Silent Hill : Shattered Memories | Retrogaming, 2009

Silent Hill : Shattered Memories est le deuxième jeu de la sortie produit par le studio Climax, d’abord sorti sur la Wii, puis porté sur Playstation 2. Cela se ressent certainement sur la mécanique des « énigmes », qui ont été pensées pour la Wii et qui consistent à déplacer des objets, entre autres. Pour autant, le reste du jeu n’en pâtit pas, à part pour sa longueur (peut-être 8h à chaque partie), mais qui laisse la possibilité d’ainsi rejouer pour explorer les différentes facettes du jeu. Et c’en est là tout l’intérêt.

Ceci n’est pas Silent Hill

On peut être rebuté et perplexe face à ce jeu, au début, ou simplement en ne considérant que le synopsis.

Suite à un accident de voiture, Harry Mason se réveille de son inconscience et voit que sa fille, sur le siège passager, a disparu. Il part à sa recherche dans Silent Hill, où des événements étranges ne tardent pas à se produire…

Silent Hill Shattered Memories n’est pourtant ni un remake ni un reboot. Il s’agit, selon les créateurs, de ré-imaginer Silent Hill. Et c’est sans doute la meilleure expression pour qualifier ce jeu, car il faut l’admettre, il a tout et rien à voir avec le premier opus. Au point qu’il se situe à part dans la chronologie fictive des Silent Hill, ne pouvant probablement même pas y figurer.

D’autre part, à bien des égards, ce jeu n’est pas vraiment un Silent Hill, au vu des changements majeurs qui y sont apportés. La ville n’est pas plongée dans la brume, mais dans la neige et la glace, au sein d’une tempête de neige. Vous n’aurez nulle arme dans ce jeu et donc aucun moyen de vous défendre contre les monstres, à part la fuite. En parlant de monstres, on n’en trouve qu’un seul type, et ce pendant les séquences dites de « cauchemar » dans l’Otherworld, où l’environnement se tapisse entièrement de glace et paraît le lieu de nombreux accidents. Des monstres qui vous courent après et vous arrêtent. Il n’y a pas véritablement de mort ou de game over dans ce jeu.

Ainsi, il est très rare de ressentir un véritable sentiment de peur ou d’angoisse durant toute la partie. Les courses-poursuites avec les monstres se révèlent un peu irritantes à force. Au mieux, on éprouvera une légère appréhension à explorer la ville ensevelie sous la neige, aux ruelles obscures, et on aura un pic de stress de quelques secondes en voyant des sortes d’ombres noires, apparaître avec un cri perçant devant Harry avant de s’enfuir. Silent Hill Shattered Memories n’implique pas la même oppression que ses prédécesseurs.

Un père à la recherche de sa fille… ou l’inverse

C’est à partir d’ici que se dévoileront les vrais spoilers.

Le jeu débute avec un enregistrement vidéo d’un après-midi joyeux entre Cheryl et son père. Puis Harry Mason part donc à la recherche de sa fille, en croisant les mêmes lieux que dans le premier opus (Alchemilla Hospital, le phare, l’école Midiwch, le bateau, les rues de la ville…) et sensiblement les mêmes personnages : la policière Cybil, l’infirmière Lisa, Dahlia Gillespie, ou une petite nouvelle créée pour le jeu, Michelle, une ancienne élève de l’école Midwich. Le jeu est entrecoupé, à intervalles régulières, par des séances de thérapie avec un homme, où on passe en vue subjective, et où l’on doit répondre à diverses questions.

Tout au long du jeu, on collectera des échos, ou des mémos, au moyen d’un téléphone portable, se relatant tantôt à une jeune fille se faisant harceler par son copain, à un couple dans un parc d’attraction, un père rendant visite à sa fille à l’hôpital, un garde de centre commercial qui se fait agresser par une délinquante, ou encore des élèves de l’école Midiwch parlant d’événements sportifs ou de tragédies. Ces échos, enregistrés sur le téléphone, proviennent soit d’objets particuliers repérables grâce à un grésillement naissant, soit de photos prises à des endroits où « l’autre monde invisible se mêle à celui présent ». Ainsi, on photographie l’ombre d’une fillette sur une balançoire, les bras d’un gamin coincé dans un puits, un corps étendu dans une forêt, une fille assise sur le siège vide d’une voiture… Autant d’éléments mystérieux qu’on cherche à interpréter et à relier entre eux.

