The madwoman in the attic, ou le syndrome de la femme folle dans le grenier

Cet article spoile les œuvres suivantes : Jane Eyre, American McGee’s Alice, l’évolution d’Helena dans Orphan Black, de River Tam dans Firefly/Serenity et A cure for life. Passez votre chemin si vous souhaitez les découvrir…

« The madwoman in the attic » n’est pas une expression sortie de nulle part. Elle désigne, à tout lecteur de Jane Eyre, la première femme d’Edward Rochester dans le roman de Charlotte Brontë, Bertha Mason. Rochester, suite à diverses influences, mais aussi par amour, a épousé Bertha, une femme créole dont la maladie sanguine n’a toutefois pas tardé à se révéler. Aussi belle et angélique que pouvait être Bertha au début, elle s’est peu à peu transformée en une sorte de furie dévorée par la folie, une sensualité bestiale et l’impossibilité de tout raisonnement. Rochester n’a donc eu d’autre choix que d’enfermer sa femme, aussi dangereuse pour lui que pour elle-même, dans un grenier de Thornfield. Ce lourd secret sera ensuite bien gardé, jusqu’à ce que Rochester essaye d’épouser Jane Eyre, à qui sera dévoilé ce premier mariage. Pour finir, Bertha finit par mourir dans l’incendie dévastant le manoir, malgré les tentatives de Rochester pour l’aider.

Depuis ce roman, l’expression « madwoman in the attic » qu’on traduira certes assez lourdement en français par « la femme folle enfermée dans le grenier », a été reprise pour désigner toute femme ou épouse verrouillée à double tour dans une pièce sombre d’un quelconque manoir, et hystérique de préférence. C’est aussi le titre d’un essai de Sandra Gilbert et Susan Gubar portant sur une vision féministe de la littérature victorienne. Dans cet ouvrage, il est pointé que tout auteur masculin de l’époque avait tendance à écrire les personnages de femme comme angéliques, douées de patience, d’amour, de vertu selon les règles sociales de l’époque ; ou bien comme des démons, débordant de sensualité ou de violence incontrôlables. On retrouve sans peine, également, cette vision ambivalente de la femme à travers les personnages de Jane Eyre et Bertha Mason, ou presque. En tout cas, nulle trace d’entre-deux entre ces visions de la femme.

Toutefois, l’idée de cet article vient bien d’ailleurs, même si « the madwoman in the attic » s’est ensuite assez vite imposée à mon esprit. Je suis partie d’autres personnages fictionnels, appréciés et découverts au cours des années, et qui m’ont enfin semblé avoir un fil commun visible, après avoir si longtemps cherché ce qui les reliait ensemble. Alors, il n’y a plus qu’à vous laisser découvrir une courte sélection de ces protagonistes qui oscillent entre hystérie et bestialité, enfance et âge adulte, gothique et fantastique, au gré des thématiques les liant.

I. Bertha Mason dans Jane Eyre – Éducations et perversités

On repartira de la littérature victorienne pour ce point. Au XIXe siècle, l’éducation des femmes se résume en quelques mots : passivité, soumission (à la société, à la famille ou au futur mari), grâce et élégance. Je caricature peut-être un peu, mais en partant ne serait-ce que de Jane Eyre et de Wilhemina Harker dans Dracula, cela se ressent. Leur éducation est religieuse, traditionnelle, ne leur permettant guère de grandes libertés. Elles apprennent peut-être les langues étrangères, mais surtout les bonnes manières, la couture ou la musique, tout le nécessaire pour être parfaitement respectable dans une société où on attend d’elles surtout douceur et conversation, en plus d’être de futures bonnes mères de famille. Bien sûr, c’est un peu réducteur, de par l’époque, mais aussi parce que Jane et Mina Harker se démarquent, l’une en étant une gouvernante indépendante, sans lien de famille, l’autre parce qu’elle entreprend d’apprendre également la sténographie. Il est fort probable que Bertha Mason, au moment où elle était saine d’esprit, a eu la même éducation.

