Le Miroir d’Ambre, Philip Pullman | Relecture

Relecture des Royaumes du Nord Relecture de la Tour des Anges
AMBER_SPYGLASS

Cet article contient des spoilers pour qui n’a pas lu le livre.

Le Miroir d’Ambre se caractérise avant tout par son ampleur et sa densité. Là où auparavant on suivait au pire trois points de vue de personnage différent (Will, Lyra, un secondaire tel que Mary Malone, Lee Scoresby ou Serafina Pekkala), ici, tout est bien plus démesuré. Will part à la recherche de Lyra enlevée par sa mère ; nous suivons les quêtes des autres personnages (Mary, Lord Asriel, Mme Coulter, les sorcières, les anges, Iorek…) et avons au début droit à des moments, en italique, où Lyra rêve qu’elle est dans le monde des morts et retrouve Roger, son ami d’enfance dont elle se sent toujours responsable. Ce motif nous mènera d’ailleurs enfin où Pullman voulait nous mener depuis le début : dans le monde des morts, après que Lyra soit libérée par Will.

Au début de chaque chapitre, au lieu des petites vignettes auxquelles nous avions eu droit dans les deux précédents tomes, on trouve des citations d’auteurs qui ont inspiré Philip Pullman pour l’écriture de la trilogie. On trouvera ainsi aussi bien la Bible que John Keats, William Blake ou Emily Brontë. Ces quelques mots permettent également à chaque fois de donner un écho particulier au chapitre, et d’englober tout le livre dans une certaine atmosphère. Tout cela est infiniment plus dense, et l’histoire ressemble cette fois bien plus à un livre pour adultes, que pour enfants. Les intrigues autour des pouvoirs de l’Eglise augmentent, leurs plans machiavéliques ainsi que leur souhait de tuer Lyra aussi, avant que, nouvelle Eve, elle ne cède à la Tentation et au péché originel ; en plus de parler de la destruction de Dieu, il s’agit ni plus ni moins que d’aller dans le monde des morts et de libérer les fantômes qui y sont prisonniers dans la misère ; les affaires politiques et guerrières de Lord Asriel prennent de plus en plus forme. Tout se ligue pour mener à cette bataille qui décide du sort de tous les mondes et de tous les êtres existants, l’issue ne pouvant être qu’emplie d’espérance, ou alors un univers totalitaire et oppressif. Mais cette bataille n’est que celle prévue depuis des millénaires, la suite la plus déterminante d’une autre guerre commencée des millénaires plus tôt : celle de la rébellion des anges envers l’Autorité. On comprend ainsi pourquoi ce sont deux anges qui guident Will au début du livre, pour l’aider à retrouver Lyra.

-Vous possédez la sagesse ?
-Beaucoup plus que toi.
-Ça, je n’en sais rien. Êtes-vous un homme ? Vous avez une voix d’homme.
-Baruch était un homme. Pas moi. Maintenant, c’est un ange.
-Donc, Baruch était un homme autrefois, reprit Will. Mais ensuite…Est-ce que les gens deviennent des anges quand ils meurent ?
-Non, pas toujours. Rarement, même… Très rarement.
-Quand a-t-il vécu ?
-Il y a quatre mille ans, environ. Je suis beaucoup plus âgé.
-Comment les gens deviennent-ils des anges ?
-A quoi bon toutes ces questions métaphysiques ? Tu ferais mieux de te concentrer sur ta tâche. Tu as pillé les biens de ce défunt, tu as maintenant tout ce qu’il faut pour survivre. Peut-on enfin se mettre en route ?
[…]
-Baruch les a suivis. C’est le monde de la fillette. Ils font route vers le sud, très loin vers le sud.
-Comment le savez-vous ? Vous lisez dans ses pensées ?
-Évidement que je lis dans ses pensées. Partout où il va, mon cœur l’accompagne. Nous ne faisons qu’un, bien que nous soyons deux.

