Lectures de novembre 2017

La servante écarlate (The handmaid’s tale) – Margaret Atwood, 1985 (VO) / 1987 (VF)

Le topo : Dans un futur dystopique, les États-Unis se sont refermés sur eux-mêmes. A cause de la pollution et des déchets toxiques, le taux de natalité est devenu extrêmement bas. La société s’est réorganisée : les Épouses sont les seules femmes ayant du pouvoir, les Marthas sont des domestiques, les rares femmes fertiles sont les Servantes Écarlates, et les autres femmes trop âgées ou infertiles sont reléguées à des tâches mortelles comme le tri des déchets toxiques. Les Servantes Écarlates sont obligées de se soumettre à un rituel de pure reproduction avec les Épouses et leur mari, et c’est bien là leur seule utilité. La narratrice, June, rebaptisée Defred par le maître de maison, raconte sa vie actuelle tout en se remémorant son ancienne existence libre…

Le résultat : J’étais à la fois intriguée, et mitigée, à l’idée de lire La Servante écarlate, toute œuvre étant décrite comme « féministe » ayant tendance à me rebuter. Pourtant, avec la sortie de la série, et les excellentes critiques d’un roman dystopique connu depuis longtemps, je me suis décidée à franchir le pas de la lecture. Et je ne l’ai pas regretté une seconde. La Servante écarlate est une œuvre aussi puissante que Le Meilleur des Mondes ou 1984, aussi empreinte d’avertissements, et dont l’écriture proche de nous la rend encore plus contemporaine, notamment quand on apprend que les États-Unis ont fermé leurs frontières à cause d’attentats d’extrémistes ; autant dire que cela rappelle diaboliquement la situation actuelle du pays. Mais cette troublante résonance avec l’actualité n’est pas le seul charme de ce roman puissant. Il y a l’héroïne, Defred, qui, toute aussi soumise qu’elle soit à son nouveau rôle parce qu’elle n’a pas le choix, qui se révèle ironique, lucide, touchante, et qui nous fait passer par beaucoup d’émotions. La narration à la première personne aidant, on se prend vite d’affection pour elle, et on découvre les règles de son nouvel univers, comment cela a basculé, au fil de ses pensées et de ses rêveries sur le passé où elle était une femme libre. Féministe, l’œuvre ne l’est pas tant que ça, car c’est au final toute la société qui se retrouve interdite de véritables amours, de romantisme, de relations charnelles par plaisir, ou même du simple toucher entre les différents êtres. Encore une fois, cette dystopie assure un contrôle sur tout, à la Orwell : pas de livres, abolition des objets du passé inutiles, interdiction d’utiliser des termes antérieurs à l’époque racontée, surveillance constante de la part des personnages extérieurs. On craint les événements pour Defred, on retient parfois son souffle, ses souvenirs sont impressionnants de force : le roman de Margaret Atwood est prenant, et tout simplement très puissant, tant dans son écriture que dans son histoire. Il ne démérite pas son titre de chef d’œuvre, et des quelques épisodes que j’en ai vus, la série est toute aussi glaçante et réussie. Si vous aimez les dystopies, foncez.

Ta deuxième vie commence quand tu comprends que tu n’en as qu’une – Raphaelle Giordano, 2015

Le topo : Une mère de famille, Camille, tombe en panne en rentrant chez elle. Elle est aidée par un routinologue, qui va l’aider à changer petit à petit sa vie et à retrouver le bien-être qui lui manquait.