C’est ensuite là que le terme « the madwoman in the attic » intervient, pour désigner une femme hystérique enfermée dans le grenier d’une demeure gothique. La vision victorienne des femmes est double et sans nuances : c’est l’ange ou le démon. Bertha, sans doute aussi angélique, belle et humble pouvait-elle paraître à Rochester au début – le roman en parle ainsi, et cette vision semble également présente dans la préquelle La Prisonnière des Sargasses (Jean Rhys) centrée uniquement sur le personnage de Bertha et son passé – devient folle. Mais pas n’importe quelle folie, la fameuse hystérie occasionnant les scènes de folie dont même les opéras de l’époque raffolent, la plus célèbre étant l’air de Lucia di Lammermoor. Bertha Mason devient alors un personnage dangereux, capable d’attaquer, voire de tuer, Rochester, son propre frère, d’incendier Thornfield ou de détruire la robe de mariée de Jane. A noter qu’au final, ces actes d’agression ne sont tournées qu’envers les choses ou les personnes qui l’ont dupée, qui lui rappellent l’avenir qui aurait dû être le sien.

Cette folie si présente dans le roman et la littérature victorienne a une autre racine, qui démontre alors cet aspect de dualité entre l’ange et le démon. Bertha est décrite par Rochester d’une grande beauté, mais aussi d’une sensualité bestiale, d’une sexualité déviante jamais rassasiée, en plus de son esprit fou qui semble prendre plaisir à le manipuler. Pas étonnant donc qu’il préfère une Jane plus mesurée, plus forte, douée d’un sens certain de la justice, à une femme folle qui ne peut que le détruire… et dont la sensualité brute peut parfaitement le dévaster et l’effrayer. Alors, il l’enferme, la dissimule, s’assure qu’on ne parle plus d’elle. Le problème Bertha Mason est ainsi réglé, dissimulé au même titre que le tabou de la sexualité, ou du moins le croit-il.

Cela permet d’ailleurs d’évoquer un autre parallèle troublant : rien n’aurait empêché Jane de devenir un personnage similaire à celui de Bertha, si elle avait été malade, ou bien privée de ses moyens, dépossédée de sa liberté, enfermée comme un animal. Les deux personnages féminins sont décrits avec la même force de caractère, le même esprit assez rebelle et indépendant. On trouve là un parallèle, un effet de miroir dont on ne se rend pas tout de suite compte, mais bel et bien présent.

Ainsi, comme on peut s’en douter, l’éducation si rigide et si puritaine de l’époque victorienne est, quelque part, la cause de la vision de cette dualité de la femme dans les romans de l’époque. C’est aussi en partie ce qui fait que les personnages, notamment féminins, tournent si mal quand la folie s’impose. L’obsession de la pureté et de la douceur s’inverse pour aller dans des penchants bien plus sombres et pervers, refoulés jusque-là même dans une mesure normale. Un écho auquel on ne peut s’empêcher de penser est celui de Jekyll, le médecin si rigide créé par Robert Louis Stevenson, qui ne se permet ses fantasmes et sa liberté que sous le couvert de Hyde.

Bertha Mason est-elle réellement une sorte d’ancêtre commun aux autres personnages féminins qui suivent ? Peut-être pas vraiment, mais je leur ai longtemps trouvés des similitudes assez troublantes sans arriver à mettre précisément le doigt dessus. En tout cas, l’expression de « the madwoman in the attic » n’aurait pas existé sans elle, et je ne doute pas qu’elle ait laissé son influence, consciente ou non, notamment en littérature, sous d’autres noms ou d’autres images. Là encore, on peut faire référence à Rebecca, la femme décédée et absente de Maxim de Winter dans le roman homonyme si proche du livre de Brontë, bien qu’elle ne soit pas folle, ou alors dans une démence tout à fait différente et avec une malveillance plus consciente. La femme dans le grenier, c’est celle qu’on cache soit pour sa dangerosité, soit parce qu’elle incarne un secret dérangeant.

