La Tragédie de l’Homme – Marcell Jankovics (2011)

« LUCIFER
Eh bien, soit! Je vais faire descendre sur vous un charme, et vos regards vont pénétrer jusqu’à la fin des temps à venir dans les images d’un sommeil fugitif. Mais pour que vous ne succombiez pas au découragement en voyant comme le but est vide, et dur le combat où vous vous engagez, pour que vous ne fuyiez pas ce combat, je vais vous donner un petit rayon de lumière, une échappée vers le ciel, pour vous soutenir de cette pensée que tout ce que vous verrez n’est qu’apparence trompeuse. Et ce rayon, c’est l’espérance. » (Scène 3)

Tragédie de l'Homme

Juste après avoir relu la pièce et revu le film qu’est La Tragédie de l’Homme, je me décide une fois pour toutes à faire ce billet. Pièce de théâtre hongroise grandement inconnue (pour cause, plus aucune édition française de l’oeuvre n’existe, bien qu’elle ait été traduite par trois traducteurs différents), et écrite par Imre Madach (1823-1854). La pièce, écrite en vers dans le texte original, est une sorte de Faust de Goethe mélangée au Paradis Perdu de Milton. Ce sont en tout cas les premières références qui viennent à l’esprit quand on lit ce texte, qui étrangement, ne comporte qu’une seule et unique allusion à l’histoire hongroise et s’inscrit plutôt dans l’universel. Le principe en est à la fois simple et complexe, divisé en une quinzaine de scènes. Comme à l’origine, Adam et Eve sont chassés d’Eden après avoir goûté au fruit de l’Arbre de la connaissance du Bien et du Mal. Mais Lucifer les accompagne, et alors qu’ils construisent une nouvelle vie, Adam exprime le désir de voir les générations futures, afin de juger si sa lutte en vaut la peine. Lucifer plonge alors le couple dans le sommeil et les fait s’incarner dans divers personnages historiques aux apogées des grandes civilisations de l’humanité : Antiquité, Moyen-Age, Réforme, Révolution française, XIXe siècle, un futur dans le style du Meilleur des mondes (regardez à nouveau les dates de vie et de mort de l’auteur…) et la fin du monde.

Marcell Jankovics a passé donc vingt années de sa vie (de la fin des années 80 à 2011) à faire une adaptation en film d’animation de cette pièce, qui a déjà vu quelques films (je ne saurais dire lequels, à part resonger avec horreur à ces quelques extraits marquants où Adam et Eve sont toujours joués par des enfants quelle que soit la scène) et de nombreuses mises en scène (j’avais vu une adaptation moderne plutôt réussie de la pièce en Hongrie, même si je ne comprenais rien aux dialogues sur le moment). Pour un résultat sorti seulement en 2012 en Hongrie (ne parlons même pas des autres pays), après maintes et maintes difficultés, de censure si ma mémoire est bonne.

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En effet, l’oeuvre, à l’instar de Faust, ne peut guère laisser indifférent. J’avoue que certaines choses paraîtront déjà vues et répétées (parce que nous avons lu Faust et le Meilleur des Mondes ; parce que nous connaissons Le Paradis Perdu de Milton) mais pour la culture hongroise, il s’agit là de quelque chose d’inédit. Et au final l’oeuvre est particulièrement riche et dense, parfois complexe à suivre. Rien que le fait d’imaginer qu’Adam se « réincarne » dans différents personnages historiques tout en ayant conscience de rester Adam, mais de ne pouvoir échapper au destin de son « corps actuel », est une idée un peu étrange et subtile à concevoir. Madach a enveloppé l’oeuvre de toutes les réflexions de sa vie, de ses propres expériences (le personnage d’Eve est souvent inspiré par sa propre femme) et de nombreuses théories philosophiques et religieuses. D’où le fait que le texte regorge de concepts parfois compliqués à saisir et présente quelques fois plus un intérêt intellectuel que purement narratif. C’est ce qui se ressent un peu au niveau du film d’animation : plusieurs dialogues ont été tronqués, parfois au détriment d’un peu de poésie ou de part simplement fictionnel, mais comme ça dure déjà 2h30, on ne va pas trop se plaindre…

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« EVE
Abîme béant à mes pieds, Ne crois pas que ta nuit m’effraie. La poussière seule y retombe, De la terre née. En ma gloire Je la franchis, moi. Le génie De l’amour, de la poésie, Et de la jeunesse me garde Ouverte la route qui mène A mon éternelle patrie. Sur cette terre mon sourire Seul dispense la volupté, Rayon de soleil se posant Tour à tour sur chaque visage. (Laissant tomber dans la fosse voile et son manteau, elle s’élève dans une apothéose.)

