La soeur – Sandor Marai (citations)

« Peut-être les sacrifices sont-ils nécessaires. »
« Vous pensez aux morts. »
« Oui, à ces deux morts, et à tous les autres qui partent maintenant. Et pour l’éternité. Les peuples de chaque époque ont cru au sacrifice mais parfois il est très difficile d’en comprendre le sens. Particulièrement celui du sacrifice humain. » Il reprit, en insistant. « Les sacrifices sont nécessaires. Sinon, il n’y ni changement, ni rédemption. » Nous restâmes immobiles. « Ce sont des points de vue archaïques, » répondis-je avec indulgence. « Toutefois je n’arrive pas à croire que ces deux malheureux aient sacrifié leur vie de leur plein gré. Il y a les nerfs malades, la possibilité d’un accident aussi. » Il acquiesça de la tête et s’appuya de ses deux mains sur sa canne. « La valeur du sacrifice ne dépend pas de la croyance en la plus ou moins grande rédemption de celui qu’on sacrifie ou qui se sacrifie à lui-même. Le sacrifice est un fait. » […] « Les hommes exigent des sacrifices car c’est leur seul espoir de rencontrer Dieu à nouveau. »

 

« Chaque être humain est obligé de porter la passion sur lui comme une croix. Le péché des hommes et du monde ne s’anéantit que dans les flammes. Vous croyez que la terre se consume à présent sans raison, le jour, la nuit. » […] Ce fut un des rares moments dans la vie où un homme, grâce à la force d’une passion, d’une obsession ou d’une croyance, dévoile un pan de la signification cachée du monde. Telle fut alors mon impression. […] « Ce que je veux dire, c’est que j’ai moi-même arpenté l’autre rive sous l’emprise de la passion. C’est le seul chemin possible pour l’homme s’il veut la rédemption et s’il souhaite parvenir jusqu’à Dieu. Et qui ne souhaite pas la rédemption ? […] L’émotion brute et irrationnelle arrache les gens à leur destinée, la révolte des éléments saccage le monde construit par les hommes, le drame est le même à petite et à grande échelle ; ici, sur la cime, la tragédie assourdissante d’une malade et d’un imbécile, en bas dans la vallée une autre tragédie, celle de l’humanité gémissante prise dans l’étau de la fatalité. Partout la destruction, tout cela parce que les hommes ne connaissent plus Dieu. Evidement, vous connaissez tout cela. Vous êtes écrivain, vous devez savoir que sans l’aide de Dieu, il n’existe pour l’homme aucun salut sur la terre. »

 

« Le mensonge, répéta-t-il, ce mensonge s’appelait hier encore travail ou devoir, ambition ou amour, ou vie de famille. Et il aura fallu mille, dix mille jours et nuits pour que dans un corps et à l’intérieur de ce corps, dans le système nerveux, dans les organes de perception, ce mensonge se communique en insoutenable et unique réalité et qu’ensuite l’organisme, la personne toute entière, se mette un jour à hurler sur les toits, dans une plainte douloureuse ou sous forme de maladie, ce mensonge insoutenable métamorphosé en sentiment de panique et devenu la seule réalité de son existence. L’être proclame qu’il ne peut plus supporter son environnement, ou plutôt son orgueil, ou le mode de vie avec lequel il s’est efforcé d’anesthésier le vide. Ou alors le talent qu’un jour Dieu lui a octroyé et qui s’est métamorphosé dans son corps et sa vie en exercices mécaniques et répétitifs. Il a la nausée comme si on l’avait empoisonné. Et certes oui, on l’a empoisonné, avec le poison le plus cruel, que même les médicastres des Médicis de Florence ne connaissaient pas, ni les Borgia…la vie est un poison si on ne croit pas en elle. La vie est un poison  quand elle n’est plus qu’un instrument à combler l’ambition, l’orgueil, la jalousie.

« Je ne veux pas que vous mouriez. »
Cette voix était froide et sombre. Sans aucune compassion, sans aucune sensiblerie. Comme si elle répondait à quelqu’un, et au bout d’une longue discussion – menée avec elle-même ou une puissance inconnue – en énonçait la conclusion. Puis elle se tut, ne pouvant rien ajouter de plus, tellement les conséquences de ses paroles l’effrayaient. C’est ainsi quand on sent que ce n’est plus soi qui parle mais une sorte de loi, la signification obscure et profonde du destin. Et qu’il se résigne, bon gré mal gré, à obéir à cette loi.


Votre commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l’aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion /  Changer )

Photo Google

Vous commentez à l’aide de votre compte Google. Déconnexion /  Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l’aide de votre compte Twitter. Déconnexion /  Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l’aide de votre compte Facebook. Déconnexion /  Changer )

Connexion à %s

Ce site utilise Akismet pour réduire les indésirables. En savoir plus sur la façon dont les données de vos commentaires sont traitées.