Le complexe d’Eden Bellwether | Benjamin Wood, 2012

Cambridge, de nos jours. Au détour d’une allée de l’imposant campus, Oscar est irrésistiblement attiré par la puissance de l’orgue et des chants provenant d’une chapelle. Subjugué malgré lui, Oscar ne peut maîtriser un sentiment d’extase. Premier rouage de l’engrenage. Dans l’assemblée, une jeune femme attire son attention. Iris n’est autre que la sœur de l’organiste virtuose, Eden Bellwether, dont la passion exclusive pour la musique baroque s’accompagne d’étranges conceptions sur son usage hypnotique…

Admettons-le, je n’aurais sans doute pas croisé la route de ce livre s’il n’avait pas un synopsis étrangement évocateur de celui du Fantôme de l’Opéra. Ce n’est pas un mal, puisque cette similarité a permis de découvrir une lecture belle et passionnante. Il a d’ailleurs suffi de plonger dans les premières pages, pour avoir cette réflexion devenue plutôt rare « quel que soit le déroulé de l’histoire, je sens que ça va me plaire et être un bon livre ». Je ne me suis pas trompée là-dessus.

Le premier roman de Benjamin Wood peut se targuer d’être prenant et hypnotisant, pour son incursion dans la littérature anglaise. On suit l’histoire du point de vue de Oscar Lowe, un jeune homme qui travaille en tant qu’aide-soignant dans une maison de retraite. On ignore quasiment tout de lui, excepté qu’il a des rapports compliqués et distants avec sa famille, et qu’il compense les études qu’il n’a jamais eues par des lectures empruntées au seul patient qu’il apprécie, le lucide et cassant Dr. Paulsen. Oscar est un soir attiré par les notes d’un orgue, dans une chapelle : c’est l’événement qui le conduit à se mêler à la famille aisée des Bellwether, tombant amoureux d’Iris. Il devient également fasciné et révulsé à la fois par son frère, Eden. Ce dernier prétend que c’est sa musique qui a conduit Oscar à rencontrer Iris, et s’impose comme instrument du destin essentiel. Tout le livre s’articulera ensuite autour de ce personnage énigmatique et narcissique, qui utilise la musique comme traitement médical et est persuadé de sa toute-puissance. Autant dire que le jeune Eden souffre d’un problème mental qui ne sera jamais clairement diagnostiqué, mais qui rend son personnage totalement imprévisible et dur, ambigu, amenant à faire ressentir pour lui autant de fascination, que d’incrédulité et de méfiance. Le lecteur est pris dans les mêmes doutes qu’Oscar face à ce personnage, tandis que l’histoire s’enrichit en tension et en psychologie, virant au thriller.

Le Complexe d’Eden Bellwether se révèle extrêmement riche, tant par les thèmes qu’il aborde que par la description de ses relations humaines. Il y a tout d’abord l’opposition de deux mondes, celui de dur labeur, populaire, d’Oscar Lowe, qui a toujours dû ne compter que sur lui-même pour vivre, face au monde presque aristocratique, universitaire et aisé d’Eden et de sa sœur Iris, ainsi que de leur groupe d’amis, tous étudiants, tous destinés à de brillantes carrières, peut-être plus par habitude familiale que par véritable désir. Puis vient ensuite la musique baroque dont fait usage Eden à des buts fort peu catholiques, puisqu’il est persuadé de pouvoir guérir les gens de n’importe quel mal grâce à celle-ci. Oscar et Iris en font ainsi l’expérience, concluante au début, avant qu’ils ne se rendent compte que la foi et la croyance ne sont pas aussi miraculeuses que prévu. On oppose ainsi la croyance aux miracles à la dure réalité, l’espoir face au concret. Et bien sûr, le livre ne serait rien sans la psychologie dans laquelle il nous plonge par le personnage d’Eden, en faisant un jeune homme narcissique, entre le génie et le manipulateur, un être aussi complexe qu’effrayant, supérieur aux autres, utilisant cette force pour mieux dissimuler le trouble dont il souffre.

