Les Royaumes du Nord, Philip Pullman | Relecture

Relecture de La Tour des AngesRelecture du Miroir d’Ambre

Cet article peut contenir des spoilers pour qui n’a pas lu ou vu Les Royaumes du Nord.

« Lyra et son daemon traversèrent le Réfectoire où grandissait l’obscurité, en prenant bien soin de rester hors de vue des Cuisines…« 

Northern Lights by Philip PullmanAinsi commence le premier tome de la trilogie A la croisée des mondes, en nous plongeant tout de suite dans les particularités de son univers. La présence des daemons, qui correspond à l’âme des humains, sous une forme animale qui se fixe à la puberté, est signalée dès la première phrase. Le monde décrit est semblable au nôtre, tout en différant : on est quelque part entre le XIXe et le XXe siècle, dans un univers où les machines à vapeur ont pris le pas sur celles à moteur, avec une atmosphère victorienne, steampunk, où la théologie et d’étranges matières sont enseignées, où les photogrammes existent mais pas le cinéma, sans électricité, mais avec des lumières ambariques…milles et un détails qui forment des variantes entre le monde de Lyra et le nôtre. Le rendant familier et fantastique à la fois. Différentes classes de gens sont évoquées, sans pour autant que cela soit une lutte entre elles : Erudits, domestiques, citadins, gitans des mers, sorcières (bénéfiques et proches de la Nature et du Ciel), ours en armure… Le monde de Lyra a quelque chose de mécanique et féerique à la fois. Ainsi qu’une société somme toute métallique, emplie de nombreux non-dits, aux aspects masculins dominants et narcissiques, où la fillette, sauvage et entêtée, se conduit comme une petite reine. Il faut dire qu’elle paraît en effet comme la nièce de Lord Asriel, homme de pouvoir puissant et influent, scientifique et explorateur passionné. La lutte entre les deux caractères s’annonce à chaque fois assez tendue, et passionnante, ainsi qu’en écho d’une personnalité à l’autre.

Enfant sauvage élevée tantôt par les Erudits de Jordan College, que par les domestiques des cuisines des lieux, l’existence si enfantine de Lyra change quand le Maître du lieu décide de la faire rencontrer Mme Coulter, une femme du Collège de Dame Hannah. Le croisement des deux personnages se trouve électrique, et la fillette se retrouve vite fascinée par Mme Coulter. Au point, finalement, que le Maître de Jordan College finit par l’envoyer en tant qu’assistante de cette femme. Lyra quitte alors son Oxford si précieux, en possession d’un aléthiomètre de Prague – un « diseur de vérités » – pour se retrouver dans un Londres qui semble tantôt éclatant de lumière et d’élégance, tant qu’elle reste avec Mme Coulter et sa société de gens cultivés, chercheurs, explorateurs..avant de tomber dans les bas-fonds de Londres en fuyant Mme Coulter. Car elle n’est autre qu’une des personnes qui enlèvent les enfants, dont son ami Roger, depuis des mois, pour procéder à des expériences inconnues. Lyra débute alors cette quête qui sera un fil prétexte et sous-jacent à toute la série : retrouver Roger, son ami d’enfance.

« Elle [Lyra] considérait les Érudites avec un mépris typique de Jordan College : ce genre de personnes existait, certes, mais on ne pouvait pas les prendre plus au sérieux, les pauvres, que des animaux dressés pour exécuter un numéro. Toutefois, Mme Coulter ne ressemblait pas aux Érudites qu’avait pu rencontrer Lyra, et certainement pas aux deux autres invitées de la soirée, ces vieilles femmes à l’air sévère. En vérité, Lyra avait posé cette question en s’attendant à une réponse négative, car Mme Coulter possédait une telle élégance que la fillette était comme envoûtée. Elle ne pouvait pas la quitter des yeux. » (Chapitre 4, L’aléthiomètre)

