Carmen : de la femme fatale à la figure de liberté (part.4)

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X. Barrie Gavin (1989) – Maria Ewing : fausseté et ennui

Carmen Maria Ewinf
Voici la première version de Carmen que j’ai vue en DVD. Empruntée à la médiathèque de mon village, mon presque premier opéra après avoir découvert La Flûte Enchantée de Mozart à l’opéra Bastille avec le lycée. J’ai pris cette version pour découvrir le mythe. Cet opéra, dans sa mise en scène, a été le TOUT premier à me faire visualiser l’histoire de Don José et Carmen, et l’opéra en général.

Et malheureusement, dans cette vision, Carmen ne valait pas mieux qu’une fille publique absolument haïssable en tous points, José pas mieux que quelqu’un qui avait certes une belle évolution mais n’était qu’une malheureuse victime sans charisme. Quant au reste…je l’ai oublié. Je n’ai sincèrement aucun autre souvenir de cette version que son côté très, très, très (dix « très » plus tard) mauvais. Et j’ai fait un effort incommensurable en revoyant la scène finale sur Youtube avant de décider à écrire ces mots, histoire de voir si je ne m’étais juste pas ennuyée devant cette version parce que j’étais juste trop jeune pour apprécier, ou autre. Maria Ewing, j’ignore si elle est considérée comme une grande artiste, mais elle n’avait pour moi aucun charme, aucune voix, rien qui puisse faire de son personnage quelqu’un d’appréciable. Et elle n’en a toujours aucun, d’autant plus que je n’aime pas sa voix. Si José s’en tirait mieux, c’était à un chouilla au-dessus. Mise en scène médiocre (je crois quand même me souvenir que j’avais halluciné en voyant qu’ils mettaient autant de monde, y compris des chevaux ou des vaches sur scène, je crois), rythme mauvais. Cette version m’a pendant très longtemps fait haïr Carmen et a été à l’origine du côté cliché, cruel et inintéressant que je donnais à l’histoire. Heureusement qu’Elina Garanca a rattrapé le coup plus tard ! Merci, Elina.

XI. Francesca Zambello (2006) – Anna Caterina Antonacci : la Carmen à l’état brut et le José névrosé

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Cette partie était d’abord intitulée « la bombe sexuelle. » Voyez comme le visionnage complet de l’opéra avec Anna Caterina Antonacci et Jonas Kaufman m’a fait finalement changer d’avis. Avant tout, je dois dire que cette version entre probablement dans mes préférées, même si ma Carmen restera toujours Elina Garanca. Voilà un Carmen magnifique de bout en bout, splendeur de splendeur, rythmé, ne se reposant jamais, tourbillonnant du début à la fin.

Que ce soit clair, au départ, je n’avais vu que quelques extraits de cette version sur Youtube. Ce qui me donnait par conséquent une vision assez fausse de l’opéra en entier. Anna Caterina Antonacci me paraissait une Carmen chantant certes bien, mais surtout vulgaire, uniquement réduite à l’idée de femme-objet. Bref, rien qu’une bombe sexuelle sans subtilité. Ah, le miracle des revisionnages…

Outre la mise en scène très agréable à l’œil, remarquable, comprenant des passages inhabituels (la première Ouverture s’ouvre sur José allant à la mort après avoir tué Carmen ; le second acte avec les bohémiennes séduisant et malmenant un soldat, etc.), on note aussi la présence des dialogues récits, qui remplacent les dialogues chantés entre les chansons principales (l’opéra permettant ces deux versions possibles, la version originale de Bizet étant avec les dialogues parlés.) On découvre donc des dialogues qui permettent d’en apprendre parfois plus sur les personnages et leurs intentions, ou qui rappellent le livre (José rend à Carmen l’argent qu’il a eu d’elle en prison, et elle achète de quoi manger et boire à Lillas Pastia avec ce sou.)