C’est autour de cet être que les personnages se dévoilent et imposent leur propre personnalité. Oscar, terre à terre, qui doutera presque immédiatement d’Eden, et qui est pourtant fasciné par lui, parce qu’il est son inverse, et aspire pourtant au même but : aider, soigner les gens, si ce n’est qu’Oscar agit dans l’ombre et sans rien attendre en retour. A côté de ces deux héros, on trouve Iris, terriblement vive et piquante, vivant pourtant dans l’ombre de son frère, tiraillée entre l’affection et l’admiration qu’elle lui voue, et ses sentiments fidèles envers Oscar. Le déchirement qu’elle éprouve montre bel et bien aussi l’emprise que son frère a sur elle, et par extension, la façon dont Eden a pu charmer sa famille et ses amis (personnages restant en arrière-plan, mais non dénués d’intérêt) sans jamais être inquiété de ses actes extrêmes.

Bien que le dernier retournement de situation arrive un peu trop brutalement à mon goût, le revirement donné à Oscar à cette occasion est particulièrement imprévisible et violent, révélateur d’un personnage sur lequel on en savait peu, mais suffisamment pour y être attaché. Le style anglais et gothique est aussi présent et contribue parfaitement au charme du roman. L’écriture de l’auteur est plus précise et limpide que véritablement ciselée, ce qui n’empêche pas les 500 pages d’être très vite tournées et de se montrer prenantes. Non seulement son histoire est passionnante, mais ses personnages sont bien vivants sous sa plume, conférant à ce roman son propre souffle et de la force dans l’humanité des protagonistes que Benjamin Wood dépeint. A noter que le prochain roman de l’auteur, L’Écleptique, paraît ce mois-ci chez Robert Laffont.

Ma théorie est que l’espoir est une forme de folie. Une folie bénigne, certes, mais une folie tout de même. En tant que superstition irrationnelle, miroirs brisés et compagnie, l’espoir ne se fonde sur aucune espèce de logique, ce n’est qu’un optimisme débridé dont le seul fondement est la foi en des phénomènes qui échappent à notre contrôle.


5 réflexions sur “Le complexe d’Eden Bellwether | Benjamin Wood, 2012

  1. Voilà, je viens juste de terminer ce roman de Benjamin Wood ! C’était une excellente lecture, et comme tu l’avais prévu, j’ai absolument adoré. Outre le prélude au récit, qui annonce clairement une issue tragique, Eden Bellwether est effectivement de ses personnages qui ne peut jamais réellement trouver d’apaisement. Il est passionnant, certes, mais je l’ai trouvé surtout complètement odieux. Je ne lui ai trouvé à aucun moment la moindre étincelle d’humanité, il est trop omniscient, ses troubles narcissiques sont trop profonds pour qu’on puisse, je trouve, complètement s’y attacher. Il intrigue, certes, mais le récit étant mené par Oscar, personnage sans doute le plus sensé de toute l’histoire, et de loin le plus rationnel, qu’on se positionne immédiatement de son point de vue, et que de fait, il est quasiment impossible de trouver la moindre justification à le personnalité retorse d’Eden Bellwether… Il est juste un esprit déréglé… En tout cas, j’ai trouvé la fin du bouquin très éprouvante, même si on voyait venir la catastrophe à des lieues à la ronde, et j’ai vraiment tourné la dernière page avec regret. C’est un excellent roman, et au-delà même, un excellent exposé de psychologie sur l’espoir et la résilience… Encore mille mercis pour ce très beau conseil de lecture (encore un ! :)) ! Je pense que je ne manquerai pas le prochain livre de Benjamin Wood à sa sortie ! A bientôt !

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    1. Je me doutais que tu aimerais ! Comme toi, j’ai trouvé Eden Bellwether très intéressant mais également détestable…je crois que ça faisait longtemps que je n’avais pas trouvé un personnage insupportable comme ça d’ailleurs ! Et puis, avec le recul, on s’attache effectivement beaucoup à Oscar et on est d’autant plus surpris par ses réactions dans les dernières pages. Bellwether est juste un mégalo narcissique, même s’il se donne du mal pour séduire son monde. C’était effectivement très bien écrit… J’ai vu le nouveau livre de l’auteur passer entre mes mains à la bibliothèque, mais je ne pense pas le commencer tout de suite. A bientôt ! Je suis très contente que ça t’ait plu, en tout cas.

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