II. Alice dans American McGee’s Alice – Violences et jeux de massacre

Par ordre chronologique, nous arrivons à la jeune Alice imaginée par Lewis Carroll, elle aussi issue de l’époque victorienne. Mais plutôt par un chemin détourné : en passant par son adaptation sous forme de jeu vidéo, celle de American McGee’s Alice (à noter que n’ayant pas joué à Alice : Retour au pays de la folie, je ne parlerai que du premier jeu). American McGee’s Alice nous permet d’évoquer un autre aspect de « the madwoman in the attic », résolument tourné vers le jeu de massacre. Bien sûr, la petite Alice a été également sous influence de l’éducation victorienne, mais cela n’a pas beaucoup d’importance ici, et ce même si dans le jeu, elle garde un langage toujours très poli et civilisé, presque décalé avec l’ambiance malsaine et gothique de l’aventure. Elle rejoint ces figures d’innocence troublées, perverties ou détournées.

Le plus important, c’est le parti pris d’American McGee’s Alice. La jeune fille a survécu à un incendie accidentel ayant dévasté sa maison et tué ses parents, et se retrouve à l’asile, tombant dans un état catatonique et impuissant. Elle est alors appelée par les personnages du Pays des Merveilles pour les sauver, et plonge dans cet univers imaginaire dévasté. Car là où la vie d’Alice s’est effondrée suite à l’incendie, le Pays des Merveilles a suivi le même chemin, devenant un royaume sanglant et sombre de terreur sous le règne de la Reine de Coeur. A Alice de libérer le Pays des Merveilles, et de se sauver par la même occasion. Et ce, au cours d’un jeu qui ne serait sans doute plus considéré comme très violent maintenant, mais qui à l’époque avait son flot d’hémoglobine assez important et une atmosphère aussi étrange et onirique que glauque.

Car, évidemment, reprenant le même parallèle d’écriture que Lewis Carroll qui transformait certaines personnes de sa vie en protagonistes fictifs, la plupart des ennemis majeurs du Pays des Merveilles ne sont que des reflets de véritables personnes de l’entourage d’Alice – patients de l’asile, docteurs, personnels. Le boss final, la Reine de Coeur, se révèle au bout du compte n’être qu’Alice elle-même, clamant à la jeune fille qu’elle est responsable de la mort de ses parents et que jamais aucune partie vivante, personnelle, heureuse d’elle ne pourra survivre. Le syndrome d’Alice, qui la condamne à rester à l’asile sans espoir d’en sortir, c’est la culpabilité du survivant, une colère profonde contre elle-même de ne pas avoir pu sauver sa famille. Elle est terrifiée à l’idée de se regarder elle-même, d’affronter le passé, ce qui l’a fait rester pendant dix ans, enfermée.

Son salut, elle le trouve dans son univers imaginaire, où ses obsessions et ses hantises sont reflétées, au terme de luttes sanglantes, y compris contre elle-même, un monde de fantasmes impossible dans son existence réelle. Alors, oui, elle aussi a le syndrome de la femme folle enfermée, dans l’asile plutôt que le grenier, en quête d’un miroir d’elle-même et poursuivie par des images du passé. Sa fin heureuse, elle l’obtiendra en se pardonnant de la mort de ses parents et en sortant finalement de l’asile.

III. Hannah dans A cure for life – Enfance et âge adulte

Un saut dans le temps nous amène à un personnage principal féminin assez inattendu, mais le plus récent chronologiquement, et qui a peut-être permis de débloquer toutes les réflexions de l’article… Hannah, dans A cure for life, fait également partie de ces femmes dérangées dont on ne sait pas trop si on les apprécie, ou si elles effrayent. On note également avec elle le fait d’attribuer un physique assez particulier à ce type de personnages, pas vraiment harmonieux, d’une beauté dissonante qui reflète bien leur état mental. Souvent dans ce film, le personnage est silencieux, parfois il semble même être une apparition imaginaire : ses mots sont hésitants, approximatifs et maladroits, quand elle ne parle pas par énigmes.