Quant aux autres personnages, ils sont étrangement ré-interprétés : Cybill nous aide au début, puis nous prend pour fou, nous disant que nous ne sommes pas Harry Mason. Michelle nous aide à entrer dans l’école et nous la voyons rompre avec son petit ami. Nous aidons Lisa avant de la retrouver morte d’une hémorragie interne. Quant à Dahlia, étrangement, elle se la joue punk-sexy et prétend qu’Harry est son petit ami. D’ailleurs, on croise une autre Dahlia plus âgée à un moment du jeu. Mais puisque nous sommes dans une ré-imagination de Silent Hill premier du nom, où diable est Kaufman, le médecin égoïste qui surveillait Alessa et qui a corrompu Lisa ?

J’ai commencé à me poser cette question vers les trois quarts du jeu, au même moment où Cybil proclamait à Harry qu’il n’était pas Harry, que Harry était mort dans un accident de voiture. Ou, enfin, si, il était Harry, mais… Bref, à un moment du jeu, c’est le bazar. Et puis quel rapport avec tous les messages qu’on découvre durant le jeu ?

La plus grande force de ce Silent Hill, comme le deuxième opus de la série, c’est son twist de fin. Quand on arrive au dernier lieu où est supposée être Cheryl, Cybil nous dit « Je sais que Harry Mason est mort, vous n’êtes pas Harry Mason, mais je vous crois quand vous dites être Harry. Je vais écouter mon cœur maintenant. » et nous dirige vers le phare. Mais « Le phare » est un établissement médical où opère Kaufman. Quand on y entre, on revient à la thérapie avec le psy, qui s’énerve de voir qu’on n’avance à rien dans le processus de guérison. Le joueur est alors toujours en vue subjective à la première personne.

« Vous avez fait de votre père un héros, mais c’est un homme imparfait comme les autres. Vous avez fait de votre mère le monstre qu’elle n’est pas. Vous continuez à nier. Le terme est « deuil compliqué » et puis, qu’est-ce qu’on sait, à 7 ans, de la vie de ses parents ? Il faut accepter la réalité, maintenant ! »

C’est alors qu’on voit Harry pousser la porte de la salle de thérapie. Et si ce n’est pas Harry qui subit la thérapie, comme on le croit depuis le tout début, donnant nos réponses à Kaufman en tant qu’Harry, alors qui est le joueur ? Qui est le véritable héros de l’histoire ?

Cheryl Mason. Cheryl Mason et non pas Heather Mason, celle de Silent Hill 3. Cheryl Mason, la gamine de 7 ans qui a survécu à l’accident de voiture où son père est mort, et qui, depuis, a refusé la réalité jusqu’à dix-huit ans plus tard. Elle s’est forgée en esprit sa propre réalité de Silent Hill, avec un père qui la cherchait pour la sauver. Tout ce qu’on a vécu et fait dans le jeu n’est que la phase de reconstruction de ses souvenirs déchirés (Shattered Memories) pour arriver à la réalité et à un processus de deuil. Une gamine perturbée qui a imaginé les monstres de Silent Hill, qui peut-être s’est créée dans sa tête ce qu’elle a vécu dans Silent Hill 3, pour ne pas se résoudre à avoir un père mort. (Ou est-ce arrivé ? Qu’est-ce qu’on en sait?) Elle a construit son père et sa personnalité sur ses fantasmes et ses idéaux. A chaque fois qu’Harry avait un indice, par Cybil par exemple, que ce qu’il vivait n’était qu’imaginaire, le monde se gelait autour de lui pour refuser la vérité. Les échos et messages entendus dans le jeu se relatent tous à Cybil : des morceaux de son enfance, de son adolescence, d’un lycée où elle a été harcelée et agressée, de la prison qu’elle a faite ou encore d’un homme qu’elle a tué.

