Carmen : de la femme fatale à la figure de liberté (part.3)

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VI. Carmen Jones – Otto Preminger (1954) avec Dorothy Dandridge & Marilyn Horne : modernisation, comédie musicale & décalage

 
Ce film est tellement une bonne blague, que je ne sais par où commencer….

En 1943, est apparemment née une comédie musicale afro-américaine, par monsieur Oscar Hammerstein II, reprenant l’opéra de Bizet à un niveau de chant un peu moins élevé, le transformant en comédie musicale, modernisant l’intrigue pour la placer vers la Seconde Guerre Mondiale aux Etats-Unis avec uniquement des interprètes afro-américains. Environ 10 ans plus tard, un film s’en faisait l’adaptation, obtenant quelques récompenses à la clef (palme d’or au festival de Cannes, quand même !).
carmen jones

Bon, je m’excuse d’avance de surtout me moquer de ce film, il faut dire que j’ai contenu mon rire pendant l’entièreté de mon visionnage. Pas que ça manque de mauvaises idées, mais ça a indéniablement vieilli, et je n’adhère pas trop, en plus. Les changements intelligents ne manquent pourtant pas : Carmen Jones travaille dans une fabrique de parachutes où est engagé Joe (XD), un militaire s’apprêtant à devenir élève-pilote. De la même façon que dans l’opéra, Carmen incendie les hommes sur son passage et se joue des gens, déclenche une bagarre, et est emmenée en prison par Joe…qui succombe à son charme et la suit. Puis ils vont à Chicago pour suivre le plus célèbre boxeur du moment dont j’ai déjà oublié le nom, ah non, Husky Miller (re-XD). Bref, même histoire, sauf que des dialogues sont ajoutés et travaillent à l’explication des personnages, chansons modifiées ou raccourcies, Micaela (Cindy Lou ——>) encore plus mise de côté que d’habitude. Non, en fait, ce que je veux dire, c’est que faire d’Escamillo un boxeur, transformer la séguidille en séduction dans une voiture, faire de Carmen une allumeuse (si, si, ils l’appellent comme ça), charcuter les chansons de Bizet avec des équivalents vulgaires quoique bien trouvés parfois, transformer la taverne de Lillas Pastia en bar de Billy Pastor, il fallait le faire. C’est fait. (Dommage. Je pensais avoir tout vu avec la production de Carmen de Riga, avec Elina Garanca en wesh-wesh, pourtant.)

C’est presque une parodie de Carmen. La preuve, aucune affection pour les personnages ne ressort de ce film. C’est bien dommage, car ils sont fidèles, pourtant. Carmen est une allumeuse cherchant avant tout la liberté, restant provocatrice, moqueuse et défiante ; Don José/Joe reste aussi passionné, droit et loyal au début, que violent à la fin. Par contre, étrangler Carmen dans un cagibi, ça manque de classe, soi-dit en passant. Tout comme la chanson « Les tringles des sistres tintaient », Cindy Lou qui récite seule comme une idiote sa prière à Dieu. Ah, mon dieu, il FAUT que je parle de la chanson « Parle-moi de ma mère. » Comment oublier ça, déjà que la chanson originale est un peu chiante, disons-le, là, c’est devenu un miracle de bêtise. « Tu parles comme ma mère, parce que tu es comme ton père, Dieu nous a faits voisins pour qu’on puisse s’aimer, pourquoi je ressemble à mon père, parce que comme papa et maman on s’aime, tu es comme ma mère, je suis comme mon père. Tu es ma Cindy Lou, et même les gosses disaient C’est Cindy Lou qui n’appartient qu’à Joe. » Je vous laisse réfléchir sur la portée artistique et lyrique de ce sublime passage qui m’a bien fait rire. N’oublions pas la chanson du Toréador transformée en ode à la boxe…Bref, trois chansons sont à sauver : Dat’s love, Dere’s a Cafe on de Corner et Dis Flower. Et encore, juste parce que les paroles de la première sont bien, la seconde parce que c’est la scène de Séguidille la plus marrante que j’ai vue (séduire José qui conduit une voiture, c’est original et tellement énorme !), et la troisième parce qu’on y croirait presque, à l’amour de Joe. Le reste, pfff, ma foi, rien à sauver. Un peu comme le film. Ca ne fait pas de mal à le regarder, mais une fois suffit amplement.

