Elina Garanca – Love & Desire (Théâtre des Champs-Elysées, 13/10/12)

Elina Garanca

« Plus grand dans son obscurité, qu’un roi paré du diadème…à mes pieds je l’ai vu brisé, et l’amour envahit mon âme ! » 


Elina Garanca, ou plus correctement orthographié Elīna Garanča (mais je n’ai pas de clavier letton) est l’une des voix de mezzo-soprano du XXIe siècle. Pas mal décriée par certains à cause de sa froideur toute naturelle due à ses origines, ainsi que son manque d’implication dans ses personnages malgré une voix superbe, et au contraire, beaucoup appréciée par d’autres…Découverte par hasard sur Youtube dans le rôle de Carmen à l’opéra du MET de 2010, la cantatrice lettone a été celle qui m’a menée à adorer Carmen, à avoir envie de découvrir l’opéra et qui m’a beaucoup inspirée dans mes écrits. Autrement dit, déjà en Hongrie, je guettais la moindre occasion de la voir, et après avoir raté les représentations à Vienne de son Chevalier à la rose ainsi que son Anna Bolena du MET annulé à cause de sa grossesse, la prochaine opportunité était son récital lyrique dans divers pays, dont la France. Un concert mis en route pour la promotion de son dernier album Romantique, qui n’avait certes rien de mis en scène : simplement Elina Garanca avec l’orchestre philarmonique de Prague, mené par Karel Mark Chichon (alias son mari, pour la rubrique people ^^).

Bref, après ce petit paragraphe d’introduction, on comprendra qu’autant j’adore la dame dans son rôle de Carmen, Giovanna Seymour et Cinderella, autant il ne m’a pas été difficile de me rendre au concert sans appréhension. Si si, je voulais la voir, absolument, tout en craignant fortement de devoir finalement accepter les critiques décriant Elina Garanca comme vraiment froide et lisse sur scène (puisqu’entre autres on lui reproche notamment de préférer les récitals aux opéras live pour question d’argent!). Peut-être cela a été vrai à un moment, mais en tout cas, ce soir-là, ça n’a aucunement été le cas. Avis aux détracteurs de la cantatrice, elle a été tout sauf froide aux Champs-Elysées ! ^^ Etape qu’elle semblait apparement un peu appréhender, puisqu’elle se retrouvait quand même à chanter des airs français en France, ce qui au niveau de l’accent et de la diction, n’est pas forcément évident.

Pourtant, on aurait pu le craindre, quand elle est entrée sur la scène, vêtue d’une superbe robe bleue, pour la première chanson. Aucune salutation, mais en même temps, est-ce que ça se fait pour un chanteur d’opéra de saluer verbalement son public en arrivant ? Bonne question ! Après une ouverture rythmée (Ouverture de Rouslan et Ludmila) aux résonnances bien slaves, s’est enchaînée la première chanson, russe également, provenant directement du nouvel album Romantique : « Da, chas nastal ! Protitye vi, kholmi, polya rodinye » (Oui, mon heure est venue ! Adieu, vous mes collines, mes champs chéris), rareté provenant d’un opéra de Tchaïkovski sur la légende de Jeanne d’Arc. Difficile, certes, de juger un morceau russe sur autre chose que la beauté de la langue et la puissance de la voix. D’où des applaudissements peut-être un peu hésitants (c’est la seule fois où on n’a pas entendu un « bravo » venant du public). Après une superbe interprétation de la Méditation de Thaïs par un violoniste, Elina Garanca est revenue pour un habituel morceau qu’elle chante depuis des années, Mon coeur s’ouvre à ta voix (Samson et Dalila, Saint-Saëns) dans lequel elle a nettement progressé en voix et puissance, ainsi qu’en diction, puisque tout était largement compréhensible. Mais c’est sur le morceau orchestral suivant, le magnifique Bacchanale (Saint Saëns), déjà formidablement entraînant un enregistrement, et littéralement endiablé et énergique en live, que l’ambiance s’est installée. Chapeau à l’orchestre et à Karel Mark Chichon, qui l’ont vraiment transformé en apothéose de musique orchestrale ! Et là où les frissons ont vraiment commencé à venir, c’est quand Garanca a interprété le tout aussi sublime Plus grand dans son obscurité (La Reine de Saba, Gounod), avec un crescendo enchanteur à la fin. A coller des frissons à et faire sentir ses cheveux s’hérisser. Toute mezzo qu’elle soit, elle fait ce qu’elle veut avec sa voix, et n’hésite pas à le prouver, au contraire ! On voyait littéralement l’effort venant à la fois du coeur et du corps qu’elle faisait pour interpréter la richesse vocale de cette chanson, venant comme de ses tripes.