Ces quelques extraits, retrouvés au fil de la lecture, permettent de témoigner des thématiques de Pullman, de sa caractérisation des personnages, en peu de lignes. Bien sûr, le fil demeure parfois un peu enfantin, dynamique ; un style de conteur d’histoire, comme le dit l’auteur lui-même. Mais cela évolue ensuite au fur et à mesure. Parmi les nouveaux angles de vue donnés par cette lecture avec un oeil d’adulte sur une trilogie favorite d’enfance, on trouve très nettement chez Lyra et Mme Coulter, deux personnalités fortes, qui ne négligent pas leur côté féminin, sans pour autant s’effacer comme nombre de femmes dans le monde de Lyra. Cette dernière, en tant qu’enfant, est d’ailleurs un protagoniste comme on n’a pas souvent l’occasion d’en croiser en littérature jeunesse ; Pullman ne se gêne pas pour la qualifier de manière aussi négative que positive : courageuse, intrépide, affectueuse et loyale, mais aussi menteuse, désobéissante, entêtée et crâneuse. Quant à Mme Coulter, bien que ce ne soit pas immédiatement perceptible, cette femme magnétique appartient sans nul doute à la catégorie des femmes fatales, tant appréciée pour sa beauté, que son intelligence. Et capable de séduire ou dominer par sa présence, tant les hommes, que les femmes et les enfants. C’est particulièrement visible à la réception qu’elle donne, et où Lyra s’enfuit : elle parvient en quelques regards et mots à « vaincre » la volonté d’une journaliste et de son daemon, sans aucun éclat parmi les autres invités.

Par ailleurs, les daemons adultes présentent aussi quelques exceptions qui montrent que Pullman a peut-être veillé à la diversité des genres, des orientations émotionnelles chez les hommes et les femmes, puisque certains humains ont un daemon de même sexe qu’eux. Les daemons eux-mêmes sont probablement la plus belle trouvaille de Pullman : âme, instinct, part d’innocence ou de culpabilité, conscience, les mots manquent pour les décrire. Ils sont tantôt voix de raison, tantôt voie de désir, et leur comportement diffère parfois beaucoup de leur humain selon les situations, trahissant leurs pensées ou les dissimulant. Une véritable âme physique, au point que toucher au daemon de quelqu’un s’apparente à un viol, par exemple.

« Lyra lui tourna le dos et ferma les yeux. Ce que disait Pantalaimon était juste. Elle se sentait étouffée, privée de liberté, dans cette vie élégante et raffinée, si agréable fût-elle. Elle aurait donné n’importe quoi pour passer une journée  avec ses camarades bons à rien d’Oxford, et une bonne bataille dans les carrières de glaise et une course le long du canal. La seule chose qui l’incitait à demeurer polie et attentive face à Mme Coulter, c’était l’espoir alléchant d’aller dans le Nord. Peut-être pourraient-elles y retrouver Lord Asriel. Peut-être Mme Coulter et lui tomberaient-ils amoureux ; ils se marieraient, adopteraient Lyra et iraient libérer Roger des griffes des Enfourneurs. » (Chapitre 4, L’aléthiomètre)

Le tempérament de Lyra se démontre aussi par son caractère et sa détermination, sa quête de liberté, de ne jamais être étouffée ou ralentie par qui que ce soit, à l’instar de Lord Asriel. Et d’ailleurs, l’auteur s’amuse très ironiquement à glisser des avertissements sur la suite de l’histoire, surtout sur le destin de Lyra. Cela ne fait que rendre encore plus intéressante la lecture, où on voit ici et là les graines semées par Pullman, pour préparer les tomes 2 et 3, comme avec notamment la mention de Stanislaus Grumman. On reprend aussi plaisir à voir les vignettes dessinées par l’auteur lui-même, qui accompagnent chaque chapitre.

« Mais le Maître a mille autres préoccupations. La principale étant son Collège et le savoir qu’il renferme. S’il sent que cela est menacé, il se doit de réagir. Or, depuis quelques temps, l’Église se fait de plus en plus autoritaire. On crée des conseils pour ceci, des conseils pour cela, on parle de rétablir le Bureau de l’Inquisition, à Dieu ne plaise. Et le Maître est obligé de louvoyer entre toutes ces forces. S’il veut que Jordan College survive, il doit se ranger du côté de l’Église.
D’un autre côté, le Maître est soucieux de ton sort, Lyra. Bernie Johansen a toujours été formel sur ce point. Le Maître de Jordan College et tous les Érudits t’aimaient comme leur propre fille. Ils étaient prêts à tout pour te protéger, et pas uniquement parce qu’ils l’avaient promis à Lord Asriel. Par conséquent, si le Maître t’a livrée à Mme Coulter, alors qu’il avait juré à Lord Asriel de ne jamais le faire, c’est qu’il a pensé que tu serais plus en sécurité avec elle qu’à Jordan College. Et s’il a décidé d’empoisonner Lord Asriel, sans doute est-ce parce qu’il a pensé que les agissements de ton oncle les mettaient tous en danger, et nous aussi peut-être, voire même la terre entière. Pour moi, le Maître est un homme confronté à de terribles décisions : quoiqu’il décide, il fera du mal, mais peut-être que s’il fait le bon choix, il en résultera moins de souffrances. » (Chapitre 7, John Faa)

