I’ll never be young again – Daphné du Maurier

« La voix de Jake s’éleva dans l’ombre.
-Je crois que tu as éprouvé tout ce que tu m’as dit, fit-il ; je comprends tout et même un peu plus. Mais il y a tout de même des choses que tu aurais pu aimer.
-Il y avait des choses ? Qu’est-ce que tu veux dire ? demandai-je.
-Il y avait un jardin, dit-il, et des bois et des oiseaux, et le parfum des fleurs et la voix des gens.
Etait-il fou ? Je le regardai stupéfait.
-Oh tu peux parler, dis-je. Toutes ces années que j’ai perdues, toi tu les as passées à vivre, à aimer, à te foutre de tout. Qu’est-ce que c’est que des bois et les fleurs d’un jardin ? Tu n’as donc rien compris ? Et d’abord où as-tu passé ces cinq dernières années ?
Je lui étais supérieur par ma connaissance de la souffrance. Il ne savait pas ce que c’était.
Jake attendit un instant et lorsqu’il parla on eût dit qu’il me plaignait sans m’en vouloir de mon éclat ridicule.
-En prison, dit-il. »

« Mais le tumulte de la vie, sa splendeur et sa souffrance, la précieuse intimité des petites choses, tout ce que j’avais désiré, si intensément, appartenait à un lointain passé avec les vieilles aspirations et les vieilles ambitions. Je les avais vécues, et elles n’avaient pas duré. Je regardais autour de moi, cherchant quelque trace de leur départ, mais elles n’en avaient laissé aucune. Je ne m’y intéressais plus, pas davantage qu’au soleil, à la mer, au ciel, au contact de la terre, à la chaleur humaine, à quoi que ce fût.
J’avais ma vie devant moi et ne savais qu’en faire.
J’étais une chose morne et stupide, une masse d’argile insensible, sans signification, lasse et perdue. J’étais une créature sans membres ni chair, sans la consolation de l’esprit ou la force d’un coeur douloureux. J’étais sans courage. L’espoir était un mot d’une autre langue que je n’essayais pas de pénétrer. Il ne me restait que deux yeux délimitant une image obsédante et désolée, une image dont chaque détail était clair et précis, peinte par un fin pinceau noir qui n’avait négligé ni une ombre ni un reflet. Cette image était celle d’un matin gris, le brouillard dissipé découvrant un bout de plage déserte et désolée, assombrie par des falaises de granit. »

Jeunesse perdue est le deuxième roman de Daphné du Maurier après L’amour dans l’âme. Oeuvre de jeunesse, presque – l’auteur l’a écrit à 25 ans – cela se ressent aussi profondément dans son écriture et ses thèmes. Le narrateur nous parle à la première personne du singulier de manière plus vive, plus directe que ne le feront ses autres personnages par la suite dans Rebecca ou Le bouc émissaire ; c’est un jeune homme perdu, un narrateur parfois insupportable, qui nous raconte quelques années de sa vie, de sa tentative de suicide empêchée par le mystérieux Jake, jusqu’à son existence avec une femme à Paris, sa quête d’écrivain, ses amours et ses conflits, puis son retour chez lui, en Angleterre. Le roman paraît ainsi parfois presque violent dans les pensées éprouvées, dans la frénésie d’une vie qui ignore où elle va. Et de ces réflexions cyniques, presque amères et douces, qui sont marques de l’auteur, du contraste entre le dynamisme de la jeunesse, et la stabilité de l’âge adulte, mais décrites de façon non moralisatrices. Juste comme un cours naturel des choses, et c’est surtout cela qu’on voit s’écouler, tout au long du roman.

Ni le meilleur, ni le plus mauvais roman de Daphné du Maurier, avec un certain charme ; on regrette seulement – ou du moins, juste personnellement – que le personnage de Jake disparaisse si tôt, et avec lui, cette étrange amitié bienfaisante entre ce personnage et le narrateur. Daphné du Maurier a esquissé là un de ses personnages masculins les plus profonds – d’autant qu’on en sait si peu sur lui – avec quelques descriptions, des paroles, des attitudes ; un de ses protagonistes les plus ombreux et aussi un des plus bienveillants, sans pour autant perdre son charme ou devenir ennuyeux. D’ailleurs, le livre devient moins intéressant, à son départ…


2 réflexions sur “I’ll never be young again – Daphné du Maurier

  1. Tu me donnes bien envie de sortir ce roman de sa pile… ! Ce que tu en dis m’intrigues, à la fois en raison de l’extrait que tu as posté, dans lequel on a tendance à se reconnaître tout à fait à certaines périodes de la vie, mais également pour ses personnages, profonds ou bienveillants. Et puis, c’est un Daphné du Maurier, alors…

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    1. Oh, il n’est vraiment pas le plus exceptionnel, mais il reste plus agréable à lire que les Parasites ! Après, il est vrai qu’on se reconnaît pas mal dans le sentiment général du roman, et j’ai beaucoup aimé Jake. Mais ce n’est pas le plus marquant ^^

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