Mais passons à ce qui nous intéresse : le duo Don José-Carmen. Ah, merveille, merveille. Anna Caterina Antonacci joue à merveille son rôle, séductrice, mais pas aussi vulgaire que je le pensais. Certes, elle est plus charnelle, plus à corps à corps que certaines Carmen, usant de ses charmes. Mais aussi moqueuse, profondément moqueuse, provocatrice, bagarreuse, taquine. Il y a quelque chose en elle de la Carmen de la nouvelle, sombre, passionnée et sanglante : « Tu es le diable, dis-je. Oui, répondit-elle. » Voilà, c’est cette Carmen, attachée à la joie de vivre, à la liberté, à la séduction, au vol. Coléreuse, lunatique aussi, très théâtrale et explicite au niveau des sentiments comme des gestes. Il y a quelque chose d’aérien en elle, mais surtout, ce qui ressort d’elle, c’est son jeu direct, provocateur. Pendant tout le premier acte, il est clair qu’elle ne fait que se moquer de José (à la fin de Séguidille, elle le fait carrément se casser la figure en tirant sur sa chaise) et à considérer tout comme un jeu (c’est clairement par pari qu’elle séduit José). Bref, à voir juste des extraits, il est clair qu’elle fait trop vulgaire et surtout, sans aucune subtilité. Mais dans l’ensemble de l’opéra, son jeu fait pleinement sens et donne à voir une Carmen exigeante, certes inacceptable (la définition même du personnage), mais aussi incendiaire et exubérante. Oui, voilà qui la rapproche du modèle original de Mérimée.

Quant à José, je dois dire que sauf pour le dernier acte, j’ai beaucoup ri en le voyant. Je n’ai pas tari d’éloges sur Jonas Kaufmann en Faust, et le considérais comme un pâle José javertien. Inutile de dire que ce visionnage balaye encore une fois tout avis, même s’il est vraiment javertien à mes yeux. Alors, certes, en le voyant, on se dit que Don José est un grand refoulé comique. Ses expressions sont à l’égal de Martin Freeman quand il joue Watson, c’est dire ! Très sérieusement, il fait un José complètement dépassé par les évènements, avec un mélange de réserve et de comique difficile à exprimer, tellement indifférent à Carmen que ça fait rire (il continue à lire ses papiers même quand elle vient lui chanter dans les oreilles), puis il est complètement perdu. Épris de passion, il continue néanmoins à faire un décalage au milieu des gitans, ce qui justifie pleinement son départ à la fin du IIIe acte, comme s’il gardait toujours sa droiture au milieu de son comique et de l’enfer où le destin l’a entraîné. Je dois dire qu’il brise le cœur quand il chante « Cette fleur que tu m’avais jeté » où il finit par pleurer. C’est un José terriblement humain, terriblement fragile qu’il nous montre, face à Carmen qui reste inhumaine par rapport à lui. Et tellement, tellement peu doué….Quand je pense au moment où il essaie de se cacher et réussit seulement à se casser la figure et à se faire repérer !

Quant au IVe acte…paroxysme de tout…C’est un José complètement dévasté qui revient, face à une Carmen toujours aussi fière et magnifique. Et quel final ! Don José montre toute la violence qu’il avait refoulé pendant les précédents actes, pendant que Carmen reste superbe, inatteignable. Le personnage de Carmen devient empreint d’un tragique grave, la transformant en héroïne sacrifiée à la passion. Oui, rendant à ce personnage, tout antihéros qu’il soit, un héroïsme qui lui permet de finir libre, en beauté, alors que José n’affronte plus que sa décadence, finalement. Carmen, elle, est déjà libre. Libre dans la mort qu’elle a choisi d’affronter, malgré les efforts de ses amies pour l’en détourner. Jusqu’à la fin, elle reste provocante, orgueilleuse, fière et superbe – rachetant dans son destin tout le malheur qu’elle a causé.

Si je devais faire une comparaison pour tout résumer, ce serait celle-ci : Anna Caterina Antonacci représente le personnage de Carmen à l’état brut. Elina Garanca, elle, est une Carmen sophistiquée.

PS : J’ai trouvé sur ce blog une review intéressante de l’opéra, et je ne peux m’empêcher de citer ce passage qui m’a fait assez rire par sa pertinence et sa formulation : “Anna Caterina Antonacci is a pretty spectacular Carmen. She’s a very accomplished singer but it’s her acting that shines here. She steers a very fine line just short of playing Carmen as a complete slut. Like many things in this production, it’s a detail that makes the difference.”