De même, on perçoit beaucoup plus avec les yeux d’un adulte, l’aspect parfois politique, guerre entre Église (Magisterium chez Pullman, une version alternative d’une branche extrême du catholicisme) et gouvernement, établissements scolaires. Dans A la croisée des mondes, le Magisterium représente l’ennemi, l’Autorité, une force d’oppression – un symbole de tout régime extrémiste, totalitaire – qui se plaît à laisser certaines ignorances pour son propre bénéfice, et à manipuler les esprits, en faisant preuve d’obscurantisme. On a beaucoup reproché à Pullman son côté anti-religieux, sans même montrer un personnage positif d’homme ou de femme du Magisterium. D’ailleurs, l’absence de cette thématique dans le premier film a contribué à l’échec de ce dernier. Les manipulations politiques de cette Autorité, sa volonté d’emprise sur les mondes, les humains, le péché originel, font partie de ces sujets qu’on ne comprend pas toujours très bien en lisant enfant, ou dont on ne réalise pas la mesure totale. Et pourtant, la présence de cette Autorité est là tout du long de la trilogie, faisant partie intégrante de l’univers de Pullman, de cette saga qui est pour l’auteur une réécriture de la Chute d’Adam et Ève, ainsi que du Paradis Perdu de John Milton.

« Les sorcières parlent de cette enfant depuis des siècles, expliqua le Consul. Comme elles vivent tout près de l’endroit où le voile entre les mondes est le plus fin, elles entendent parfois des murmures éternels, par la voix de ces êtres qui passent d’un monde à l’autre. Et elles parlent d’une enfant comme celle-ci, dotée d’un grand destin qui ne peut être accompli qu’ailleurs, pas sur cette terre, mais bien plus loin. Sans cette enfant, nous mourrons tous. Mais elle doit accomplir ce destin sans en avoir conscience, car seule son ignorance peut nous sauver. Vous comprenez ?
-Non. Je ne peux pas dire que je comprenne.
-Cela signifie qu’elle doit être libre de commettre des erreurs. Nous devons espérer qu’elle n’en commettra pas, mais nous ne pouvons pas la guider. Toutefois, je suis heureux d’avoir vu cette enfant avant de mourir. » (Chapitre 10, Le consul et l’ours)

« Vous parlez de destin, dit Lee Scoresby, comme s’il s’agissait d’une chose immuable. Or, je ne suis pas sûr d’aimer cette idée, pas plus que le fait de me retrouver enrôlé dans une guerre que je ne comprends pas. Où est ma liberté dans tout ça, je vous prie ? Cette enfant me semble posséder plus d’indépendance de caractère que tous les gens que je connais. Et vous me dites qu’elle n’est qu’une sorte de jouet mécanique qu’on a remonté pour suivre une voie déjà tracée.
-Nous sommes tous soumis au destin, mais nous sommes obligés de faire comme si de rien n’était, répondit la sorcière, pour ne pas mourir de désespoir. Une curieuse prophétie pèse sur cette enfant : son destin est de mettre fin au destin. Elle doit y parvenir sans savoir ce qu’elle fait, comme si cela était inscrit dans sa nature, et non dans son destin justement. Si par malheur elle apprenait ce qu’elle doit accomplir, tout échouerait ; la mort se répandrait à travers tous les mondes, ce serait le triomphe du désespoir pour toujours. Les univers ne seraient plus que des machines enclenchées les unes dans les autres, aveugles, privées de pensées, de sentiments, de vie… » (Chapitre 18, Brouillard et glace)

On apprend ainsi en quelques lignes tous les points sous-entendus qui vont parcourir le destin de Lyra : la présence des anges, le passage dans un autre monde, l’état de grâce qu’elle doit conserver avant l’adolescence et sa « Chute », la continuité de l’innocence qui lui permet de conserver ses décisions propres et personnelles, sans qu’elle souffre d’une fatalité qui hante son avenir. Pullman se plaît aussi beaucoup à jouer avec les concepts de déterminisme et de libre-arbitre, de nature et de faits à accomplir. En fait, on pense souvent aussi à Harry Potter, publié en même temps : les daemons qui rappellent les Patronus avec la forme symbolique d’un animal, qui peut changer en cas de grande perturbation, les Spectres de Pullman, qui apparaissent dans le tome 2 et qui sont similaires aux Détraqueurs, se nourrissant de l’énergie vitale et de l’espérance des gens, le duel constant entre le fait de ne pas pouvoir changer sa nature mais de pouvoir modifier qui on devient, les prophéties également…on retrouve des échos d’un univers à l’autre. La grâce de Lyra est un détail d’autant plus important que c’est son innocence, son état d’enfant, qui lui permet de déchiffrer l’aléthiomètre, au contraire des adultes qui ont besoin d’années de travail.

