Carmen : de la femme fatale à la figure de liberté (part.2)

Analyse de Carmen : Partie 1 – Partie 2 – Partie 3 – Partie 4 – Partie 5

III. Cecil B. DeMille’s Carmen (1915) : la manipulatrice sans cœur

 
Un des premiers films muets retraçant l’histoire de Carmen. Si dans le fond, il n’en ressort pas grand-chose de fabuleux, les différences avec la nouvelle et l’opéra restent intéressantes. Ici, nous avons droit à une Carmen plus machiavélique même que dans la nouvelle ou l’opéra. Le film muet, sur une réorchestration de la musique de Bizet, commence sur une tentative de passage des gitans à la porte que garde Don José, qualifié d’incorruptible. Face au premier échec « José ne peut pas être acheté », Carmen répondra « Vous êtes si incapables. Laissez-le-moi. » Et cela est fait. Carmen séduit Don José sans jamais montrer le moindre signe d’affection pour lui, considérant qu’elle a déjà dans son cœur Escamillo, qui est montré dès le début : le toréador lui propose de la suivre pour mettre Séville à ses pieds. Et dire qu’elle accepte ! Mais Don José, trahissant son rang d’officier, tuant un autre soldat, tout cela pour plaire ou garder Carmen, tombe dans la jalousie et dans l’obsession, pour mener à ce final que nous connaissons. Pour un peu, difficile de voir s’il aime vraiment Carmen ou si c’est aussi un simple désir de son côté.

Carmen, en revanche…dire qu’elle est sans cœur, sauf pour Escamillo, est tout à fait juste. Jamais elle ne montrera d’amour pour Don José : tout juste lui rira-t-elle au nez en le voyant face à l’officier assassiné avec un « Mes remerciements, senor, et adieu ! » avant de s’enfuir. Elle sème le trouble partout où elle passe, encore une fois (bataille usuelle à la fabrique de cigarettes), toujours en riant ou se moquant, ne suivant que son désir du moment (ou celui des gitans : combien de fois se fait-elle rappeler à l’ordre, quand on lui ordonne de séduire Don José, parce qu’elle s’attarde trop auprès d’Escamillo). Toutefois, l’immoralité du personnage est encore accentuée puisqu’elle se montre intéressée par l’argent, la célébrité promise par Escamillo. Elle semble tout prendre comme un jeu, tout en gardant ses principes de liberté (« Carmen n’appartient à aucun homme. » ou « Tu m’as tuée – mais je reste libre ! ») et sa combativité, son courage, toujours celui d’aller à la mort en le sachant pertinemment, car cela a été écrit dans les cartes. Bref, dans cette adaptation, Don José, tout comme Carmen, perd un peu de sa profondeur (voire beaucoup dans le cas de José), ce qui accentue le côté violent ou corrompu de leur personnage. (Tiens, d’ailleurs, José se suicide après avoir tué Carmen…) Si Geraldine Farrar rend bien le côté sans cœur, manipulateur ou séducteur du personnage, demeure que sa Carmen perd toute sympathie en restant uniquement une femme fatale.

 Farrar Carmen

IV. Burlesque on Carmen – Charles Chaplin (1915) : Edna Purviance et le paradigme de Don José

 Chaplin's Carmen

Cette version est avant tout, très simplement, une parodie du film précédent de 1915. Donc je n’aurais pas trop grand-chose à dire dessus, si ce n’est que Charlie Chaplin s’en tire toujours bien, dans ses films muets. C’est José qui récolte tous les honneurs ici, Edna Purviance ne modifiant quasiment pas son jeu, calqué sur celui de Geraldine Farrar. Par contre, notre José Chaplin…

Cela me fait penser à toutes les fois dans la nouvelle où Carmen se moque de lui en l’appelant « Canari. » « Grand niais de canari ! Tu ne sais faire que des bêtises. Aussi bien, je te l’ai dit que je te porterais malheur. » et autres répliques toujours charmantes. Tout aussi manipulatrice, se servant de José – pardon : Darn Hosiery dans ce film – elle fait perdre la tête à Darn, mais le José original est bien loin, puisque déjà avant Carmen, il vole l’argent de ses camarades officiers et des gitans, fait des gaffes, cède à tout, se montre très intéressé par Carmen, fait le comique, bref, c’est Charlie Chaplin ! Mais c’est amusant de voir un autre visage de José, bien moins loyal et vertueux, qui a certes le même caractère passionné, tout en n’hésitant pas à se battre sans qu’on l’y oblige, tourne en ridicule ses adversaires, au point d’en faire rire Carmen. Peut-être que c’est pour cette raison qu’elle n’apprécie pas toujours de se retrouver prise entre Escamillo et Darn, qui la tirent chacune de leur côté…Et peut-être aussi pour cela qu’à la fin, après une fausse mise en scène de mort du couple maudit pour Escamillo, elle choisit de suivre Darn. Bref, rien de très particulier à noter, si ce n’est cette amusante variation de Carmen et surtout du personnage de José.