XII. Emma Dante & Anita Rachvelishvili (2009) : la marginalité exotique entourée de symbolisme

Carmen Anita rachvelishvili

Il est assez difficile de me faire un avis clair sur cette production. Sans doute est-elle est trop chargée en décors, costumes, mouvements, le tout de façon très symbolique, trop symbolique : on voit donc les symboles, sans que cela prenne pleinement sens pour autant quand on voit l’opéra en entier. De plus, je ne sais si c’est moi ou pas, mais l’ambiance de la production est définitivement plus orientale qu’espagnole à mes yeux…Bref, ça n’empêche pas de souligner les excelles prestations et voix des différents chanteurs : Jonas Kaufmann qui intervient avec un José cette fois plus timide, réservé, mesuré, mais également violent et sombre (on a droit au, dirais-je, traditionnel parti pris de la scène finale « Carmen ne m’aime plus, essayons donc de la violer, c’est sûr que ça la fera changer d’avis »), et surtout Anita Rachvelishvili, dont c’était la première prise de rôle de Carmen. Non seulement elle a une voix superbe et riche, mais aussi une présence magnétique qui donne tout l’attrait de son personnage, malgré le côté trop oriental que je lui trouve. Qu’est-ce qui fait donc que je ne suis pas particulièrement emballée par cette production pour le moins originale et changeant de d’habitude ? Peut-être tout simplement le parti pris de la metteuse en scène, Emma Dante. Celle-ci a voulu montrer tout au long de l’opéra ses thèmes les plus chers, la corruption, la religion, la liberté, l’image de la femme. Outre le fait que la religion a du mal à se faire une place dans Carmen (à mon humble avis) c’est son image de la femme qui me donne toute ma réserve. Si Carmen devient ici quelqu’un d’extrêmement sombre, revendiquant la liberté, la force, n’hésitant pas à donner des coups à José (ceci me fait par ailleurs grimacer, vraiment) où est sa joie de vivre ? Où est la sensualité latente à son personnage ? Où est l’image de la femme fatale ? Il y a quelque chose d’extrêmement froid et distant en elle, qui ne colle pas à la chaleur du personnage. (Dire qu’après on se plaint de la froideur d’Elina Garanca – fallait que ça sorte à un moment ou à un autre).

Tout en restant Carmen, il y a quelque chose même du personnage qui lui manque. Son portrait, empreint de noirceur, ne montre que l’aspect animal, sauvage, parfois protecteur du personnage, sa force mêlée à son machiavélisme, là où José cherche désespérément un peu de romantisme. Nulle trace de la joie inscrite dans la musique de Bizet ; c’est plutôt l’aspect tragique et fatal de l’opéra qui ressurgit. Bref, non seulement il y a tous ces aspects symboliques qu’on ne comprend pas (pourquoi placer des religieuses au milieu des cigarières ? depuis quand Carmen prend soin des enfants bohémiens qui vivent parmi les gitans ? pourquoi y a-t-il au moins deux passages complètement inventés, aux actes I et II, servant de relief aux chœurs ? pourquoi diable le corps de Carmen est-il donné à l’Eglise à la fin ? etc, etc). « Tu es le diable, Carmen ! » « Je te l’avais dit. » Certes. Encore que les raisons donnant ici un tel portrait du personnage, demeurent à moitié incompréhensibles.

 


7 réflexions sur “Carmen : de la femme fatale à la figure de liberté (part.4)

  1. Je reviens sur cet article, ô combien éclairant et passionnant, pour parler certes de Carmen, mais notamment de la version avec Anna Caterina Antonacci et Jonas Kaufmann, filmée au Royal Opera House de Covent Garden, dont tu parles ici. Je ne suis pas une grande spécialiste de Carmen, contrairement à toi qui en vu tellement de version différentes, mais j’adore cet opéra de Bizet de bout en bout. Une sacrée nouveauté pour moi d’entendre et de voir cette version que j’ai achevé de visionner hier, qui bénéficie de dialogues parlés qui m’ont surpris…
    Je suis tellement d’accord avec toi, pour dire que cette version est magnifique à tout point de vue, tout autant visuellement, que sur les choix des interprétations des deux protagonistes, Carmen et José. Cette Carmen est provocante, sensuelle, ivre de liberté, capable du pire plutôt que du meilleur. Un personnage qui brille d’une telle cruauté égoïste, qu’elle en est fascinante de bout en bout. Quant à Don José, que je n’avais jamais imaginé si fermé de prime abord (la scène que tu cites, où elle lui chante des les oreilles, et qu’il ne s’en retourne même pas, qui est assez comique), et généralement si penaud, si maladroit, qu’on sent venir à des lieues à la ronde, qu’elle ne va en faire qu’une bouchée, et que cela finira forcément très mal (même si on le sait déjà, forcément ^_^). Bref, le Don José de Kaufmann, c’est plutôt un brave type, poussé à bout. La scène finale de l’acte 4 est un tourbillon tragique, et Don José y libère enfin toute la violence qu’il a tu jusque là, c’est absolument magnifique !
    Cette version est vraiment à voir et à revoir !