 Parlons de notre Carmen allumeuse, enfin…Dorothy Dandridge joue le jeu, tandis que Marylin Horne la doublait pour le chant. Nul doute que la première est une bonne actrice et que la seconde a une très belle voix. Pourtant, ça ne suffit  pas à rendre pleinement le personnage de Carmen. Oh, certes, nous retrouvons les thèmes chers au personnage : la liberté, la séduction, ne faire que ce qu’il lui plaît, semer le trouble, etc. Mais ensuite, quoi ? Il semble bel et bien délicat de faire une Carmen convaincante. Quoique, elle l’est, enjouée, prête à vivre jusqu’au bout (joli passage après le présage des cartes, où elle chante son désir de vivre jusqu’au dernier moment), passionnée, capricieuse, boudeuse. Mais voilà. Peut-être est-ce ma conception de Carmen qui me rend difficile, mais Carmen est séductrice sans être allumeuse. Carmen est sensuelle sans être vulgaire. Carmen est fatale sans être sans cœur. Carmen est libre tout en étant soumise aux cartes et au destin. Carmen ne croit en rien et surtout pas à l’argent ou la célébrité. Carmen est un équilibre entre tous ces extrêmes qui fait qu’on l’apprécie et qu’on en vient à ne pas la détester. Le film, sa modernisation, ne parvient pas à rendre cet équilibre de manière à dire « elle est complètement une Carmen » malgré son très bon jeu. (Inutile de dire que le côté bohémien passe complètement à la trappe. Forcément, la modernisation en 1945, ça pose un chouilla un problème dès qu’on parle de tirer les cartes et de destinée.) Il y a quelque chose qui gêne. Probablement le décalage complètement à côté de certaines paroles, un Joe peu charismatique, la modernisation convaincante mais sans plus. Mais on peut quand même applaudir Dorothy Dandridge pour porter le film sur ses épaules et à attirer le regard dès qu’elle apparaît à l’écran. Sa Carmen aux répliques bien placées vaut bien la peine de supporter cette parodie au moins une fois. Notamment pour la chanson Habanera/That’s love : si elle ne vaut pas l’originale, reste que Carmen y explique très bien sa théorie de l’amour…Joe ne pourra pas dire qu’il n’a pas été prévenu. « And if I love you, that’s the end of you ! »

  VII. Peter Brook et La Tragédie de Carmen (1981-1983) – Zehava Gal : entre théâtre et opéra

Découverte par hasard sur Youtube, cette version a été un casse-tête au début avant que je comprenne de quoi il en retourne…Peter Brook, grand producteur de pièces de théâtres (dont le Mahâbhârata, le grand livre sacré hindou), s’est intéressé à Carmen, suffisamment pour en tirer une pièce musicale qui a parcouru de nombreux théâtres avant de devenir non pas un mais trois films théâtraux. Se basant à la fois sur Mérimée et sur l’œuvre de Bizet, trois films ont été faits, chacun avec une Carmen, un Don José, un Escamillo, une Micaëla différente, et diffusés en même temps dans différentes salles. La seule trace que j’ai pu en trouver sont ces quatre extraits sur Youtube : Habanera, Tralala coupe-moi, brûle-moi, Séguidille, (Acte I, en suivant l’ordre de Bizet) et Duet d’amour (Acte II).

Film-Latragedie deCarmen

La pièce musicale s’offre comme un compromis entre le théâtre et l’opéra. On retrouve la musique et les chants de Bizet, sans les chœurs, entrecoupé de paroles inédites quoique brèves, et d’un changement singulier de personnages. Pièce de théâtre sobre et minimale réduite aux personnages de Carmen, Don José, Micaëla (qui devient la femme à qui la bohémienne « dessine des croix de Saint-André » sur le front) et Escamillo (qui n’est pas vu dans les extraits), il en résulte peut-être un approfondissement dû à cette réduction. Les chanteurs oscillent entre théâtre et comédie musicale, pour un très bon résultat. Si Don José pâtit de son aspect trop jeune et reste peu crédible (en particulier à cause de sa voix, non pas qu’il chante mal, mais sa voix même contraste trop avec son aspect physique) c’est ici Micaëla et Carmen qui deviennent sublimes. Enfin, si je puis dire, nous avons droit à une Micaëla autre que simple potiche mise là pour contraster vainement avec Carmen. Si elle demeure vertueuse et simple, n’empêche qu’elle se battra enfin avec la bohémienne pour essayer de ramener Don José dans le droit chemin. ^^ Ca fait plaisir, depuis le temps que j’attends vainement une version où elle fasse un peu plus que chanter et donner des conseils.

