La Tosca – Victorien Sardou (Acte IV)

Tosca - Victorian Sardou, Sarah Bernhardt

Scarpia.-Peut-être !… Cela dépend… Mais voyons… prenez place, je vous en prie, et acceptez au moins ce verre de vin d’Espagne. (Il le verse.) Nous causerons ainsi plus à l’aise du chevalier Cavaradossi, et de la meilleure façon de le tirer de ce mauvais pas.
Floria.-Je n’ai soif et faim que de sa liberté ! Allons, au fait !… (Elle s’assied résolument en face de lui à la table, écartant le verre.) Combien ?
Scarpia, se versant à boire.-Combien ?
Floria.-Oui !… Question d’argent, je suppose ?
Scarpia.-Fi donc, Tosca, vous me connaissez bien mal… Vous m’avez vu, féroce, implacable, dans l’exercice de mes devoirs ; c’est qu’il y allait de mon honneur et de mon propre salut, la fuite d’Angelotti entraînant forcément ma disgrâce… Mais, le devoir accompli, je suis comme le soldat qui dépose sa colère avec ses armes ; et vous n’ayez plus ici devant vous que le baron Scarpia, votre applaudisseur ordinaire, dont l’admiration va pour vous jusqu’au fanatisme… et même a pris cette nuit un caractère nouveau… Oui, jusqu’ici, je n’avais su voir en vous que l’interprète exquise de Cimarosa ou de Paisiello… Cette lutte m’a révélé la femme… La femme plus tragique, plus passionnée que l’artiste elle même, et cent fois plus admirable dans la réalité de l’amour et de ses douleurs que dans leur fiction ! Ah ! Tosca, vous avez trouvé là des accents, des cris, des gestes, des attitudes… Non, c’était prodigieux, et j’en étais ébloui au point d’oublier mon propre rôle, dans cette tragédie, pour vous acclamer en simple spectateur, et me déclarer vaincu !…
Floria, toujours inquiète, à mi-voix.-Plût à Dieu !
Scarpia.-Mais savez-vous ce qui m’a retenu de le faire… C’est qu’avec cet enthousiasme pour la femme affolante, grisante, que vous êtes, et si différente de toutes celles qui ont été miennes… une jalousie… une jalousie subite me mordait le coeur… Eh ! quoi, ces colères et ces larmes au profit de ce chevalier qui, entre nous, ne justifie guère tant de passion ? Ah ! fi donc ! Plus vous me conjuriez pour lui, plus je me fortifiais dans la volonté tenace de le garder en mon pouvoir, pour lui faire expier tant d’amour et l’en punir, oui, ma foi, l’en punir ! Je lui veux tant de mal de son bonheur immérité. Je lui envie à ce point la possession d’une créature telle que vous,-que je ne saurais la lui pardonner qu’a une condition… C’est d’en avoir ma part.
Floria, debout, bondissant.-Toi !…
Scarpia, assis, la retenant par le bras.-Et je l’aurai !…
Floria, elle se dégage violemment, en éclatant de rire.-Imbécile !… J’aimerais mieux sauter par cette fenêtre !…
Scarpia, froidement, sans bouger.-Fais… Ton amant te suit !… Dis : «Oui, je le sauve… Non : je le tue !»
Floria, le regardant, épouvantée.-Ah ! cynique scélérat ! Cet horrible marché !… Et par l’épouvante et la force !…
Scarpia.-Bon, ma chère où prenez-vous la violence ? Si le marché ne vous va pas, allez-vous-en, la porte est libre… Mais je vous en défie… Vous allez crier, m’insulter, invoquer la Vierge et les saints… Perdre le temps en paroles inutiles… Après quoi, n’ayant pas mieux à faire, vous direz : oui…
Floria.-Jamais… Je vais réveiller toute la ville et lui crier ton infamie.
Scarpia, de même, froidement, buvant une gorgée.-Cela ne réveillera pas le mort !… (Floria s’arrête court avec un geste de désespoir. Il reprend, souriant.) Tu me hais bien, n’est-ce pas ?
Floria.-Ah ! Dieu !
Scarpia, de même.-A la bonne heure !… Voilà comme je t’aime !… (Il repose sa coupe sur la table.) Une femme qui se donne, la belle affaire… J’en suis rassasié, de celles-là !… Mais ton mépris et ta colère à humilier…ta résistance à briser et à tordre dans mes bras !… Pardieu, c’est la saveur de la chose, et ta résignation me gâterait la fête !…
Floria.-Oh ! démon !
Scarpia.-Démon, soit !… Comme tel, ce qui me charme, créature hautaine, c’est que tu sois à moi… avec rage et douleur ! que je sente bien ton âme indignée se débattre… ton corps révolté frémir de son abandon forcé à mes détestables caresses, et de toute ta chair, esclave de la mienne ! Quelle revanche de ton mépris, quelle vengeance de tes insultes, quel raffinement de volupté, que mon plaisir soit aussi ton supplice… Ah ! tu me hais !… Moi, je te veux, et je me promets une diabolique joie de l’accouplement de mon désir et de ta haine !

