Le château des Bois Noirs | Robert Margerit, 1954

Au lendemain de la guerre, une jeune fille élevée dans le meilleur monde se laisse épouser par un hobereau de la Haute-Auvergne. Tournant le dos à une existence parisienne vouée à la mondanité, elle ira vivre avec lui dans la retraite anachronique d’un vieux manoir de famille, au cœur des Bois-Noirs, ce petit massif forestier perché entre la Loire et l’Allier, et que le temps semble avoir oublié.
Dans ce lieu d’un autre âge, elle découvre avec quelque stupeur un monde qui n’a pas encore dépouillé son antique barbarie – monde auquel elle décide, tant bien que mal, de s’adapter.
Elle y sera aidée par l’amitié affectueuse – et bientôt passionnée – de son beau-frère. Mais leur inclination, d’abord inavouée, ne tarde pas à s’opposer à la sauvagerie native du mari, personnage taciturne, emmuré dans sa solitude, et qui nourrit pour sa femme un sombre et insatiable amour. Au point de devenir à son tour, poussé par ses démons, le ministre d’un destin qui a fait séculairement de la vieille demeure le royaume de la Mort la plus cruelle.

Le Château des Bois Noirs est un de ces romans respirant le début du XXe siècle et qui lorgne même un peu vers le XIXe siècle. L’intrigue est on ne peut plus romantique, et également gothique : chose particulièrement plaisante quand on est fan de ces deux genres comme moi. Les romans noirs ou gothiques ont cette belle atmosphère saisissante, presque oppressante, tout en détails et en descriptions, avec des personnages aux caractères bien souvent profonds et passionnés, même si les intrigues sont parfois plus convenues et prévisibles. Mais si vous avez aimé les livres de Gaston Leroux, avec son style à la fois poétique et terriblement vivant, ses personnages romanesques, ou encore les grands classiques du XIXe siècle, il y a fort à parier que Le Château des Bois Noirs vous plaira tout autant.

On partage la découverte de la demeure des Bois Noirs en même temps qu’Hélène, la jeune héroïne du roman : très vite on se retrouve plongé dans les détours d’un manoir en ruine, à l’exception de quelques pièces, d’un endroit respirant le passé et l’immobilité, flirtant avec le gothique. Demeure qui n’est qu’un reflet de son propriétaire, son mari Gustave. Le personnage a quelques aspects totalement javertiens, dans son mélange d’immobilité et d’apathie, de silence et de nature rude, renfermée. C’est sans compter la présence en lui d’un amour sincère pour sa femme, mais tellement enfoui, dissimulé sous la même pesanteur et le même manque de vie que sa demeure, qu’on ne s’étonne pas qu’Hélène le comprenne si peu. Elle tombe ensuite amoureuse de son beau-frère, Fabien, l’inverse même de Gustave, plus vivant, plus passionné, qui cherche à faire revivre cette demeure familiale. Le tout annonce effectivement un triangle amoureux, toutefois, sans exaspération ni cliché, même dans la fin qui en ressortira. Car si l’on comprend bien que ces deux jeunes gens, encore innocents et empreints de la volonté de vivre, s’entendent à merveille, on demeure également fasciné par le portrait tantôt sombre et effrayant, tantôt rude de Gustave, pour qui on éprouve malgré tout quelque compassion et compréhension.

Ce trio permet à l’auteur de tirer une intrigue toute romantique, mais qui laisse aussi la part belle aux relations humaines dans le roman. On assiste tantôt à la description d’un amour purement émerveillé, romantique dans le sens littéraire du terme, entre Fabien et Hélène, tout en montrant à quel point certaines natures finissent par ne pas pouvoir s’entendre, par manque de communication, avec Gustave et Hélène. Cela est également dû au fait que les éducations sont trop différentes, ou que les habitudes, le passé, peuvent être un poids destructeur dans lequel on s’enlise, plutôt qu’on ne s’en extrait.

Le style élégant et imagé de Robert Margerit n’est pas étranger au fait qu’on se plonge très vite ce roman de deux cent cinquante pages. Après plusieurs lectures où le style des auteurs n’était pas particulièrement saisissant (à mes yeux), cela a été un vrai plaisir de parcourir des pages empreintes de descriptions si précises, qu’on a l’impression de respirer et de se promener dans le Château des Bois Noirs, de ressentir les tourments et dilemmes des personnages, la mélancolie sombre qui empreint tout ce roman. Cela le rend si semblable au style gothique, noir, accrocheur, fascinant sans qu’on sache réellement pourquoi, et c’est simplement une merveille pour l’esprit. Le Château des Bois Noirs est une plongée romanesque au cœur du début du XXIe siècle, toute en noirceur, en visions prégnantes et en subtilité, avec des personnages qui sont admirablement dépeints, à défaut d’être des coups de cœur. Et le livre se finit très vite, tant on se retrouve absorbé et envoûté par cette lecture.