 Les anges font partie des créatures reprises par Pullman, que je préfère le plus. Probablement parce que les anges dont il trace le portrait, du couple Balthamos-Baruch à Xaphania et Métatron, sont avant tout décrits de manière très humaine. Ainsi, Balthamos, qui accompagne Will assez longtemps, est doté d’un sarcasme, d’une moquerie et parfois d’une prétention remarquables (lire ses répliques m’a bien fait sourire, pour cette relecture) mais possède également une grande connaissance du monde et bienveillance. Baruch, son compagnon, lui, est un ancien humain (les autres anges étaient présents au début de la Création) et se révèle empreint d’une bonté infinie, tout comme de gentillesse et de courage. Il est aussi le seul à pouvoir tempérer Balthamos. Un des points notables à ces deux personnages est aussi que Pullman aura dessiné, avec ces deux anges, un portrait de relation homosexuelle sans pour autant le souligner directement : il met en avant simplement la profonde affection que se portent ces deux personnages, si bien que même Will s’étonne qu’on puisse aimer quelqu’un d’un amour aussi grand. Xaphania, plus ou moins une représentation de la sagesse, est décrite comme à la fois bienveillante, un peu hautaine, et pourtant humaine puisqu’elle viendra demander de l’aide à Will. Métatron, lui, comme « réel » méchant de l’histoire, se caractérise par la luxure et son souhait incessant de retrouver un corps, un contact charnel. Puissant, le plus puissant de tous les anges, ce sergent de l’Autorité n’en demeure pas moins mégalomane et autoritaire, lisant au coeur des âmes, et sans la moindre pitié. Pourtant, en dépit de la longue vie et de la sagesse de ces anges, de leurs pouvoirs (transformations, connaissance de différents langages) ils demeurent moins forts que les simples humains. Ce ne sont pas des guerriers, loin de là.

-L’Autorité, Dieu, le Créateur, le Seigneur, Yahvé, El, Adonaï, le Roi, le Père, le Tout-Puissant…tels sont les noms qu’il s’est donnés. Mais il n’a jamais été le créateur. C’était un ange, comme nous ; le premier ange, certes, le plus puissant, mais formé de Poussière comme nous, et le terme Poussière n’est qu’un mot pour désigner ce qui se produit quand la matière commence à comprendre ce qu’elle est. La matière aime la matière. Elle cherche à en savoir plus sur elle-même, et c’est ainsi que la Poussière se forme. Les premiers anges sont nés d’un condensé de Poussière, et l’Autorité fut le premier de tous. A ceux qui sont venus ensuite, il a dit qu’il les avait créés, mais c’était un mensonge. Parmi eux se trouvait une créature plus intelligente que lui et elle a compris la vérité, alors il l’a bannie. Nous continuons à la servir. Et l’Autorité continue à régner sur le Royaume. Métatron est son Régent.

 Il aura fallu trois tomes pour finalement arriver à définir qui est l’Autorité dans la mythologie de Philip Pullman, et ce qu’est exactement la Poussière. La Poussière, c’est le moment de l’éveil de la conscience, plus simplement ; l’éveil de chercher à savoir qui l’on est et ce que l’on souhaite, c’est grandir, c’est évoluer. Quant à l’Autorité, peut-être y a-t-il eu un Créateur, dira Pullman plus tard, mais en tout cas, le premier ange s’est ensuite rebellé pour prendre le Pouvoir. Avant d’être remplacé lui-même par un autre, Métatron. Car après tout, quand on voit à quoi ressemble « Dieu » lors de la bataille du Miroir d’Ambre, on peut se sentir à la fois légèrement déçu, tout en trouvant logique que l’Autorité ne soit en fait plus qu’un vieillard incapable de comprendre le monde qui l’entoure, faible et bien moins puissant qu’un enfant…En revanche, la « créature plus intelligente » que l’Autorité n’est jamais évoquée et on ne la voit pas apparaître : sans que les mots soient dits, on peut en déduire qu’il s’agit de Lucifer, dans l’esprit de Pullman. Comprenant que l’Autorité n’était qu’un imposteur, il s’est rebellé, et ainsi, depuis cette époque, il y a une éternelle guerre d’anges qui trouve son apogée, et sa fin, dans le destin de Lyra et Will. Lyra étant la seconde Eve, on ne s’étonne plus que sa possible Chute soit ainsi si redoutée par l’Eglise, et que son choix permette d’éveiller les mondes, ou alors de les plonger dans l’obscurité. Un destin qu’elle doit suivre sans en avoir conscience, avec une grâce encore innocente.