LUCIFER
La reconnais-tu, Adam?

ADAM
Ah! Eve, Eve! » (Scène 11)

La beauté qu’ajoute le film d’animation à cette pièce déjà si riche, c’est simplement ses dessins. Non seulement parce que cela reprend de façon traditionnelle les époques traversées par Adam, Lucifer et Eve ; mais aussi parce que le dessinateur (et c’est là qu’on comprend ses vingt ans de travail) a dessiné chaque époque comme on la « conçoit ». Les scènes d’Eden et de Paradis (tableaux 1 et 2) se déroulent dans l’espace, avec Dieu, Lucifer et les anges représentés comme des étoiles ou planètes, des ombres ; Adam et Eve sont ensuite représentés de manière immatérielle dans un jardin aux couleurs paradisiaques et irréelles, comme des silhouettes immatérielles. Lors de la chute d’Eve et Adam, dans leur arrivée dans le monde terrestre, ils deviennent dessins naïfs de préhistoire. La scène 4, l’Egypte antique, est dessinée comme les fresques égyptiennes, mais animées ; la scène 5 (Grèce antique) comme sur les amphores ; la scène 6 (Rome) à la fois comme des mosaïques et des sculptures. Les choses se complexifient ensuite : la scène 7 (Moyen-Age, temps des croisades) devient une enluminure vivante, tandis que les scènes 8, 9 et 10 prennent des allures d’estampes, de gravures et de lithographie (Réforme, Révolution française et re-Réforme). La scène 11, Londres au XIXe siècle, semble quelque part entre l’estampe et l’illustration moderne de livre, l’impressionnisme. La scène 12 mène à du dessin de BD et de science-fiction, pour un futur qui ne l’est pas moins ; la scène 13, intitulée normalement « scène du Vide » (et sans doute ma moins favorite car très difficile à rendre) se passe dans l’espace (encore de la SF niveau dessin) avec quelques échos de la scène 1. La scène 14, se passant à la fin du monde, n’est que brume et neige, contours pâles et imprécis. Et enfin, la scène 15, finale, mêle à nouveau préhistoire et dessins du tout début.

Ainsi, il est déjà simplement fantastique d’arriver à imaginer tous ces styles de dessins se côtoyer, et de les faire passer d’un style à l’autre ; mais Marcell Jankovics ne s’est pas contenté de cela. Il alterne aussi les dessins pendant les scènes, mêlant des échos passés ou futurs d’époques à travers les personnages, notamment Eve et Adam, pour rappeler leurs différentes incarnations ; il mêle également cela pour d’autres personnages, parfois des images sorties de nulle part (au point que ça devient psychédélique et effrayant parfois) et utilise le symbole et les images pour allier le texte et le sens. Je ne peux pas vérifier, mais vu le nombre de détails dont il a parsemé ses différentes séquences, il a dû fournir un travail de longue haleine au niveau des symboles et allégories dans son style, les variant et réutilisant, de manière simplement fantastique, et c’est cela qui fait de ce film une sacrée oeuvre d’art, si ce n’est un chef d’oeuvre.