Elle ne se trompait pas. Fabien trouvait en effet à son frère un côté monstrueux ; il détestait en lui une absence absolue de conscience, une insensibilité, un égoïsme sans bornes, la répugnante et tragique force de dissolution, de corrosion lente, irrémédiable, que Gustave portait en lui et communiquait comme un venin. Ce poison étranger avait en peu de temps épuisé une race robuste et aventureuse, ruiné son industrie, sa demeure. Il le paralysait, lui Fabien, contraint d’assister, impuissant, au naufrage torpide du vaisseau Dupin qui avait si fièrement cinglé à travers trois siècles. C’était ce qu’il criait malgré lui à sa belle-sœur dans ce « Gustave, c’est la Mort ! » qu’elle ne pouvait comprendre. Aujourd’hui, elle se souvenait de cet avertissement ; mais non, elle ne voulait pas y croire. Il s’était seulement enlisé dans une trop profonde solitude : voilà d’où venait son inertie, son égotisme, son inconscience. Il fallait simplement le tirer de cette prison.


9 réflexions sur “Le château des Bois Noirs | Robert Margerit, 1954

  1. Cela t’étonne si je te dis que ce roman est dans ma PAL ? 🙂 L’analyse que tu en fait donne vraiment très envie !!! Un roman gothique, un vrai, noyé dans une atmosphère romantique… Et des personnages bien torturés comme on aime en voir se débattre et s’enliser dans des contextes tortueux… Je n’ai qu’une envie, le ressortir de la pile ! Au fait, as-tu vu la bande annonce de Star Wars épisode 8 ? Les dernières images sont en train de nous donner raison sur le potentiel torturé de la relation Rey/Kylo Ren… 🙂 Je suppose que tu as hâte de voir cela aussi !

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    1. Ça ne m’étonne pas du tout ! Je suis certaine qu’il te plaira, je te souhaite d’avance une bonne lecture. ^^ Et je suis toute aussi contente que toi de voir qu’ils donnent une relation ambiguë entre Rey et Kylo, tout en espérant qu’ils ne sombrent pas dans les clichés ensuite, mais sauront nous surprendre. J’ai en effet bien hâte ! 🙂

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  2. J’ai terminé de lire enfin Le Château des Bois Noirs, et je l’ai adoré ! Comme tu le dis bien dans ton article, il s’agit d’un roman au style tout à fait sublime ! J’ai pris pas mal de temps pour le lire, nécessaire pour apprécier cette écriture tellement poétique et raffinée, mais aussi tellement noire, mélancolique, avec son côté prophétie funeste… Le triangle Gustave/Hélène/Fabien est très intéressant, plein de contrastes, mais le personnage de Gustave reste de loin le plus saisissant. Un personnage rude, comme tu le dis bien, muré dans ses silences, comme déréglé et absent de sa propre vie, et qui condamne toute sa famille au même sort dramatique. Un personnage que l’on croirait presque inatteignable, s’il n’y avait cette conclusion tragique, inévitable, à l’histoire… Si je ne m’abuse, on ne sait pas réellement pourquoi Gustave en vient à ce caractère si taciturne et si tourné vers le désastre… Je pense qu’à un moment, il dit qu’il en veut à ses parents, sans qu’il y ait davantage de détails, et le mystère reste donc entier. Je n’avais jamais lu l’auteur auparavant mais cela donne très envie de découvrir le reste de son oeuvre… 🙂

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    1. J’étais certaine que ce roman te plairait ! Son écriture est vraiment superbe, on a envie qu’il continue, juste pour le plaisir poétique de la langue, des mots employés…ça m’a parfois beaucoup fait penser à Leroux et Hugo, je l’avoue ! Après, effectivement, c’est très noir, assez sombre, et le trio amoureux change un peu des clichés habituels. J’ai beaucoup aimé Gustave comme toi, il est vraiment d’un genre inhabituel. C’est à la limite quelqu’un qui a choisi de vivre en-dehors de sa propre vie, qui redécouvre trop tard qu’il a un coeur, mais qui préfère s’emmurer de nouveau. C’est un personnage assez horrible, avec le recul, mais on entre tant dans ses pensées qu’on a de l’empathie. Je crois qu’il a ce caractère par héritage de la maison autour de lui (l’ambiance est tellement glauque qu’il s’y enlise), je crois effectivement qu’il en veut à ses parents, il jalouse son propre frère, il n’a jamais pu laisser sa créativité s’exprimer…il a été trop refoulé dans tout, je pense, mais ce ne sont que des suppositions. Je crois que Robert Margerit a fait une saga sur la Révolution française, et ensuite des romans à part. Je suis aussi curieuse de lire un autre roman de lui : je pense que je me tournerai vers l’île des Perroquets, comme je cherche des romans de l’époque de la piraterie. En tout cas, quel style élégant !

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