V. The Loves of Carmen – Charles Vidor (1948) avec Rita Hayworth : l’adaptation hollywoodienne par excellence (et invraisemblance)

Cela sera vite plié. Mes excuses aux admirateurs de cette version et de Rita Hayworth. Adaptation basée davantage sur la nouvelle que sur l’opéra (pour une fois), on y retrouve le scénario de Mérimée, sans la présence d’un narrateur toutefois. Par exemple, le film commence sur Don José monté en grade par son supérieur, avant qu’on découvre Carmen occupée à manger des oranges et à mieux parler à Don José pour lui voler sa montre…Avec la présence du bohémien Garcia (premier mari de Carmen) et de quelques autres gitans, plusieurs assassinats par José sur les différents rivaux de Carmen, ce qui le fait rechercher par la police, Carmen qui séduit des hommes pour les affaires d’Egypte, rendant José jaloux, on a ici une trame correspondant bien davantage à la nouvelle.

Carmen a un certain fétichisme pour les montres, d’ailleurs, dans cette version.

J’aurais beaucoup, beaucoup de choses à reprocher à cette adaptation, dont la non moindre est celle de m’avoir passablement ennuyée. Je ne sais pas si je suis insensible aux vieux films hollywoodiens, mais ces 1h40 m’ont paru terriblement longs. On a voulu rendre l’atmosphère de Séville en début du XIXe siècle, on n’a guère réussi. On a voulu faire de Don José un comique au début, on repassera, de même que pour son jeu ou son charisme. Quant à Carmen, ah, désolation. Rita Hayworth a sans conteste un beau corps, une bonne aptitude à danser et jouer des castagnettes ainsi qu’à manger des oranges, une magnifique chevelure rousse (-_-‘ je préfère encore Carmen en blonde, je crois…et c’est déjà une hérésie…) et un bon jeu. Reste que pour interpréter Carmen, elle n’aura pas été la plus douée. Elle est une version hollywoodienne de Carmen, voilà tout, trop minaudante, trop propre sur elle-même. (Elle me fait penser à Gina Lollobrigida en Esmeralda, aussi.) Trop bien habillée, trop bien maquillée, trop sage sur elle-même, trop élégante. Il ne suffit pas de lancer des mots en espagnol, de danser, de rire, de cracher, de jeter des œillades et de faire du charme pour être ce personnage. Elle revendique la liberté, les moqueries, les superstitions, les bagarres, les amants, certes. Et ensuite ?

Même la scène finale, qui en général monte toujours en dramatique et puissance (enfin, ça dépend dans quelle version) n’est pas réussie. Déjà José qui frappe Carmen, c’est limite, mais alors Carmen qui continue à l’embrasser comme pour essayer de continuer à lui faire croire qu’elle l’aime…Quant à Escamillo, j’ai le droit de le baffer ? Il a tellement l’air prétentieux et insupportable ! Ah, et Carmen qui lève la main à son cœur peu avant de mourir et que José n’arrive, juste parce qu’elle voit un chat noir passer devant elle. Cette superstition tellement bohémienne, c’est vrai, ça fait peur. Et puis oh, c’est tellement romantique, la façon dont ils meurent, Carmen poignardée, José qui se fait tirer dans le dos juste après, du coup, ils sont encore enlacés quand ils tombent ensemble. Et le chat noir repasse devant. Quel émouvant moment d’anthologie.rita hayworth 1948 - the loves of carmen - by robert coburn
C’est simple, autant les personnages auraient vraiment pu faire croire à l’atmosphère très colorée de cette histoire, quoiqu’au final sans réel relent hispanique malgré les efforts faits (bien que José soit complètement insipide, comme Escamillo), autant Carmen fait complet décalage à côté deux. Quelque chose dérange, et c’est bien le personnage central lui-même. Impossible d’y croire un seul instant. Et c’est bien là tout le problème de cette adaptation…


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