-Il existe un monde pour les morts. Où il se trouve et ce qui s’y passe, nul ne le sait. Grâce à Balthamos, mon fantôme n’y est jamais allé. Je suis ce qui était autrefois le fantôme de Baruch. Le monde des morts est un mystère pour nous.
-C’est un camp de prisonniers.

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Mais ce destin, ce n’est pas que la Chute : c’est aussi le but que se fixe Lyra elle-même, toujours motivée par la perte de Roger dont elle se sent responsable. Et c’est encore une fois un chemin que personne ne pouvait imaginer avant elle. Pour aller se faire pardonner de Roger – et pour que Will parle une dernière fois à son père qu’il n’a pas eu le temps de retrouver – il n’y a qu’une solution : descendre dans le monde des morts. Et celui-ci est décrit davantage comme une espèce d’immense et infini purgatoire, loin des visions idylliques ou infernales de la religion, plus proche de l’Enfer de Dante : juste une immense terre désolée où se trouvent tous les morts, prisonniers, condamnés à attendre et à souffrir. Pullman s’aventure encore une fois dans des thèmes peu abordés en jeunesse, et ce livre est au final tellement dense et empli de questions adultes, qu’il paraît normal de ne pleinement les saisir que par la suite. Mais aller dans le monde des morts, libérer les fantômes : on se rend aussi compte d’à quel point il choisit, mine de rien, des choses assez perturbantes ou flippantes, en en donnant une vision également désolée et sombre.

Will fit la grimace. Ils avaient raison. Il était fasciné par Mme Coulter. Toutes ses pensées étaient dirigées vers elle. Quand il pensait à Lyra, c’était pour se dire qu’elle ressemblerait à sa mère quand elle serait grande, quand il pensait à l’Église, c’était pour se demander combien de prêtres et de cardinaux étaient tombés sous son charme, quand il pensait à son père mort, c’était pour se demande s’il aurait détesté ou admiré cette femme, et quand il pensait à sa propre mère…

Encore un passage qui permet de voir le magnétisme de Madame Coulter et à quel point ce personnage féminin est complexe, relève de la femme fatale tout en ayant ses propres particularités. Au final, Marisa Coulter parvient à être qui elle veut, selon ce que désire la personne en face de lui. C’est d’autant plus troublant qu’elle est responsable de la cassure du poignard subtil au cours de ce troisième tome : cette femme énigmatique, métallique, non contente d’être assez puissante pour se faire obéir des Spectres, est également capable de briser l’arme la plus puissante de l’univers de Pullman, par ce qu’elle évoque dans l’esprit de Will. La manière dont elle charme et manipule tous les personnages est à la fois cruelle et fascinante, inédite.

-Grâce à lui, tu peux accomplir des choses étranges. Ce que tu ignores, c’est ce que le couteau peut accomplir de son propre chef. Tes intentions sont peut-être louables. Mais le couteau poursuit un but, lui aussi. Le but d’un outil est sa fonction. Ainsi, un marteau est fait pour taper, un levier est fait pour soulever. Ils sont ce qu’ils font. Mais parfois un outil peut avoir d’autres usages que tu ignores. Parfois, en accomplissant ton objectif, tu accomplis aussi celui du poignard, sans le savoir.

 Un autre écho, semblable cette fois à celui de l’Anneau Unique de Tolkien, est évoqué avec le poignard subtil. Une arme puissante surnommée le Destructeur de Dieu, capable de tout couper, peut-être jusqu’aux atomes, assez forte pour ouvrir les fenêtres entre les mondes. Mais cette tirade d’Iorek rappelle aussi que toute arme aussi puissante a ses propres buts, comme un objet doué de volonté, avec des conséquences qu’il est parfois difficile d’imaginer. Après tout, c’est le couteau lui-même qui choisit son Porteur, et qui a choisi Will en lui coupant deux doigts de la main gauche. On ne s’étonnera donc pas de cet avertissement du roi-ours, d’autant qu’on saura par la suite que même si le couteau n’est ni bon, ni mauvais, en échange de ses capacités, il est celui qui donne naissance aux Spectres et aux gouffres dans lesquels disparaît la Poussière, des « cicatrices, blessures » dans le monde qui font que depuis trois cents, les mondes, la Poussière, commencent à nourrir à cause de ce poignard.