Des fins multiples et toutes vraies

Conformément à la tradition des Silent Hill, on possède plusieurs fins, à deux niveaux. La première fois que j’ai fini le jeu, j’ai obtenu la plus « douce », d’autant plus triste vu le twist de fin (Broken et Love Lost). Le premier niveau de fin concerne si oui ou non, Cheryl décide de sortir de ses illusions ou non. La seconde vient ensuite de la vérité objective, sur qui était Harry.

  • Broken : Cheryl parvient à faire la paix avec elle et son père. Elle lui parle et accepte le fait qu’il ne soit qu’une illusion. Harry dit qu’il sera toujours avec elle, puis se transforme en glace pendant que Cheryl pleure.
  • Bearer of Guilt : Cheryl reproche à son père d’être mort et le rejette. Il lui dit de l’oublier et il recule après avoir effleuré sa main. Il se transforme en glace qui s’écroule en morceaux.
  • Hero Forever : Cheryl persiste dans son illusion et enlace son père, préférant ses souvenirs rêvés et cette illusion au reste.
  • Ensuite, Cheryl quitte l’hôpital et peut retrouver, ou non, sa mère, qui est donc bel et bien Dahlia.

Après la vidéo de l’après-midi heureux entre Cheryl et Harry (que la jeune fille se passe en boucle dans l’espoir de savoir qui était son père), on découvre un autre morceau de vidéo, définissant qui a vraiment été Harry.

  • Love Lost : Cheryl filme ses parents se disputer, sur le point de divorcer. Mais Harry lui dit que même s’ils se séparent, ils l’aimeront toujours.
  • Sleaze and Sirens : Il s’agit d’une vidéo où Harry se filme dans une chambre d’hôtel, en compagnie de Lisa et Michelle. Il agite donc ici comme un mari adultère et un père égocentrique.
  • Wicked and Weak : Dahlia insulte et frappe Harry, qui, étant écrivain, est incapable de ramener de l’argent à la maison. Elle le traite d’incapable et de pathétique, le laissant honteux et silencieux.
  • Drunk Dad : Cheryl a filmé son père alors qu’il rentre ivre, à la maison, rejetant sur sa famille la faute de son alcoolisme.
  • UFO : Cheryl explique à Kaufman que son père a été enlevé par des aliens et que Silent Hill est sous le contrôle des extra-terrestres. James Sunderland vient frapper à la porte, mais Kaufman le renvoie en disant qu’il se trompe de jour, et que ça fait longtemps qu’il n’a pas vu sa femme pour la thérapie de couple. Cheryl se révèle ensuite être le chien Mira, présent dans d’autres fins UFO, et Kaufman un alien.

La toute dernière scène montre Cheryl refermer le carton contenant les divers objets ramassés tout au long du jeu, près d’une photo de son père, et s’en aller, choisissant d’aller de l’avant. Le générique de fin dévoile une chanson douce « Acceptance » ou plus agressive « Hell Frozen Rain » selon les fins obtenues, en même temps que l’analyse psychologique du joueur défile, et nous invite à recommencer le jeu.

L’art de l’ambiguïté

Rien qu’avec ces fins et ce twist final, il y aurait beaucoup de choses à dire sur ce qu’est Silent Hill Shattered Memories. Mais en recommençant le jeu une deuxième fois, en changeant mes réponses face à Kaufman et mon attitude de jeu, je me suis aperçue qu’il existe bel et bien une assez grande diversité de variations tout au long de l’histoire.

Cela va de l’apparence prise par les autres personnages et de leurs attitudes à des détails plus subtils. Cybil peut être gentille ou agressive, habillée en flic, en militaire ou en policière plus sexy ; Michelle peut être timide ou joyeuse, avec trois tenues différentes ; Lisa a un accident soit de voiture, soit avec une ambulance, et peut mourir de deux manières différentes. Les décors peuvent changer, tout comme le nom des enseignes, ou les messages entendus peuvent avoir quatre variations différentes. On accède à certains bâtiments, pas d’autres, et vice-versa. Même les dialogues prononcés par Harry peuvent changer, tout comme Dahlia a également trois ou quatre variations d’apparence. Les monstres de l’Otherworld se modifient eux-mêmes selon la fin vers laquelle on tend.