Hannah, dans le film, est tout d’abord une patiente de la cure à laquelle le héros se retrouve soumis malgré lui. Mais elle est aussi qualifiée de différente et de particulière, de par sa maladie ; de plus, le directeur de la cure la considère comme sa propre fille. La jeune fille est presque adulte mais a l’intelligence émotionnelle d’un enfant, accusant un certain retard de développement. Toutefois, elle aidera en partie le héros à découvrir ce qui se cache derrière la cure.

Pas tout à fait enfant, pas tout à fait femme – elle est d’ailleurs réglée vers la fin du film afin de servir la trame narrative – Hannah fait incontestablement figure de folle, du moins au début, ne serait-ce que pour les autres personnages. A elle aussi, une éducation stricte et limitée sera donnée, délimitant et resserrant par-là même ses propres besoins et désirs à des frontières nettes : son « père » d’adoption la traite comme une enfant, ne la laisse s’habiller que de blanc, lui laisse des poupées, alors qu’elle a au moins seize ans. Comme pour les autres madwomen in the attic, elle est enfermée, non seulement physiquement puisque aller hors du centre de la cure lui est interdit, mais aussi psychiquement, par une prison et des limitations volontairement imposées. Elle est également piégée dans un état enfantin, spontané, tout en pouvant soudainement avoir des réactions d’adulte imprévisibles. Toutefois, contrairement à d’autres, Hannah est ignorante de la sexualité et n’a pas de rôle particulièrement actif dans son évolution, retrouvant plutôt le cliché de la demoiselle en détresse par la suite, comme dans toute bonne ambiance gothique.

Ce qui n’empêche pas qu’une part d’elle sait, plus ou moins consciemment, les sombres secrets derrière la cure, et ses dangers. Alors, derrière l’enfant, on a malgré tout un personnage qui est lui aussi en quête de son identité, d’elle-même. Son identité véritable agit encore ici par le miroir, en voyant le portrait d’une femme dont on entend l’histoire durant le film. En vérité, Hannah est la descendante du couple formé par « son père d’adoption » et la sœur de celui-ci (la femme du tableau) des décennies plus tôt, et son « père » ne souhaite que perpétuer une lignée de sang pur avec elle, expliquant pourquoi elle a toujours été enfermée et élevée dans l’ignorance de qui elle était vraiment. La démarcation particulière entre l’enfance et l’âge adulte a une place toute significative chez ce personnage, peut-être davantage que les autres, tout en servant la quête d’identité dont Hannah ressent le besoin.

IV. River Tam dans Firefly/Serenity – Grâce et manipulations

Cela fait très longtemps que je n’ai pas revu Firefly ou Serenity, mais River Tam a tout de suite été mon personnage préféré. Peut-être ne le serait-il plus avec le recul, et que la série a mal vieilli, mais là n’est pas la question. River a d’ailleurs été un personnage assez marquant pour moi, la première « madwoman in the attic », simplement parce que je l’ai toujours trouvé très touchante, bien que discrète dans la série, et qu’elle soit capable d’atrocités.

Firefly se situe dans un univers de science-fiction mélangeant vaisseaux spatiaux et cow-boys. River, elle, est une jeune fille brillante, tellement surdouée qu’elle part à l’Académie de l’Alliance, l’institution politique fédérant ce monde, pour y suivre un programme exceptionnel. C’est son frère Simon qui vient l’en délivrer, quelques années plus tard, et qui fuit avec elle, enfermée dans un caisson la maintenant en sommeil. Quand River se réveille, il est tout de suite évident que la jeune fille a perdu quelques cases lors de son apprentissage chez l’Alliance, ou du moins on le croit. Se baladant souvent pieds-nus, l’air absent, ayant parfois des visions, parlant par métaphores, mots maladroits, elle rejoint tout à fait les attitudes gestuelles d’Hannah ou d’Helena.

Pourtant, il demeure en elle une profonde intelligence, une hyper-sensibilité tenant de la télépathie, et ce ne sera pas le seul « pouvoir » qu’elle semble avoir. Dans certaines situations, elle est capable de faire preuve d’une extrême force physique, servie par ses talents de danseuse, lors de combats, ou de tuer deux personnes après un seul regard pour vérifier où tirer. On retrouve sans nul doute le combo de la fille dérangée, avec une violence latente qui peut éclater pour des raisons inexpliquées.