-Il y a peut-être eu un créateur, peut-être pas ; on n’en sait rien. Tout ce qu’on sait, c’est qu’à un moment donné, l’Autorité a pris le pouvoir et depuis cette époque, les anges se rebellent et les êtres humains luttent contre l’Autorité, eux aussi. C’est la dernière révolte. Jamais encore les humains et les anges ainsi que tous les êtres de tous les mondes n’ont fait ainsi cause commune. C’est la plus grande force qui se soit jamais rassemblée.
-Qu’a l’intention de faire Lord Asriel ? Pourquoi est-il venu s’installer ici ? Quel est ce monde ?
-Il nous a conduits ici, car ce monde est vide. Vide de toute vie conscience, plus précisément. Nous ne sommes pas des colonisateurs, Mme Coulter. Nous ne sommes pas venus pour conquérir, mais pour construire.
-Il a l’intention d’attaquer le Royaume des Cieux ?
-Nous n’avons pas l’intention d’envahir le Royaume, mais si le Royaume nous envahit, il a intérêt à être prêt pour la guerre, car nous sommes parés. Je suis un roi, madame Coulter, mais ma plus grande fierté est de me joindre à Lord Asriel pour instaurer un monde dans lequel il n’y aura aucun royaume. Ni rois, ni évêques, ni prêtres. Le Royaume des Cieux porte ce nom depuis que l’Autorité a décrété qu’elle était au-dessus des autres anges. Nous rejetons ce pouvoir. Ce monde-ci est différent. Nous voulons être des citoyens libres de la République des Cieux.

 Encore une fois, il est intéressent de se pencher sur l’idéalisme de Lord Asriel, tout en se demandant s’il est vraiment aussi « pur » que l’homme le prétend. Le personnage n’est après tout pas dénué de justice, mais pas non plus d’égoïsme ou de cruauté, et il est également peu sympathique humainement parlant. Le tempérament nécessaire pour un leader de son envergure, certes, surtout quand il est assimilé à Lucifer. Sauf qu’au contraire de ce dernier, il ne souhaite pas imposer un Royaume ou renverser l’autre, directement, mais avant tout construire une République, une démocratie, où nulle Autorité ne règne ou n’oppresse. Sa cause séduit en tout cas assez pour que des anges, des humains et bien d’autres encore, se rebellent, sous la direction d’Asriel et indirectement pour le salut de Lyra. Il reste cependant à savoir si ce nouvel ordre aurait été aussi idéal que prétendu, si le personnage n’aurait pas pris, finalement, le même chemin que Métatron. Car si Asriel est clairement un anti-héros et possède des qualités, il n’en apparaît pas moins comme un personnage bien sombre et dépourvu de scrupules, indifférent presque jusqu’à la fin au sort de sa fille-même.

-Vous êtes les premières personnes qu’on voit qui n’ont pas de mort, expliqua l’homme qui se nommait Peter, apprirent-ils. Depuis notre arrivée ici, je veux dire. Nous sommes comme vous, nous sommes venus ici avant d’être morts, par hasard ou par accident. Nous devons attendre que notre mort nous informe que l’heure a sonné.
-Votre mort va vous prévenir ? demanda Lyra.
-Parfaitement. C’est ce que nous avons appris en arrivant ici, il y a longtemps pour la plupart. Nous avons découvert que nous amenions tous notre mort avec nous. Nos morts étaient à nos côtés depuis toujours, mais on ne le savait pas. Vous voyez, tout le monde en a une. Elle nous accompagne partout, durant toute notre vie, tout près. Les nôtres sont dehors, elles prennent l’air. Mais elles entreront bientôt.