Mais Carmen reste la figure centrale. Zehava Gal en fait une très belle interprétation, qui, pour tout dire, est ma deuxième Carmen favorite, alors que je n’ai vu que quelques extraits. Son personnage est simplement l’essence même de Carmen. Elle passe de la superbe, de l’air hautain, à une enfant capricieuse, une enchanteresse, machiavélique, amoureuse, sachant se battre….N’enferme-t-elle pas Don José dans sa propre prison, à la fin de Séguidille ?^^ La chanteuse-actrice revient donc ici à ce qui fait l’essence même de Carmen : une femme libre, séductrice, usant de son corps pour manipuler, mettant le trouble partout où elle passe, toujours apte à se sortir de n’importe quelle situation par le côté charmeur ou combattant. Et pourtant, quelque chose fait qu’on s’y attache. Il y a quelque chose de malicieux dans le regard de Zehava Gal qui montre son plaisir à jouer le personnage, qui rappelle le côté enfant du personnage. Quelque chose de taquin qui fait peut-être qu’on lui pardonne ses actes et sa volonté si libre qu’elle en devient presque immorale.

VIII. Carmen de Carlos Saura : Laura del Sol & Antonio Gades en flamenco (1983)

Carmen Danse

Voilà une version bien inhabituelle de Carmen. Après le ballet de Roland Petit dans les années 50, une autre œuvre dansée du roman de Mérimée a vu le jour, et c’est cette adaptation, plutôt inhabituelle. Si personnellement elle ne m’a ni plu ni vraiment déplu, elle reste à souligner par son thème : le mélange de la vie réelle et de la vie imaginée par Mérimée. Dans ce film de danse, c’est une troupe de flamenco qui cherche à adapter l’histoire de Carmen, cherchant son inspiration notamment en écoutant des extraits d’opéras, qui forment une partie de la musique du film. Tout se corse, quand Antonio, qui danse le rôle de José et mène la troupe, choisit une jeune femme du nom de Carmen pour interpréter le rôle de la bohémienne. Sauf qu’il en tombe vite amoureux…et tout commence à se mélanger quand on apprend que cette Carmen est elle aussi, comme dans la nouvelle, mariée à un contrebandier (de drogue) qui est actuellement en prison. Et elle commence à devenir alors aussi insaisissable, sensuelle et cruelle que celle dont elle incarne le rôle. Se mêlent alors des morceaux de rêve et de réalité, et on ne sait plus très bien comment démêler les deux. Antonio lui-même vire peu à peu en José, jusqu’à la scène finale, où sous les dernières paroles de la musique de Bizet, il finit par tuer la jeune femme, ou non (il est quand même extraordinaire que ce meurtre se déroule dans une salle pleine de monde, sans que personne ne réagisse !)

Bref, cette version est une bizarrerie qui vaut le détour si on passe par là, sans qu’il m’en reste un souvenir particulièrement remarquable, ni Antonio, ni Carmen ne faisant ici d’interprétation vraiment particulière à mes yeux.

 IX. Francesco Rosi (1984) – Julia Migenes : l’interprète historique

 Carmen Francesco Rosi

J’en suis navrée d’avance pour tous les adorateurs de cette version nommée, renommée et re-renommée (y compris par les différentes interprètes de Carmen à l’opéra), mais ce sera encore une version qui ne me laisse pas d’impression trop remarquable. Oui, je sais que c’est tourné en vrais décors extérieurs de l’Espagne, que Placido Domingo est un José célèbre (et pas que pour ce rôle, d’ailleurs), et que Julia Migenes l’est tout autant. Toutefois, je n’ai jamais trop aimé cette version, peut-être à cause du côté très atone des récitatifs parlés, peut-être parce Julia Migenes a certes ce côté rebelle et fier de Carmen, sans pour autant lui apporter trop de sympathie, je ne sais pas. Peut-être que ses cheveux m’horripilent, aussi, j’ai envie de la recoiffer dès que je la vois dans un extrait de ce film ! (Pas besoin de m’indiquer la porte, je sais où elle est.) Et puis rien à faire, ce film ne me paraît pas toujours naturel, on dirait que le jeu est vraiment forcé à certains moments, comme pour les scènes de foule.