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    1. Ah, je suis tellement ravie que tu aies enfin pu voir cette version, qui est une de mes préférées !! Et quel opéra, il faut le dire…il demeure mon favori avec Tosca en ex-aequo. Malgré sa noirceur, il est tout de même éclatant de vie, et c’est impressionnant. J’avoue que j’ai eu aussi du mal au début avec les dialogues parlés, la première version que j’ai vu était avec les récitatifs, alors ça m’a un peu choquée au début, mais j’aime les deux. Ca donne un autre éclairage à l’oeuvre.
      Mais oui, cette version est une des meilleures, une des plus belles. Anna Caterina Antonacci est à la fois toxique et sensuelle, autoritaire et aussi tout à fait libertaire, moqueuse…elle montre tant de facettes de la Carmen de la nouvelle de Mérimée, tout ne tombant jamais totalement dans la vulgarité ! Et oui, elle est cruellement égoïste, il faut le dire. Ce qui fait son charme et son attrait. Quant à Kaufmann, à repenser à lui en Don José, ça me fait sourire…il paraît qu’il intellectualise beaucoup ses personnages et réfléchit beaucoup sur eux et leurs pensées, et ça se ressent. Il fait vraiment brave gars un peu pataud au début, tu as raison. Carmen lui apprendra la vie, malheureusement. Toute sa violence ressort à l’acte final, où il a l’air d’avoir une sacrée névrose, il faut le dire ^^ On le comprend et en même temps, ça serre le coeur, que quelqu’un d’aussi bon à la base, subisse une telle déchéance, une telle poussée vers la folie ! Une merveille, je suis bien d’accord !

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  2. Oh oui, ce fut un véritable plaisir de voir cette version, et je comprends que tu l’apprécies autant… Il est vrai que les dialogues parlés sont assez choquants au début, d’autant plus que, comme toi, j’étais habituée aux récitatifs, et ensuite la plupart des chanteurs étant étrangers, cela sonne assez bizarremment ^_^
    Anna Caterina Antonacci est vraiment parfaite dans ce rôle, même si je pense qu’au début elle m’a presque fait peur avec ses expressions hautaines et agressives… puis peu à peu, elle m’a parue magnétique, fascinante. Malgré qu’elle soit provocante, elle n’est jamais vulgaire, comme tu le soulignes si justement, et c’est aussi une de ses grandes forces. Car cette manière d’interpréter aurait très bien pu, par instants, « déraper », mais non. Elle reste sensuelle, enivrante…
    Quant au Don José de Jonas Kaufmann, tu avais vraiment trouvé le bon qualificatif : « névrosé » ! C’est un type tout à fait commun, qui a une existence sans vagues… Il est tellement vulnérable, tellement pathétique, qu’il est dès le départ, face à Carmen, dans la position de la fourmi que l’on va écraser du bout de sa botte sans en éprouver trop de remords. Durant la plupart de l’opéra, on a envie de le sauver, et de surgir comme Micaëla, pour le ramener à la raison… Mais il est déjà empoisonné, intoxiqué, par une Carmen manipulatrice et égoïste.
    Eh bien, comme tu le dis, on sent très bien que Jonas Kaufmann intellectualise ses rôles : la recherche est très aboutie, et cela donne un éclairage nouveau sur le personnage ! C’est du très grand art !

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    1. Et c’est sans doute d’autant plus surprenant, que c’est la version originale de Bizet ^^ Comme quoi, on peut toujours être surpris ! Et c’est vrai que cela leur donne un drôle d’accent, cela fait bizarre d’entendre les chanteurs parler presque normalement…
      J’avais aussi beaucoup peur avec les quelques extraits d’Antonacci au début. Je ne l’aimais pas du tout et la trouvais très vulgaire. Mais voir l’opéra en entier avec elle donne une toute autre vision de son personnage, on comprend mieux son attitude, ses jeux…et même si ça aurait pu effectivement virer bien bas, non, elle garde juste assez de naturel, de caractère, pour faire passer tout cela de façon cohérente. Une merveille ! Et Kaufmann est totalement à la hauteur…Micaela me paraît toujours très fade, mais il est vrai qu’on a envie de sauver José, comme elle. C’est une telle déchéance chez ce pauvre homme qui n’a rien demandé…
      Tu me diras si son Werther est tout aussi intellectualisé et aussi bien construit, mentalement ! ^^

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