« Iorek, ce n’est pas trop difficile de vivre sans daemon ? Tu ne souffres pas de la solitude ?
-La solitude ? Je ne sais pas. On me dit qu’il fait froid ici. J’ignore ce qu’est le froid, car je n’en souffre pas. De la même façon, je ne sais pas ce qu’est la solitude. Les ours sont faits pour vivre en solitaire. » (Chapitre 13, Leçon d’escrime)

Northern Lights by Philip PullmanUne autre relecture intéressante sont les personnages de Iorek et Asriel. Iorek apparaît quelque peu javertien (ce qui est le plus étrange pour un ours en armure, d’ailleurs). Son armure est son âme, comme les daemons le sont pour les humains ; réservé, implacable, ses répliques sont à la fois concises, témoignant de fermeté, et pourtant de quelques rares affections, ainsi que d’un sens de la loyauté et de l’honneur impressionnants. Un parallèle de son personnage est fait avec Lord Asriel, Lyra les trouvant similaires : tous deux fiers, déchus, ayant un titre de grand seigneur qui leur a été arraché pour de mauvaises raisons ou par manipulation, prêts à défendre leurs vies…si ce n’est qu’Asriel tient, lui, beaucoup du poète Byron, du Lucifer de Milton aussi dans un sens, déterminé à renverser le pouvoir, chercheur et explorateur de vérités…un catalyseur qui ne cherche qu’à faire exploser la société dans laquelle il vit, avec une rébellion qu’il mènera, même en étant prisonnier. Il demeure à ce stade un personnage impressionnant bien que froid, et on ne comprend que mieux comment il a pu s’entendre avec Marisa Coulter, l’une des seules à sa hauteur dans le roman.

« Lord Asriel a été condamné avec sursis. Une des conditions de son exil à Svalbard était qu’il renonce entièrement à son travail philosophique. Malheureusement, il a réussi à se procurer des livres et du matériel afin de poursuivre ses expériences hérétiques, à  tel point qu’il serait désormais dangereux de le laisser en vie. Quoiqu’il en soit,  il semblerait que le Conseil de Discipline Consistorial ait commencé à débattre de la question de la peine de mort et de son éventuelle application. » (Chapitre 16, La guillotine)

On évoque aussi brièvement, mais de façon toute aussi intéressante – car cela approfondit l’univers de l’auteur – les différences entre les peuples de l’univers de Lyra, notamment les sorcières, qui loin d’être maléfiques, sont considérées comme bienveillantes, marques de spiritualité sur terre, dotées d’une immense sagesse et surtout, particulièrement liées à la nature. De même, les ours sont présentés comme des êtres à part, doués de conscience sans pour autant avoir de daemons, en quelque sorte supérieurs aux animaux et proches des humains. Car même si leur conscience est présente, comme les sorcières, il y a des choses qu’ils ignorent totalement, comme le froid, ou le passage du temps qui est parfois plus long qu’une vie humaine, ou encore le doute. Ils voient cet univers et l’espace-temps d’une façon très différente des humains, dans un point de vue qui est le leur, et certains problèmes insignifiants peuvent les détruire alors qu’une catastrophe humaine ne les affectera que très peu. Et ce qui impressionne le plus est le respect dans la cohabitation avec les autres peuples du monde de Lyra, de manière très naturelle.