Mais ce n’est pas cet aspect « super-héroïne » qui marque le plus. River Tam m’a toujours semblé un personnage extrêmement touchant et humain, une fille perdue qui a été manipulée et soumise à des expériences dont elle ne garde pas de souvenirs, une sœur qui a appelé son frère à l’aide et n’aurait pu s’en sortir sans lui. Elle a tout du personnage qui doit se reconstruire après un traumatisme qui a perturbé son état psychique, la faisant vaciller entre un adorable côté enfantin et le sang-froid d’un tueur impitoyable. Car, on finit par s’en douter dans la série, et le comprendre avec le film, la jeune fille a été la proie d’expériences intensives à but militaire, de créer des soldats d’exception, et du peu qu’on en voit, cela suggérait quelques tortures aussi bien physiques que mentales, sans compter le développement de capacités extra-sensorielles de force. Ce qu’on garde de River Tam, c’est peut-être sa fragilité avant sa folie, sa conscience d’être devenue folle ou une anomalie – elle ira jusqu’à demander à son frère de la tuer – soit le côté avant tout humain du personnage. Cela est d’autant plus paradoxal que les expériences sur elle n’ont pas échoué : elles ont au contraire réussi à la perfection pour faire d’elle une arme vivante.

A la fin, sans être guérie – car il n’y a rien qui puisse être guéri – River finit par recouvrer la mémoire, accepter qui elle est, même si cela implique de vivre assez éloignée de la civilisation et de rester une anomalie. En cela, elle rejoint le dernier personnage féminin présenté dans cet article.

V. Helena dans Orphan Black – Miroirs et quêtes d’identités

C’est dans l’univers des séries télévisées qu’on trouvera Helena. Elle est peut-être le personnage qui cumule le plus toutes les similarités des madwomen in the attic, qui demeure imprévisible et assez apologiste à bien des égards.

Helena, tout d’abord, est dépossédée de nom : on ne saura jamais si elle en a un. Élevée dans un couvent ukrainien jusqu’à ses sept ans, elle est ensuite recueillie par un fanatique religieux, qui l’amène à détester ses « soeurs », les autres clones de la série, et l’entraîne à devenir une tueuse impitoyable chargée de toutes les éliminer. Au fil des saisons, élément rebelle, elle finit par être délivrée de l’emprise du père Tomas, pour se retrouver enfermée dans une sorte de village reclus prônant clonage et manipulations d’ovules. Elle passe également la troisième saison à moitié enfermée dans une prison, là encore pour expériences génétiques – d’autant plus qu’elle est enceinte – et les deux dernières saisons dans un état plus libre, quoiqu’on soit toujours à sa poursuite pour l’expérience génétique qu’elle est, et pour ses jumeaux.

A cause d’une éducation rigide, Helena finit, comme Bertha, par devenir un personnage tout d’abord noir et dangereux, qui ponctue la série de quelques apparitions presque horrifiques avant de devenir plus gris et nuancé. Ses premières apparitions la qualifient en antagoniste, là où River, Alice ou Hannah sont plus des anti-héroïnes. Elle est en revanche très proche de River dans ses attitudes, pour l’air absent, les réactions imprévisibles, mais a la voix rauque plutôt que des mots hésitants, même si sa façon de parler est assez étrange et provient du fait que l’anglais ne soit pas sa langue natale. Éduquée à coup de principes religieux, de mépris pour la sexualité et pour les autres clones, elle se considère comme l’originale, la seule vraie personne parmi toutes ses sœurs. Inutile de dire que cela en fait un personnage très peu équilibré psychiquement, victime elle aussi d’un certain trouble mental. Elle peut virer entre l’adoration et la haine envers les autres, afficher des attitudes presque attachantes ou déjantées, mais également se transformer en une furie meurtrière qui ne fait pas dans la dentelle.