Bref, l’on doit quand même à cette chanteuse d’opéra et à son Don José d’avoir apporté le seul-film opéra de Carmen auquel on puisse conférer une vraie qualité. J’ai déjà dit la présence des décors naturels, et on a les costumes qui font plonger dans l’Espagne du XIXe siècle. Une fois ces bons points passés, je ne m’appesantirai que sur Julia Migenes (Domingo Placido ne m’inspire pas spécialement en Don José, je l’avoue.) Sans doute, elle n’a pas la beauté à laquelle on s’attend pour une Carmen, comme c’est aussi le cas de Laura Del Sol, Dorothy Dandrige, Maria Ewing ou Beatrice Uria-Monzon. Par contre, elle a un charme certain, une moquerie, un sarcasme et un mépris inhérents au personnage, qui lui rendent son essence. Que ce soit quand elle chante, quand elle danse ou quand elle parle, elle transfère ce sentiment que Carmen a d’être une femme au-dessus des autres, capable de se jouer de tout et de tout le monde, de ne suivre que ses caprices et de s’échapper quand elle le veut. C’est là aussi une Carmen insaisissable qu’on a, pas forcément sympathique d’ailleurs, ce qui convient aussi à ce type de personnage. Et puis elle a surtout cette détermination, cet entêtement, voire cette impassibilité, qui montrent la force et le côté borné du personnage, cette aptitude à ne jamais se laisser faire par quiconque, à ne suivre que ses principes, « dût-il lui en coûter la vie. » Cette capacité qui la fait affronter la mort en face, et non sans lutter. Point d’héroïsme véritable là-dedans, mais cela montre indéniablement que Carmen, toute aussi volage et vulgaire soit-elle, n’est pas lâche et ne le sera jamais.

 Le dernier détail qui fait que je m’attarde un peu sur cette Carmen que je n’apprécie pas particulièrement, c’est ce regard unique de Julia Migenes qu’on ne voit jamais avec une autre Carmen, au dernier acte, lors de la confrontation avec Don José. Il est difficile de savoir ce qui se passe dans l’esprit de Carmen, à certains moments, que ce soit dans la nouvelle ou l’opéra, et tout dépend de l’interprétation qu’on fait du personnage (et que la chanteuse/actrice en fait). Plusieurs partis peuvent être pris avec ce protagoniste, après tout. Est-elle une femme fatale qui ne fait que s’amuser avec les hommes sans jamais aimer ? Les teste-elle en espérant un jour en trouver un qui lui conviendra vraiment ? Regrette-elle jamais ce qu’elle fait, ou vit-elle uniquement dans l’instant présent, à l’instar de Peter Pan ? C’est ce type de questions qui fait que ce personnage si vite catalogué devient subitement plus complexe et intriguant. Ici, ce regard particulier qu’a Julia Migenes uniquement pour la caméra (Don José se tenant dans son dos à ce moment-là) exprime une part de cette subtilité. Il correspond parfaitement à la scène de mort de Carmen dans la nouvelle, où elle dit à José :

« À présent, je n’aime plus rien, et je me hais pour t’avoir aimé.»

Il y a quelque chose de cette réplique qui se retrouve dans les yeux de Julia Migenes et fait presque oublier le côté aérien et séducteur de son personnage. Elle exprime à ce moment-là, alors que José la supplie de l’aimer encore, une sorte d’immense et insupportable fatigue, une lassitude profonde dans le regard. Comme si Carmen n’en pouvait plus, ou de tous ces hommes qui finissent par lui répéter le même discours de jaloux possessifs incapables de la comprendre, ou bien de ce destin qui la mène toujours à être cruelle et égoïste, peut-être. Une étrange lassitude qu’on n’attend pas dans ce personnage, et qui exprime peut-être, la stérilité de cette vie en carpe diem qu’elle mène, de cette vie toujours sans attache ni point fixe, qui la mène de contrée en contrée sans jamais se poser. Allez donc savoir ce que désire réellement Carmen, au fond ; si elle est véritablement une femme sans cœur croqueuse d’homme, ou s’il y a un peu d’âme et de cœur là-dessous, sous cet air méprisant et invincible qu’elle affiche toujours, jusqu’à sa fin…


3 réflexions sur “Carmen : de la femme fatale à la figure de liberté (part.3)

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