« Il existe des hommes sorcières ? Ou n’y a-t-il que des femmes ? »
-Certains hommes sont à notre service, comme le Consul de Trollesund. Parfois, nous choisissons d’autres hommes comme amants ou maris. Tu es encore jeune, Lyra, trop jeune pour comprendre cela, mais je vais t’expliquer quand même, tu comprendras plus tard. Les hommes passent devant nos yeux comme des papillons, des créatures qui ne vivent qu’une courte saison. Nous les aimons : ils sont courageux, fiers, beaux, intelligents. Hélas, ils meurent presque tout de suite. Ils meurent si rapidement que nos coeurs souffrent en permanence. » (Chapitre 18, Brouillard et glace)

« On ne pouvait pas duper un ours, mais comme le lui avait Lyra, Iofur ne voulait plus être un ours, il voulait devenir un homme ; voilà pourquoi Iorek pouvait l’abuser. […] Ils étaient à présent les ours d’Iorek, de vrais ours, pas des demi-humains inquiets, torturés par la conscience de leur infériorité. » (Chapitre 19, Captivité)

La fin du roman laisse deviner également le projet philosophique de l’auteur qui guide un peu toute sa trilogie, ses idées, les remises en question qu’il veut imposer. En réécrivant la Bible, on commence aussi un peu à comprendre les véritables enjeux des livres, le destin de Lyra, la réécriture du Paradis perdu. Autant de choses qui passent un peu à la trappe, quand on lit cela enfant, mais qui montre bien à quel point, comme Harry Potter, Le Seigneur des Anneaux, que certains livres adultes se déguisent en livres jeunesses pour mieux faire passer nombre d’idées. Et cela se mêle encore une fois aux recherches variées de l’auteur, autant scientifiques que philosophiques, comme sur comment il explique sa théorie des mondes parallèles dans l’univers d’A la croisée des mondes, les probabilités, les conceptions du bien et du mal, de péché originel, de conscience et d’innocence.

« La femme dit au serpent : « Nous pouvons manger du fruit des arbres du jardin. »
« Mais du fruit de l’arbre qui est au milieu, Dieu a dit « Vous n’en mangerez pas, sous peine de mort. » »
Le serpent répliqua à la femme : « Pas du tout, vous ne mourrez pas. Car Dieu sait que le jour où vous en mangerez, vos yeux s’ouvriront, vos daemons prendront leur véritable apparence, et vous serez comme des dieux, qui connaissent le bien et le mal. »
Quand la femme vit que l’arbre était bon à manger et séduisant à regarder, et qu’il était, cet arbre, désirable pour révéler la véritable apparence du daemon, elle prit de son fruit et mangea ; elle en donna aussi à son mari, et il mangea. Alors, leurs yeux à tous deux s’ouvrirent, et ils virent la véritable apparence de leur daemon, et il leur parlèrent.
Mais quand l’homme et la femme connurent leurs daemons, ils comprirent qu’un grand changement s’était produit en eux, car jusqu’alors c’était comme s’ils ne formaient qu’un avec toutes les créatures de la terre et des airs, et il n’y avait aucune différence entre eux.
Alors, ils virent cette différence, ils connurent le bien et le mal ; et ils eurent honte, ils cousirent des feuilles de figuier pour masquer leur nudité… »

« Car ce monde, comme tous les autres univers, est né du résultat des probabilités. Prenons l’exemple du jeu de pile ou face : la pièce que tu lances peut retomber sur pile ou sur face, mais on ne sait pas à l’avance de quel côté elle va tomber. Si c’est sur face, ça veut dire que la possibilité qu’elle tombe sur pile a échoué. Mais juste avant qu’on la lance, les deux probabilités ont la même chance.
Si dans un autre monde, la pièce tombe sur pile à ce moment-là, les deux mondes se séparent. J’utilise l’exemple de pile ou face pour que ce soit plus clair. En vérité, ces échecs de probabilités se produisent au niveau des particules élémentaires, mais ça se passe de la même façon : à  un moment donné plusieurs choses sont possibles, à l’instant suivant, une seule se produit, et le reste n’existe pas. Sauf que d’autres mondes sont nés, dans lesquels ces autres choses se sont produites.
Et j’irai dans ce monde au-delà de l’Aurore, ajouta Lord Asriel, car je crois que c’est de là que provient toute la Poussière de l’Univers. Tu as vu ces diapositives que j’ai montrées aux Erudits de Jordan College. Tu as vu la Poussière, venant de l’Aurore, se déverser sur ce monde. Tu as vu cette cité de tes propres yeux. Si la lumière peut franchir la barrière entre les univers, si la Poussière le peut également, si on peut voir cette cité, alors il est possible de construire un pont et de le traverser. Il faut pour cela une décharge d’énergie phénoménale. Mais je peux y arriver. Quelque part se trouve l’origine de toute la Poussière, de la mort, du péché, de la misère, du goût de la destruction qui règnent sur terre. Dès qu’ils voient une chose, les êtres humains ne peuvent s’empêcher de la détruire, Lyra. Voilà le vrai péché originel. Et je vais le détruire à son tour. Je vais tuer la mort. »