 

La version de Puccini de la même scène

 Tosca, Raimondi, Gheorghiu

TOSCA (dans un gémissement)
Sauvez-le.

SCARPIA
Moi ? Plutôt vous !
(Il s’approche de la table, voit son souper inachevé, et, très calme maintenant, il sourit.)
Mon pauvre souper a été interrompu.
(Il voit Tosca abattue, immobile, toujours près de la porte.)
Vous êtes lasse ! Venez, belle dame,
asseyez-vous là ; nous chercherons ensemble
le moyen de le sauver.
(Tosca secoue la tête et le regarde. Scarpia, toujours souriant, s’assied et l’invite à en faire autant.)
Allons, asseyez-vous et parlons.
Un doigt de vin. Il vient d’Espagne.
(Il emplit un verre qu’il lui tend.)
Une gorgée pour vous remettre.

TOSCA
(Les yeux fixés sur Scarpia, elle s’approche de la table. Elle s’assied résolument en face de lui, puis d’un ton de profond mépris, elle demande 🙂
Combien ?

SCARPIA (imperturbable, se versant à boire)
Combien ?
(Il éclate de rire.)

TOSCA
Votre prix !

SCARPIA
Oui, on dit que je suis vénal et pourtant
ce n’est pas pour de l’argent que je me vends
aux belles femmes. Je cherche une autre récompense
si je dois trahir ma foi.
J’ai attendu cette heure.
L’amour de la Diva
me consumait déjà.
Mais voici que je vous vois ce soir
dans un rôle tout nouveau.
Vos larmes étaient du feu
qui coulait dans mes veines et vos yeux,
qui me crient votre haine,
augmentent mon désir !
Gracieuse comme un léopard
vous vous accrochiez à votre amant.
C’est à ce moment-là
que j’ai juré que vous seriez à moi !
À moi ! Oui, vous serez à moi !
(Il se lève et tend les bras vers Tosca. Elle a écouté, immobile, sa déclaration. Maintenant elle se lève et cherche refuge derrière le divan.)

TOSCA (courant vers la fenêtre)
Je sauterai avant !

SCARPIA (froidement)
J’ai Mario comme otage !

TOSCA
Misérable !…
Quel horrible marché !
(Elle songe tout d’un coup à demander le secours de la reine et court vers la porte.)

SCARPIA (ironique)
Je ne vous retiens pas. Vous êtes libre.
Mais votre espoir est vain. La reine
ne libérerait qu’un cadavre !
(Tosca recule effrayée, dévisageant Scarpia. Elle se laisse tomber sur le divan, puis détourne son regard avec un geste de dégoût.)
Comme vous me haïssez !

TOSCA
Ah ! Dieu !

SCARPIA (s’approchant)
C’est ainsi, c’est ainsi que je vous veux.

TOSCA (en frissonnant)
Ne me touchez pas, monstre ! Je vous hais !
Vous êtes immonde !
(Elle lui échappe, horrifiée.)

SCARPIA
Qu’importe !
Les spasmes de la colère ou les spasmes de la
passion…

TOSCA
Misérable !

SCARPIA
Vous serez à moi !
(Il tente de la saisir.)

TOSCA
Scélérat !
(Elle se réfugie derrière la table.)

SCARPIA (la poursuivant)
À moi !


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