Voilà un élément chez Pullman qui, à reculons, fait tout de même froid dans le dos. On a vu certainement bien pire, et l’idée était suggérée dès le début : « si je peux penser à mon corps et si je peux penser à mon daemon, c’est qu’il y a une troisième partie pour penser ; oui, c’est le fantôme. » Ce même fantôme qui peut exceptionnellement devenir un ange, s’il ne va pas dans le monde des morts, comme c’est le cas pour Baruch. Mais aurait-on supposé pour autant que Pullman allait rajouter une espèce de quatrième entité, semblable au daemon sans l’être, la mort de quelqu’un ? Une sorte d’ombre, d’écho, de réplique de la personne à laquelle elle appartient, présente depuis la naissance jusqu’à la toute fin, qui sert de guide à son possesseur pour le mener dans le monde des morts, une sorte d’être qui sait tout de soi au même titre que les daemons. Et tout en rajoutant qu’il y a des mondes où les gens vivent dès le début en ayant conscience de leur mort, comme une amie. Non, voilà une autre « créature » inventée par l’auteur qui donne quelques frissons, quand on pense au-delà de l’univers fantastique imaginé pour un enfant lecteur.

Une partie de cette douleur était purement physique. C’était comme si une main d’acier s’était refermée sur son cœur pour essayer de le tirer à travers ses côtes, c’est pourquoi Will plaqua ses mains sur sa poitrine, pour tenter vainement de le retenir. La douleur était bien plus profonde, plus intense que celle qu’il avait éprouvé en se faisant couper les doigts. Mais c’était aussi une souffrance mentale : une chose secrète et intime était entraînée de force vers la lumière du jour, et Will était submergé par un mélange de douleur, de honte, de peur et de culpabilité, car c’était lui le responsable.
C’était même pire que ça. C’était comme s’il avait dit « Non, ne me tuez pas, j’ai trop peur. Tuez donc ma mère à la place : elle ne compte pas, je ne l’aime pas » comme si elle l’avait entendu prononcer ces paroles, et avait fait semblant de rien pour ne pas lui faire honte, et s’était sacrifiée pour lui, par amour.

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 La traversée du monde des morts décrite par l’auteur emprunte autant à l’Enfer de Dante qu’à la mythologique grecque et romaine. On trouve ainsi un passeur semblable à Charon, qui n’accepte de transporter que les morts : Lyra et Will doivent donc faire le sacrifice de se séparer de leurs daemons (bien que Will n’ait jamais vu le sien), de leur âme, d’une partie de leur essence. La douleur ressentie est décrite de telle manière qu’on ne peut que se sentir ému, notamment en voyant Lyra laisser en arrière son Pantalaimon, et donc, se trahir elle-même, comme le suggérait la prophétie à son sujet. Le sacrifice est bien sûr toujours inhérent à une oeuvre jeunesse : un roman de cette catégorie en est toujours pourvu et supportera un deuil à un moment ou à un autre, permettant aux protagonistes d’évoluer et de grandir. Mais celui-ci revêt un aspect terrible, puisqu’on avait déjà failli voir Lyra et Pan séparés dans Les Royaumes du Nord ; l’enjeu est plus dramatique ici qu’on ne sait ni exactement ce qu’est le royaume des morts, ni même si les deux héros pourront véritablement en revenir.

Le monde des morts, pour revenir sur le sujet, ressemble à l’Enfer décrit par Dante, et loin de la vision idyllique proposée par l’Eglise. Les fantômes – des millions, des milliards, de tous les mondes, car le monde des morts est à part des autres mondes – y sont réunis sous la surveillance de harpies mauvaises, condamnés à une éternité triste et fade, dans une attente inutile, une sorte de seconde vie dépourvue de sens. Ni Paradis, ni Enfer, un purgatoire peut-être, mais alors terriblement amer. « Un camp de prisonniers » comme le disaient Balthamos et Baruch. La mission de Lyra se révèle alors, ce fameux « death is going to die » prononcé par Lord Asriel, qui visait alors l’Autorité (qui gouverne aussi les harpies), mettre fin à la mort elle-même : avec Will, ils parviennent à ouvrir une fenêtre sur un autre monde pour libérer ainsi les fantômes, les laissant renaître et disparaître dans les particules, les atomes du monde qui leur est offert. Car tu es Poussière et tu retourneras à la Poussière.

