passe plutôt flippants, notamment lors de la première représentation, il m’a paru très doux et limite pleurnichard pour un Fantôme. Dieu merci, il s’est rattrapé sur la deuxième fois (peut-être que l’acteur pensait « Oh allez, c’est la dernière séance, je vais essayer de faire le fou furieux tiens ») en devenant plus agressif, davantage dans l’esprit sombre du Fantôme de Leroux (tiens d’ailleurs, Mme Giry dit qu’avant d’être fait prisonnier par une troupe ambulante, la seule chose qu’on sait du Fantôme est qu’il a construit un labyrinthe de miroirs en Asie ^^). Le jeu du chanteur tient surtout à l’envoûtement de Christine, notamment durant The Music of the Night et Wandering Child, où il l’ensorcele littéralement, la privant de son libre-arbitre. Un véritable côté « sorcier » qui explique sans doute pourquoi il prend soudain peur en voyant Christine se rebeller et agir consciemment lors du Point de Non-Retour, dans un sens qu’elle a choisi.

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L’autre aspect majeur de Csengeri Attila, c’est son côté pathétique, autant dans le bon que dans le mauvais sens, il en faisait parfois un peu trop…outre sa gestuelle parfois mécanique, tantôt retenue, tantôt frénétique, il donne un côté « ange solitaire » ou « pleureur solitaire » à son personnage, rendant palpable la solitude dans laquelle a vécu le personnage. Par ses quelques crises de larmes, sa manie de se traîner à genoux devant Christine et de la toucher parfois avec hésitation (sauf lorsqu’il l’envoûte) sa douleur devient perceptible, tout comme dans sa voix qui est très souvent déchirante et (trop ?) douce. Apparaît aussi son impossibilité à aimer charnellement la jeune femme (ce qui ne l’empêche pas de l’embrasser et bien la palper quand même parfois) de manière plus significative que dans le film, notamment lors de « Music of the Night » lorsqu’il dit « Quand ton âme s’élève par la musique…alors seulement tu peux être à moi… » quelque chose dans la voix du chanteur fait alors comprendre que son monde est bien plus intérieur que celui de Gérard Butler. On se met alors à penser que l’ensorcelement de Christine n’a en effet que pour but d’instrumentaliser la jeune fille, d’en faire un automate capable uniquement de chanter sa musique, l’aspect charnel ne comptant pas. Expliquant pourquoi Christine semble autant l’effrayer lorsqu’elle se met à danser sur la table.

Toutefois, comme je l’ai dit, il est devenu un peu plus violent la deuxième fois, moins plaintif. Notamment lors du trio Raoul/Christine/Erik, où il ne maîtrise plus ses gestes, devient comme un automate dans ses mouvements, voire une bête hargneuse dans sa retenue, projetant Christine à terre, lui empoignant l’épaule, etc…et n’essayera-t-il pas de retenir Christine lorsqu’elle revient lui donner la bague ? Et pourtant il semble effrayé par elle, surtout vers la fin. Effrayé de l’avoir ramenée à la vie elle, de l’avoir éveillée, de lui avoir donné cette possibilité de réveiller elle-même l’âme du Fantôme par amour. Un Frankenstein effrayé par sa créature.


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