Helena est un personnage presque gothique dans le sens littéraire du terme, et incontestablement sanglant. Elle est également souvent habillée de blanc, quand elle n’affiche pas une tenue hasardeuse de couleurs et tissus divers. Sa tenue la plus mémorable reste celle de la robe de mariée blanche couverte de sang en saison 2. Elle n’est également pas un personnage qui a le sens du bien et du mal, mais qui agit selon ses propres principes et avant tout pour sa survie. L’ultime menace à ne pas proférer devant elle, c’est de blesser ses sœurs ou des enfants, les symboles de l’innocence par excellence. En prison, elle se retrouve à dialoguer avec un scorpion imaginaire qui représente son instinct de survie. Scorpion qu’elle finira par dévorer, quand ce dernier lui dira de choisir entre sa survie et celle de sa sœur Sarah. Mais cette manifestation de son esprit n’est sans doute jamais très loin…

De fait, Helena est la plus proche de Bertha Mason, tout simplement parce qu’elle est un amas d’énergie brute, d’émotions sans filtre, parce qu’elle agit avec ses entrailles plutôt qu’avec sa tête – ce qui ne l’empêche pas d’être ingénieuse quand il le faut. Quand elle est libre de toute emprise néfaste, elle se laisse aller plus naturellement à l’affection et à l’amour envers sa famille, ou encore vers un jeune homme rencontré dans un bar qui lui plaît et avec qui elle ne va pas par quatre chemins pour l’embrasser. Bien qu’Helena soit elle aussi manifestement dérangée tout en ayant sa logique bien à elle, elle est aussi attachante, une fois qu’on a appris à la connaître, et même en étant un peu plus civilisée, sa nature sauvage ne disparaît jamais vraiment.

Un aspect très intéressant d’Helena, c’est le fait de parvenir à l’apprécier en dépit de tous les actes qu’elle commet. Il est facile de s’attacher à River Tam, qui demeure plus une jeune fille perdue qu’une machine à tuer, par exemple, mais Helena est une autre paire de manches, surtout durant les trois premières saisons. Elle tue plusieurs clones, plusieurs adversaires, un clone masculin (auprès duquel elle s’allongera pour l’accompagner dans son agonie), se venge de celui l’ayant violée médicalement, incendie une habitation, tue également la femme l’ayant portée. Le personnage est incontestablement sombre, tout en trouvant sa rédemption à la fin. La violence latente du personnage ne la définit pas entièrement, mais on comprend mieux pourquoi elle a été si souvent enfermée, au couvent de son enfance, puis dans une cage par le père Tomas. Elle agit le plus souvent en bête traquée, et son passé ne lui donne pas vraiment tort.

Comme tous les autres protagonistes de cet article, Helena est également en quête d’identité. Après avoir dû accepter qu’elle n’était pas l’originale, elle trouve son point de repère en sa vraie sœur jumelle, Sarah, avec qui elle découvre l’essence d’une famille. D’ailleurs, elle finit par fonder la sienne. Mais il est encore une fois pertinent de noter que cette quête renvoie à un miroir du fait de la ressemblance des deux femmes, qu’elles soient les seules clones capables d’avoir des enfants. Helena adore Sarah parce qu’elle sent, dès le début, que cette dernière est particulière (pour cause, c’est sa jumelle). Et ici encore le miroir fait office de reflet : Sarah aurait pu être à la place d’Helena, les deux jeunes femmes ayant le même tempérament passionné et déterminé, la même obstination à protéger leurs enfants. Un autre signe symbolique en ce sens, est que lorsqu’en fin de saison 1, Sarah croit tuer Helena en lui tirant dessus, cet acte échoue : jumelles, Helena a écopé d’un situs inversus, autrement dit, ses organes sont inversés par rapport à ceux de Sarah – un autre renvoi au miroir. Ce n’est pas un hasard non plus si, dans la dernière saison, l’accouchement d’Helena est mis en parallèle à celui de Sarah.

Conclusion

Impossible de ne pas finir sur cette chanson qui m’a toujours semblé représentative des madwomen in the attic.