La fin du roman est au final, aussi assez cruelle pour un livre jeunesse, avec le sacrifice de Roger – la part d’enfance de Lyra, symboliquement, en partie – et les brèves retrouvailles de Lord Asriel et Marisa Coulter, avant une nouvelle séparation de ces deux personnages qui forment un couple aussi fascinant qu’antipathique. (Un peu comme leur fille parfois, d’ailleurs). Ce sont probablement trois des personnages auquel l’auteur aura insufflé le plus de caractère, de volonté et de subtilité, ce qui explique très bien qu’on ne sache parfois pas les apprécier, ni comment les appréhender. D’ailleurs, lors de cette scène, ils ignorent un peu près totalement leur fille pourtant à quelques mètres d’eux. Et Lyra leur tournera totalement le dos pour mieux entrer dans le nouvel univers vers lequel Asriel a créé un point, avec le sacrifice de Roger. C’est à partir de là que cessera son attitude d’enfant sauvage, pour ensuite devenir davantage une adulte qu’on apprécie plus par la suite. Le premier tome paraît ainsi parfois un peu long, complexe ; une base pour l’univers de Pullman, une oeuvre pour découvrir son univers, avant qu’il n’entre véritablement dans les sujets et dans l’histoire qui lui tiennent à coeur.

« Ah bon ? Nous pourrions démonter l’univers pièce par pièce et le remonter tous les deux, Marisa ! Nous pourrions découvrir la source de la Poussière et l’obstruer pour toujours ! Je sais que tu aimerais participer à cette grande œuvre, ne me mens pas. Tu peux mentir sur tout le reste, le Conseil d’Oblation ou tes amants… – oui, je sais pour Lord Boreal et je m’en moque – tu peux mentir au sujet de l’Église, et même de cette enfant, mais ne me mens pas sur ce que tu désires réellement…
Leurs deux bouches s’unirent avec fougue. Pendant ce temps, leurs daemons continuaient de folâtrer : le léopard des neiges se roulait sur le dos, tandis que le singe promenait ses griffes dans la fourrure douce de son cou tacheté, et le félin ronronnait de plaisir.
-Si je ne t’accompagne pas, tu essaieras de me détruire, dit Mme Coulter qui avait mis fin à ce baiser.
-Pourquoi voudrais-je te détruire ? dit Lord Asriel en riant, alors que le soleil de cet autre monde formait comme une auréole autour de sa tête. Viens avec moi, travaille avec moi, et je veillerai sur toi. Si tu restes ici, je me désintéresserai de ton sort. Ne va pas t’imaginer que je me languirai en pensant à toi. Tu peux rester ici, sur cette terre, pour continuer tes bêtises, ou venir avec moi. » (Chapitre 23, Le pont qui mène aux étoiles)

  L'aléthiomètre


13 réflexions sur “Les Royaumes du Nord, Philip Pullman | Relecture

    1. Oh, c’est le meilleur compliment que tu puisses faire ! Je ne relis plus beaucoup, adulte, car ado on a l’impression qu’on a toujours du temps, ce qui n’est plus le cas après…mais certains livres chers à notre coeur en valent la peine.

      Aimé par 1 personne

    1. Ah pourtant ça date d’un moment ma relecture de la trilogie de Philip Pullman ! Mais oui, ces livres sont encore plus riches en les découvrant avec un regard adulte ; pour les thématiques, mais aussi parce qu’on apprécie encore plus les personnages.

      Aimé par 1 personne

  1. Ton article est passionnant ! J’ai découvert A la croisée des mondes à l’âge adulte (je suis en pleine lecture du tome 2) et je trouve l’univers très riche. J’ai le sentiment que cette trilogie est beaucoup plus adulte que jeunesse, dans les thématiques abordées, la critique sous-jacente de la religion et le concept assez complexe de Poussière.

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    1. Quand on est enfant, je me rappelle que même si je ne comprenais pas toutes les thématiques adultes sous-jacentes, je prenais un très grand plaisir à suivre l’histoire. L’univers est en effet très riche, j’espère que le tome 2 te plaira tout autant ! Mais oui, Pullman y a mis des thèmes très complexes, qui permettent de multiples lectures. « Des livres d’adultes déguisés en livres pour enfants »… disait-on souvent de cette trilogie.

      Aimé par 1 personne

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