Un autre point similaire à bien d’autres épopées jeunesse mais aussi à tout roman initiatique, c’est les retrouvailles des personnages avec les fantômes de personnes chères, outre celles du monde des morts (on pense à l’armée des morts du Seigneur des Anneaux, notamment pour la bataille qui se déroule ensuite, mais aussi quand Harry Potter retrouve son père et ses parrains dans le dernier tome). Will retrouve son père, Lyra retrouve Roger et Lee Scoresby ; une manière de parler enfin une dernière fois à ces personnes importantes, de faire passer des informations (et une légère incohérence de Pullman, puisqu’il faudrait expliquer comment Lee et Stanislaus sont au courant pour la bombe censée détruire Lyra) et d’achever les dettes, les reconnaissances. Lyra en libérant Roger, comme elle l’avait promis ; Will en côtoyant finalement ce père qu’il n’a pas eu le temps de connaître. Un autre message ô combien nécessaire pour la suite sera transmis ainsi :

Nous pouvons voyager, grâce à des fenêtres ouvertes sur d’autres mondes, mais il nous est impossible de vivre ailleurs que dans le nôtre. La grande entreprise de Lord Asriel échouera pour cette même raison : nous devons bâtir la République des Cieux là où nous sommes, car pour nous, il n’y a pas d’ailleurs.

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Une autre intention, celle de Pullman, et encore une fois indirectement contre l’Autorité de l’univers qu’il a créé : puisque le monde des morts n’est qu’un mensonge de solitude, il est inutile d’espérer un au-delà aux allures de Ciel paradisiaque. La seule vie à vivre est celle présente, celle des vivants, et il n’y a pas à attendre une récompense ou un châtiment après la mort. De même, si les projets de Lord Asriel sont plus que louables, ils échoueront pour la bonne raison que le monde vide dans lequel il s’est installé est condamné à disparaître, et qu’aucun humain ne peut vivre dans un autre monde que celui où il est né, à long terme : son daemon finit par mourir au bout de dix ans, comme c’est arrivé pour le père de Will. L’idée de construire ainsi le monde d’une République des Cieux, un Ailleurs idéal où personne n’est soumis à l’Autorité, est donc illusoire. On ne peut vivre sa vie en visitant et rêvant d’autres mondes : le seul moyen d’avoir une existence complète, pleine et entière, est de vivre dans son monde d’origine. Inutile donc de construire des ailleurs là où on ne peut décemment vivre « soi-même »…

Le prince des anges la regarda. De toute sa vie, Marisa Coulter n’avait jamais subi un examen aussi pénétrant. Chaque recoin secret de son être, chaque faux-semblant fut dépouillé, et son corps, son fantôme et son daemon se retrouvèrent totalement nus, déshabillés par le regard féroce de Métatron.
-Oui, je vois, dit le Régent.
-Que voyez-vous ?
-La corruption, la jalousie et la soif de pouvoir. La cruauté et la froideur. Une curiosité perverse et inquisitrice. Une méchanceté pure, venimeuse et toxique. Jamais depuis votre plus jeune âge vous n’avez preuve d’une once de compassion, de sympathie ou de gentillesse sans calculer ce que cela pouvait vous apporter en retour. Vous avez torturé et tué sans remords ni hésitation ; vous avez trahi et intrigué, et vous avez tiré fierté de votre duplicité. Vous êtes un cloaque d’obscénité morale.