Certes, les questionnaires donnés par Kaufman ne sont pas des plus subtils (tests de Rorschach, questionnaires basés sur l’introversion/expansivité, l’activité sexuelle, la vision du mariage), mais le jeu agit plus subtilement qu’on ne le pense. Ainsi, quand dans un cauchemar, on a un labyrinthe de portes, je n’ai pu en sortir qu’en faisant demi-tour au lieu de tourner à droite comme je l’avais toujours fait durant le jeu. Lors de la 2e partie, j’ai tout fait pour avoir la fin Sleaze and Sirens, et même l’apparence des monstres indiquaient que je m’y dirigeais, devenant plus féminine. Mais j’ai finalement obtenu la fin Bearer of Guilt et Drunk Dad. Silent Hill Shattered Memories n’est sans doute pas parfait au niveau d’une analyse psychique un peu trop cliché, mais le jeu réserve des surprises, et est bien plus intelligent qu’il n’en a l’air.

Si le surnaturel est entièrement absent de cet opus, ou presque (tout est dans l’imaginaire de Cheryl) on peut se demander où est la part de réalité, de souvenirs réels et des souvenirs créés par Cheryl. En un sens, cette reconstruction de sa mémoire est Silent Hill. Au début, on joue en croyant qu’on est Harry, y compris face à Kaufman, alors qu’on est Cheryl et que par nos réponses, nous définissons qui est Harry, quelle vision elle a de lui. Mais ce sont ces visions qui altèrent ensuite les variantes du jeu et la façon dont Harry y réagit. Certes, des éléments du réel interfèrent (les mémos qui donnent trace de ce qu’a vécu la vraie Cheryl). Mais on ignore aussi au début à qui appartiennent les objets qu’on trouve : « Ce sont des souvenirs qui n’ont pas de signification pour moi, mais ils sont sûrement importants pour quelqu’un. »

De cette manière, bien qu’étant chronologiquement à part des autres Silent Hill, et sans surnaturel, cet opus-ci respecte toujours le thème principal du jeu : la psyché du héros reflète ce qu’on trouvera dans cette ville. Cheryl a vu ses parents se séparer : ce n’est pas un hasard si Michelle rompt avec son petit ami, et vice versa. Dahlia, jeune et vieille, est présentée sous un jour au final peu sympathique de droguée, car Cheryl la jalouse et la considère comme un monstre (complexe d’Elektra, sans doute). Lisa est attirante aux yeux de Harry, mais finit par mourir de façon assez inexpliquée. Cybil agit comme une aide et un agent voulant révéler la vérité à Mason sur sa mort, mais est arrêtée à chaque fois par la glace, qui représente le refus de Cheryl de voir la réalité. Harry lui-même n’est qu’un avatar de Cheryl dans la reconstruction de ses souvenirs : il sera ce qu’elle a envie qu’il soit, mais cela dépendra de comment nous agissons en tant que joueur, comment nous percevons le père et la fille, et comment nous nous projetons nous-mêmes dans le jeu, ou ressentons les rapports à la famille. J’ai aussi eu l’impression que ce n’était pas la première fois que Cheryl subissait cette thérapie, et qu’il y avait une volonté certaine de faire descendre son père du piédestal même sans l’intervention de Kaufman, le rendant encore plus humain et pathétique (dans le mauvais sens) que dans le premier jeu.

Silent Hill Shattered Memories est donc extrêmement différent des autres opus de la série, mais il y mérite pour autant largement sa place. Il est une réflexion sur la place du joueur dans le jeu, sur les multiples interprétations qu’on peut trouver à une histoire et à des personnages, et il joue effectivement avec nous autant que nous jouons avec lui. Il est à part, mais en partant dans un côté psychologique et méta du jeu à l’intérieur du jeu, il devient une expérience très intéressante et poignante. La fin ne m’a pas émue autant que celle de Silent Hill 2, mais presque…


2 réflexions sur “Silent Hill : Shattered Memories | Retrogaming, 2009

Votre commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l’aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion /  Changer )

Photo Google

Vous commentez à l’aide de votre compte Google. Déconnexion /  Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l’aide de votre compte Twitter. Déconnexion /  Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l’aide de votre compte Facebook. Déconnexion /  Changer )

Connexion à %s

Ce site utilise Akismet pour réduire les indésirables. En savoir plus sur la façon dont les données de vos commentaires sont traitées.