Les madwomen in the attic sont des personnages qui se sont incontestablement perdus en cours de route, quelle qu’en soit la raison : manipulations génétiques, fausses croyances, trouble mental (toujours indéfini, par ailleurs). Et par conséquent, qui cherche de nouveau à être elles-mêmes, affrontant plusieurs reflets : elles-mêmes dans le passé, ou au travers d’une autre vie en parallèle, d’un autre personnage proche d’eux. Elles sont des personnages dont l’éducation a toujours été extrêmement rigide et contrôlée, que ce soit dû à l’époque ou à ce qu’on attendait d’elles, et l’enfermement aussi bien mental que physique a toujours fait partie de leurs conditions de vie. Ce sont, à n’en pas douter, les causes qui les mènent à devenir plus tard extrêmes, « folles », victimes des circonstances ou de tâches imposées, et représentantes des parts plus sombres de l’humanité. Fort heureusement, elles trouvent souvent leur salut en échappant à ces circonstances extérieures et en trouvant une certaine forme de paix, même si pour certaines, comme Bertha Mason, c’est par le fait de mourir en refusant d’obéir à Rochester. Ce sont des personnages qui pourraient par moments, avoir l’air tout à fait adorables, avant de révéler un potentiel extrêmement dangereux et qui fait partie de leur personnalité, bien que ce soit souvent plus par le biais de l’acquis (de force) que de l’inné.

Et cela en fait tout simplement des personnages intéressants, même s’il faut avouer que leur air dérangé dans les séries ou les films les dessert plus qu’un peu quand il s’agit d’attirer la sympathie du lecteur ou du spectateur. On aurait même pu rajouter Norman Bates à cette liste, mais peut-être est-il trop sûr de lui pour véritablement y figurer ? Il faut admettre que la « madwoman in the attic » est une figure, une image, peut-être tellement associée à la littérature gothique ou victorienne qu’on ne peut pas trop y classer de personnages masculins. Car ironiquement, l’équilibre des différents caractéristiques de ce type de personnage est parfois difficile à trouver.


2 réflexions sur “The madwoman in the attic, ou le syndrome de la femme folle dans le grenier

  1. Bon, je n’ai quasiment rien vu mais je vais quand même lire, tant pis pour les spoilers…
    Je ne connaissais pas cette expression, mais c’est toujours sympa de comparer des personnages à partir de choses classiques, presque mythologiques, comme je l’avait fait avec Dom Juan, Oedipe, etc. Il est clair que dans beaucoup d’œuvres, soit les femmes sont complètement lisses, soit elles sont le démon en personne. Dernièrement on essaie aussi de faire des femmes exagérément badass, et donc rebutantes. Enfin tous ces clichés commencent à disparaître, tout simplement parce qu’on commence enfin à écrire les femmes comme les hommes. Ou plutôt, on écrit le personnage, indépendamment de son sexe, ce qui fait qu’on commence à avoir des choses sympas dans les séries, le jeu vidéo, et dans une moindre mesure le cinéma. Pour Alice, j’aime bien cet univers, mais rien que le Disney me met mal à l’aise au final. :red: Je ne m’attendais pas à retrouver A cure for life, même si elle a bien sûr sa place ici. C’est emblématique quand le héros ne voit que des apparitions d’elle, sur les toits, au début. Je n’ai pas grand chose à ajouter, car, malheureusement, aucun autre personnage ne me vient à l’esprit. Mais c’était sympa de lire cette nouvelle théorie, et tous ces portraits. 😉

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    1. Les spoilers étaient nécessaires pour cet article ^^’
      Quand on trouve le fil commun qui les relie tous, ça fait en effet plaisir, et découvrir de nouvelles choses. Comme tu le dis, même si ce type particulier de personnage est assez intéressant, il n’en demeure pas moins marqué par une vision assez dualiste de l’écriture de personnage féminin (sauf Helena qui est dans une série « féministe » peut-être). Heureusement que oui, maintenant, il y a beaucoup plus de diversité d’écriture et tant mieux, enfin ! American McGee’s Alice est plus glauque encore que dans le Disney, en effet, même si le premier jeu a quand même vieilli. C’est A cure for life qui m’a peut-être donné le dernier élément du puzzle, donc merci à toi pour la découverte, et pour ce commentaire. 😀

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