Il s’agit certainement d’une de mes scènes favorites de la fin de la trilogie, bien qu’elle soit chargée en émotions et en drame : le dernier passage où apparaissent Madame Coulter et Lord Asriel. Tous deux ont pour finale faiblesse leur fille, et quand le destin exceptionnel de celle-ci est révélée, il semble qu’Asriel comprenne également que sa vie dans ce monde n’a été que de l’aider, là où Marisa ressent un profond amour pour sa fille. Certes, certains ont souligné que ce revirement de la part de deux personnages durs comme l’acier au départ, les décrédibilise. A mon sens, cela affecte plus Mme Coulter qu’Asriel, et puis, qu’importe : l’âme humaine est remplie de contradictions et de subtilités. La magnificence de Marisa Coulter apparaît davantage lorsqu’elle séduit Métatron en lui mentant et le menant à Lord Asriel, sous prétexte de le tuer et de vouloir appartenir au Régent. Le couple ne fait cependant que mener Métatron vers sa fin, dans une lutte qui plonge le duo dans l’abîme, mettant un terme à la vie de l’ange, mais également de la leur…ou pas vraiment. Même si on voit par Métatron à quel point Mme Coulter est détestable, qu’on a haï le côté prétentieux et distant, froid, de Lord Asriel, on ne peut qu’aimer cette dernière rédemption de ces deux grands personnages, qui ne font du bien que lorsqu’il s’agit de sauver leur fille. Fin ô combien cruelle, puisque les derniers mots de Lord Asriel sont « Marisa ! Marisa ! » – alors qu’ils auront passé trois tomes à se haïr et se battre – mais aussi parce qu’ils entraînent Métatron dans un gouffre présent dans le monde des morts, un gouffre par lequel tombe la Poussière et qui n’a nulle fin, le gouffre créé par l’explosion de la bombe supposée tuer Lyra. Ainsi, on sent que cette chute est éternelle – les fantômes d’Asriel, de Mme Coulter, ne pourront jamais remonter à la surface, et ils ne pourront jamais « mourir ». En sauvant leur fille, ils se condamnent éternellement.

Je me disais encore : « Quelqu’un sera-il plus heureux sur cette terre si je rentre directement à l’hôtel, si je récite mes prières et si je me confesse au prêtre en faisant le serment de ne plus jamais céder à la tentation ? Quelqu’un sera-t-il plus heureux en sachant que je suis triste ? » Et la réponse m’a été donnée : Non. Personne.

 Après cette traversée du monde des morts et de la dernière bataille des anges contre l’Autorité – en saluant au passage le fait que ce soit Will et Lyra qui tuent le premier de tous les anges, « Dieu », en le libérant de la cage de verre où il est emprisonné, il se dissout dans l’atmosphère – les personnages retrouvent Mary Malone dans le monde des mulefas. Ils y goûtent presque à un repos mérité, mais il y a encore le père Gomez, envoyé par l’Eglise en absolution préventive pour assassiner Lyra, qui rôde. Celui-ci sera tué par Balthamos, qui avait disparu des chapitres plus tôt, et qui effectue sa dernière scène avec superbe, et émotion à la fois.

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Lyra et Will font alors la découverte de leur amour respectif l’un pour l’autre, alors que Mary Malone leur raconte que c’est aussi l’amour qui l’a détourné de la vocation de nonne, des années auparavant. C’est à quoi se réfère le passage au-dessus, tout simple certes, mais aussi également vrai dans un contexte général sans pour autant se référer à la religion. Mais alors qu’on se réjouit, en tant que lecteur, de voir Will et Lyra tomber amoureux l’un de l’autre – telle est la Chute de la Seconde Eve, qui permet à la Poussière de survivre et de décider que les mondes ne sombreront pas dans une sombre mécanique autoritaire – l’histoire en décide autrement. Et c’est l’une des fins les plus douces-amères qu’on rencontre en littérature « jeunesse ». Comme cela a été prédit pour la République des Cieux de Lord Asriel, le « paradis » ne peut être construit ailleurs que dans son propre monde, sans quoi les daemons tombent malades et meurent. Will et Lyra n’échappent pas à la règle : l’un ne peut aller vivre dans le monde de l’autre, sans mourir, même si cela permet de partager une passion et un amour puissants, qui, après tout, ont sauvé les mondes…nulle récompense en ce sens, pour des enfants devenus adultes, qui doivent se séparer malgré tout ce qu’ils ont accompli.

Tu crois que je pourrai le supporter, Lyra ? Crois-tu que je pourrais vivre heureux en te voyant dépérir, tomber malade et mourir, alors que moi, je continuerais à grandir et à devenir plus fort de jour en jour ? Dix ans…ce n’est rien. Ça passerait en un éclair. On aurait tout juste un peu plus de vingt ans. Ce n’est pas si loin. Imagine un peu, Lyra, toi et moi devenus adultes, faisant un tas de projets, et soudain… tout s’arrête. Crois-tu que je pourrais continuer à vivre après ta mort ? Oh Lyra, je te suivrais dans le monde des morts sans même réfléchir, comme tu as suivi Roger, et cela fera deux vies gâchées inutilement. Non, nous devons passer toute notre vie ensemble, une vie longue et bien remplie, et si on ne peut la partager, alors… nous devrons vivre chacun de notre côté.