Ce qui est exprimé au travers de chaque scène, c’est comment l’homme dans la société de l’époque, essaye de faire vivre un idéal (patrie, société, vice, savoir, religion, etc…) en échouant à chaque fois, bercé par une désillusion finale, en général suggéré par Lucifer. Adam est à chaque fois un homme différent se souvenant de ses expériences passées (c’est ce qui le fait progresser d’époque en époque) mais incapable de faire autre chose que subir l’Histoire et d’échouer. Aussi voit-il ses idéaux s’effronder tous, lui le romantique rêveur, face à la froide et ironique logique scientifique de Lucifer. Celui-ci est certes un peu diabolisé (plus que dans le livre, me semble-t-il) mais reste avant tout l’Esprit Négateur, non le Mal en lui-même. Eve, quant à elle, représente le mystère féminin selon Imre Madach, et c’est pourquoi elle change de rôle à chaque fois, du plus bas au plus haut, de la catin à la femme loyale, de l’infidèle à la religieuse, capable de transcendance et par là-même de guider Adam. Adam lui, incarne tour à tour un pharaon, Miltiades, Tancrède, Danton, Kepler, un ouvrier londonien… D’où certes, le ton toujours pessimiste, mais voulu, de Madach, qui dit qu’il n’a placé aucune époque victorieuse, justement parce que cela ne collait pas à ce qu’il voulait exprimer : les multiples chutes et vices de l’homme. Ce sont en effet ces critiques qui passent au travers des époques, l’orgueil, l’ambition, le désir mercantile, la luxure, l’absence de patrie et de sentiment, l’avidité…tant de thèmes toujours actuels malgré la date d’écriture du texte. Et autant cela paraît parfois stéréotypé, il y a des scènes de toute beauté et d’innovation. A ce titre je ne mentionnerai que ma favorite, celle de Londres. On y retrouve un peu du thème de Faust et Marguerite, puisque Adam (ouvrier puis lord de la société) cherche à séduire Eve avec l’aide de Lucifer, mais aussi parce qu’on y croise de nombreuses références, et la magnifique et terrible (et psychédélique) scène de danse macabre imaginé par Madach, où les personnages de la scène sautaient tous dans une fosse pour exprimer la vanité de la vie et l’inéluctabilité de la mort. La fosse est alors surmontée d’une roue de la fatalité, elle-même surmontée d’une statue de Justice, qui voit tomber ces personnages. Et c’est là qu’on voit la touche de Jankovics : comme l’auteur s’était arrêté au XIXe siècle, il a alors choisi de placer de nombreux personnages historiques et symboles du XXe et XXIe siècle, en vrac : le personnage hurlant du Cri de je ne sais plus quel peintre, Staline, Hitler, Mussolini, Einstein, Gandhi, le couple Curie, Mickey Mouse, Superman, Mickael Jackson (? beaucoup de figures m’étaient inconnues même au troisième visionnage), les civilisations primitives en voie de disparition, Charlie Chaplin….

La fin n’est pas aussi pessmiste qu’elle pourrait laisser le supposer (même si c’est le propre de la littérature hongroise d’être pessimiste et marquée par la fatalité) puisqu’elle se termine sur le retour de la grâce de Dieu à Adam, qui songeait à se suicider pour empêcher les désastres et la déchéance future de l’humanité. Eve lui annonce alors qu’elle porte son enfant, et Dieu qu’il lui donne force pour les luttes futures, ainsi que la femme pour le guider, et même l’esprit négateur de Lucifer.

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« ADAM
Ne me raille pas, Lucifer. J’ai vu la pure création de ta science, il y faisait beaucoup trop froid pour mon coeur… Mais, ô Seigneur, qui donc me maintiendra dans la bonne voie? Tu m’as retiré ta main qui me guidait quand j’ai goûté au fruit de l’Arbre de la Science.

LE SEIGNEUR
Ton bras est fort, ton cœur élevé. Un champ infini t’appelle à l’action. Si tu agis bien, une voix te parlera sans cesse pour te rappeler à moi et t’élever: tu n’auras qu’à la suivre. Et si dans le tumulte de ta vie toute à l’action cette voix céleste venait à se taire, l’âme plus pure de cette faible femme, plus éloignée de la souillure des intérêts, l’entendra, elle, et te la transmettra après l’avoir filtrée en son cœur pour en faire la poésie et le chant. Avec ces deux armes elle sera toujours à ton côté, dans le malheur comme dans la fortune, génie consolateur et souriant… Quant à toi, Lucifer, tu es toi aussi un maillon de mon univers. Continue ton œuvre. Ton froid savoir, ton absurde négation seront le levain nécessaire à la fermentation. Qu’importe s’ils ébranlent parfois l’homme pour quelque temps. Il me reviendra… Mais ce sera ton châtiment infini de voir sans cesse ce que tu veux gâter devenir un germe nouveau de beauté et de noblesse.

ADAM
Mais la fin! Ah! puissé-je seulement l’oublier!

LE SEIGNEUR
Je t’ai dit homme, de lutter, et d’avoir foi ! » (Scène 15)

Pour ce genre de film, les images parlent davantage que toutes les explications de texte possibles…

La pièce est disponible en ligne : La Tragédie de l’Homme


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