Elina Garanca - Carmen

Elina Garanca dans une des prises du rôle de Carmen, cette fois à Munich en 2009.

Et là où l’ambiance a vraiment commencé à être complètement magique, c’est quand l’entracte de vingt minutes est passée pour laisser place à trois morceaux espagnols tout aussi endiablés et puissants que Bacchanale, maîtrisés vraiment d’une main de maître par Karel Mark Chichon : Trois pasodobles, Espana Cani, Gerona et El Gato Montes. Où et quand s’arrêtaient les morceaux, je ne le sais, car il les a tous enchaînés à la suite sans que je puisse deviner leur fin. Difficile de décrire ces musiques qui donnaient littéralement envie de quitter la place assise pour danser et juste se laisser emporter par la musique…

Et c’est cette fois des chansons appartenant à l’album Habanera qui ont été mises à l’honneur. Elina Garanca est ainsi revenue avec une nouvelle robe (rouge !), une nouvelle coiffure, un nouveau collier, et cette fois, quelque chose du jeu diabolique et sarcastique de Carmen est revenu sur son visage, agrémenté de ce sourire qui n’appartient qu’à sa Carmen, bien difficile à décrire, à la fois ironique et moqueur, enjoué et négligeant. Quelqu’un dans le public n’a pas hésité à crier « Guapa !! » (Belle, voire sexy, en espagnol) à Elina Garanca, ce qui l’a fait éclater de rire. Une petite merveille a alors été réalisée, ce fut de l’entendre chanter L’amour est enfant de Bohème, qui est la première version de la Habanera de Carmen (Bizet), presque jamais chantée, alors qu’elle est plus énergique et vivante que celle que tout le monde connaît, à mon humble avis.

« Si tu ne m’aimes pas, je t’aime,
si je t’aime, tant pis pour toi !
Hasard, hasard et fantaisie,
ainsi commencent les amours !
L’amour vous prend, vous enlève,
Il fait de vous tout ce qu’il veut !
C’est un délice, un rêve…
Et ça dure ce que ça peut ! »


A suivi ensuite la toute aussi ardente orchestration de l’Ouverture de Carmen, encore une fois menée d’une main de maître, et où Elina s’est relevée d’un bond de sa chaise à la note finale, comme pour marquer l’entrée en scène du personnage à qui elle prêtait sa voix pour le reste de la soirée. Interprétation toute aussi marquante du connu et « véritable »  L’amour est un oiseau rebelle, où elle a démontré encore une fois la puissance de sa voix, les sourires moqueurs de son protagoniste, et sa capacité à tenir les notes à la fois longtemps et haut…Puisque le dernier « Prends garde à toi » a encore collé des frissons et donné lieu à de nombreux bravos dans la salle. Si Près des remparts de Séville perd un peu son charme en l’absence du passage chanté par Don José, il n’empêche que Garanca a complété cela en jouant avec le public, puisqu’elle a carrément gonflé ses joues d’un air boudeur en regardant les gens d’un air dépité, en faisant semblant d’avoir les mains attachées dans le dos…avant de rembarquer sur ses cyniques et ironiques « Mon amoureux, il est au diable ! » (vraiment sur le ton de « Bien fait ! ») ou sur des sourires enchanteurs à « Qui veut m’aimer, je l’aimerai, qui veut mon âme, elle est à prendre… » Ah ça, on est loin d’une quelconque froideur ! D’ailleurs, elle était nombre de fois tant prise par son chant, que je me suis demandée si elle n’allait pas donner un coup de coude involontaire à son mari, qui agitait sa baguette d’orchestre à seulement quelques centimètres à côté d’elle…Inutile de dire aussi que l’alchimie entre les deux se voit, quand on voit l’attention qu’il porte à la moindre inflexion de la voix de la chanteuse, quand elle tient une note dans un silence total, par exemple, avant de reprendre la musique.

Un peu plus triste, plus mélancolique, et pourtant bien placé fut l’air du IIIe acte, En vain pour éviter les réponses amères, qui correspond au moment où Carmen apprend sa mort future en tirant les cartes. Et là, le sourire goguenard d’Elina Garanca disparaît, pour montrer la facette rarement dévoilée, mais intéressante de ce personnage si souvent décrit comme calculateur et sans pitié : son humanité, sa vulnérabilité, sa peur, par ses airs soudain tristes et fragiles, son recroquevillement sur elle-même.