 Cette séparation réaliste est aussi justifiée par la Poussière. La Poussière fuit par les ouvertures créées par le poignard – qui sera détruit par Will à la fin – et cela rend les mondes malades, condamnés à dépérir. La seule solution est de refermer toutes les fenêtres, ce qui enlève tout espoir à Will et Lyra de se revoir un jour. On leur conseille même de ne pas passer leur temps à chercher des ouvertures, car ils y gâcheraient leur vie, comme le père de Will. Ainsi, Will et Lyra, chacun de leur côté, dans leur monde respectif, auront aussi pour tâche d’aider à remplacer toute cette Poussière perdue depuis l’invention du poignard subtil, cet instrument qui suit son propre but…

Comprenez bien une chose. La Poussière n’est pas une matière immuable. Il n’en existe pas une quantité bien définie. Ce sont les êtres dotés d’une conscience qui la fabriquent, ils la renouvellent en permanence, par leurs pensées, leurs sentiments, leurs réflexions… en accédant à la sagesse et en la transmettant. Et si vous aidez toutes les autres personnes de votre monde respectif à faire de même, en leur enseignant à apprendre et à se comprendre, à comprendre les autres et la manière dont fonctionnent les choses, en leur montrant comment être bons et non cruels, patients, joyeux et non maussades, et surtout, comment garder un esprit libre, ouvert et curieux…Alors ils produiront suffisamment de Poussière pour remplacer celle qui s’est échappée par une fenêtre.

 C’est sur la séparation des deux personnages – déchirante, il faut l’avouer – et sur le retour de Lyra à Jordan College, que se termine le roman. Juste avant, Will et Lyra se sont promis de se retrouver chaque année, à midi, pendant une heure, le jour du solstice d’été, sur un banc présent dans leurs deux mondes, dans le jardin botanique d’Oxford. Lyra est revenue là d’où elle est partie, mais complètement changée, et parfois, le monde autour d’elle aussi, envahie à la fois des merveilles qu’elle a vues, mais de blessures secrètes, de l’amour pour Will, de cette nostalgie qui étreint tous ceux qui ne peuvent raconter ce qu’ils ont vécu. Ainsi se termine une trilogie truffée de voyages, de quête initiatique, de parents perdus, d’êtres magiques, de mondes parallèles, de thématiques scientifiques, religieuses et philosophiques… Une trilogie bien plus complexe, une fois qu’elle est relue à l’âge adulte. Et pourtant, grâce au talent de Pullman, il y a toujours cette même sensation : avoir envie de retourner à ce monde, une fois le livre fini, de replonger dans cet univers, encore et encore, de le faire revivre. Le Miroir d’Ambre est le plus dense, le plus complexe et le plus ambitieux des trois livres, celui qui peut-être, transporte le plus. L’auteur a créé un monde qui figure dans les grands classiques de la littérature jeunesse, de la fantasy. Ou plutôt, des mondes. Mais tout son univers est mémorable, vivant, profond…il laisse sa marque de manière remarquable. Et en tout cas, y replonger le temps d’une lecture m’a ravie, remémoré des souvenirs, refait découvrir des choses, tout en retrouvant quelque chose de très familier. Alors, il ne reste plus qu’à attendre la « conclusion » de la série, en cours depuis des années : Le Livre de la Poussière. Qui aux dernières nouvelles, risque de paraître peut-être l’an prochain ou dans deux ans, et serait composé de plusieurs nouvelles, du récit d’une Lyra plus âgée, et répondra à certaines critiques adressées à l’auteur surtout au sujet de la religion. Espérons que l’attente de seize ans en vaudra la peine.

tumblr_n28e2bkvVC1s90csco1_500Sans doute jamais un simple banc dans un jardin botanique, n’aura eu autant de signification…


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