« Je pense que Carmen est souvent limitée à deux ou trois visages – femme fatale, calculatrice, sexy ou vulgaire. Mais elle est beaucoup plus que ça. C’est une femme vulnérable, elle peut aussi se montrer naïve ou s’en énerver, et c’est pourquoi ses réactions et ses actes sont si directs et si durs. Elle est amusante et passionnante, mais il faut également avoir envie de la serrer dans ses bras et de la consoler. » (Elina Garanca en parlant du personnage, dans le livret accompagnant le concert.)

La dernière chanson, ensuite, fut la sublime Chanson Bohème (alias Les tringles des sistres tintaient), véritablement endiablée et rythmée, accordant une fin plus joyeuse pour le personnage de Carmen, et dont les notes finales amenèrent encore des frissons, à se demander vraiment comment elle pouvait produire de tels sons, avec à la fois autant de richesses, d’inflexion, d’ironie, de sourire dans la voix elle-même, et avec ces aigus sur la fin. Véritablement magnifique, avec toujours un jeu de sa part.

(A Prague, Habanera)

Et ensuite, ce fut la fin du spectacle.

Ou plutôt, les Encore. Au nombre de trois : Al pensar de mi amor, Granada et Marechiare, que je ne connaissais pas. Il a été très étrange, je dois le dire, d’entendre, je l’avoue, Garanca annoncer d’une voix normale « Japi, Al pensar »…sa voix ordinaire a un je ne sais quoi de direct, presque sec, et pourtant empreint d’une élégance innée, comme le reste de sa personne, d’ailleurs. Bref, la première musique a été formidable, autant par sa dynamique que par cette minute terriblement longue où elle a tenu sa voix sur une note, avant d’éclater en crescendo. Idem pour Granada, très vivace et empli de frénésie, tout aussi bien réussi, surtout que la cantatrice a fait juste avant une petite tentative d’humour en disant en français pour introduire la chanson « Je ne veux pas vous dire quoi. » (Instant de pause, où on la voit fait un effort de réflexion visiblement ardu, avant qu’elle ne dise, tendant les mains vers le public.) « You guess ! » Forcément, le premier mot de la chanson est Granada, qu’elle a prononcé avec un rire, le public riant aussi…quant au dernier morceau, (« C’est la dernière ! » a-t-elle dit avec un sourire !) Marechiare, il fut tout aussi enchanteur et puissant que le reste, à l’image, finalement, de tout le concert qui fut un petit morceau de bonheur. Difficile de décrire toute la richesse de la voix, les mimiques du jeu de Garanca, ses intonations à la fois souples et profondes, sans compter ces splendides sursauts de voix, passant à l’aigu avec une véritable aisance.

Elina Garanca à Prague, en septembre 2012, lors d’un autre concert « Love & Desire ».

« Toutes ces femmes sont, d’une manière ou d’une autre, amoureuses – par pur accident ou par calcul. Elles sont envieuses, jalouses, désespérées, romantiques. Elles ont leurs obligations, leurs devoirs et leurs destins. Elles peuvent toutes être à la fois vulnérables et très fortes. »

Elina Garanca

L’autre excellente surprise était après le concert, puisque l’artiste restait pour effectuer une série de dédicaces, à laquelle elle s’est prêtée avec le sourire et bonne humeur, alors qu’elle venait de passer deux heures sur scène à chanter. Simplement revêtue d’une robe normale et d’un chignon tiré en arrière. Mais avec quel sourire ! Chaleureux et gentil, tout comme ses mots. Elle a bien après tout, supporté un monsieur ayant apporté quinze photos à signer avec gentillesse, et accepté d’être prise en photo avec la rédactrice de cet article. J’ai eu comme l’impression qu’on lui demandait rarement cela, d’ailleurs, car elle a pris le temps de se lever et de regarder avec qui elle prenait la photo, avec ce sourire vraiment radieux. Peut-être que l’émerveillement se lisait dans mes yeux ? Ou que ce n’est pas une demande habituelle auprès des chanteurs d’opéra ? Ou bien était-elle heureuse de voir que pour une fois, la moyenne d’âge de son public passait brusquement de la cinquantaine et plus à la vingtaine ? Qui sait…Ses quelques mots en anglais étaient en tout cas empreints de sympathie. Oui, même après deux heures, elle était rayonnante, tout comme l’a été son récital. En espérant qu’elle repasse un jour par la France, bien qu’il sera possible de la voir dans un de ses traditionnels rôles masculins en décembre, à la diffusion live du MET de La Clemenza di Tito

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