Le résultat : Ce « roman » est ce que j’appellerai « alerte succès inattendu des ventes de 2015, et tellement un succès que ça en devient suspect ». L’alerte n’est pas tombée à plat. Il y a eu tellement de rabâchage médiatique autour de ce livre, vendu davantage que le Goncourt 2015, que j’ai fini par l’emprunter pour voir ce que ça donnait vraiment. Pour simplifier, Ta deuxième vie commence quand tu comprends que tu n’en as qu’une est un coaching de développement personnel déguisé en roman simplet, niais, exagérément optimiste et facile à lire. Au cas où ce n’est pas clair, toutes les méthodes de développement personnel sont marquées en gras bien visible, histoire qu’on les différencie bien d’une narration gentillette et de rebondissements ou d’imprévus peu passionnants ou exagérés, que l’héroïne réussit à renverser en peu de temps. Bref, c’est niais, c’est plein de bons sentiments, et je ne doute pas que l’auteure a voulu bien faire en pensant que certaines méthodes de développement passeraient mieux sous forme d’histoire (certaines n’étant pas dénuées d’intérêt, comme la communication non violente). Et au fur et à mesure, cette bonne intention devient d’une lourdeur terrible et artificielle, surfant sur la vague du feel-good et en prenant le lecteur pour un enfant. Pas dépourvu de bonnes intentions ou d’astuces, en somme, mais à une sauce bien trop superficielle et légère. (Si quelqu’un sait d’où vient cette manie française pour les titres à rallonge formant une phrase, je suis preneuse ! )

L’île au trésor (Treasure Island) – Robert Louis Stevenson, 1883/1885

Le topo : Le jeune Jim Hawkins croise le chemin d’un pirate, Billy Bones, à l’auberge dont sa famille est gérante. A la mort du pirate, il se trouve entraîné dans une chasse au trésor sur les mers, où il affrontera le terrible Long John Silver, pirate ambigu et à deux visages…

Le résultat : De la déception. Car j’ai beau avoir envie de lire des romans de pirates, j’en trouve déjà peu, et j’attendais peut-être un peu trop de ce roman mythique, par l’aura qui le suit et par le fait que j’adore l’histoire de Jekyll et Hyde par Stevenson. Et l’Ile au Trésor m’a tout simplement barbée la plupart du temps, avec un début lent, difficile et touffu, puis un certain manque de caractérisation et de charisme des personnages, à l’exception de Long John Silver, qui joue un double jeu tout à fait digne d’un pirate, et qui peut se révéler inquiétant, puis charmeur d’une page à l’autre. Certes, l’atmosphère est assez sympathique, et on se sent parfois bel et bien avec l’équipage de l’Hispaniola, ou sur l’île au trésor, mais cela n’a pas suffi pour me plaire, tout simplement.

Le passage du diable (Devil Walks) – Anne Fine, 2011/2015

Le topo : Daniel Cunningham est un jeune garçon qui a toujours vécu reclus avec sa mère, persuadé d’être gravement malade. Un jour, le monde extérieur le remarque enfin et emmène sa mère à l’asile. Confié à la famille chaleureuse d’un médecin, Daniel se rend vite compte qu’il n’a jamais été malade, que son unique possession, une maison de poupées, possède d’étranges secrets. Son oncle par alliance vient alors le chercher pour l’accueillir dans la maison familiale, modèle exact de la maison de poupées…

Le résultat : Roman gothique, classique, d’initiation pour les adolescents, Le passage du diable est un de ces romans pour la jeunesse qui se lit avec plaisir, même pour un adulte. Daniel est un jeune garçon entouré de mystères, vite attachant, véritable héros qui affronte ses craintes, sa nouvelle vie, sans férir et sans reculer, guidé par le courage et l’altruisme. Et ce dans un monde au final assez noir, entre sa mère folle (pour des raisons à découvrir), une famille qu’il découvre tout juste, un oncle bien mystérieux et versatile, cette maison de poupées qui renferme un pantin diabolique qui rend mauvais quiconque y touche… Avec le cadre d’une vieille demeure délabrée et ancienne, Anne Fine pose les clés du roman gothique, tout en étant moins oppressant, en flirtant avec le fantastique, et avec des personnages plutôt bien dépeints et détournant les clichés. Bref, un plaisir à lire.


4 réflexions sur “Lectures de novembre 2017

  1. Voilà quelques lectures bien intéressantes ! Ta critique de la servante écarlate me tente pas mal, je le croise sans arrêt dans les rayons des librairies, et je finirai bien par me laisser tenter quand la hauteur de ma PAL aura diminué de manière significative 🙂 Quant à l’île au Trésor, je l’ai commencé il y a plusieurs années, mais il m’est tombé des mains. Je n’ai donc jamais eu le courage de l’achever, mon avis rejoint donc beaucoup le tien, en tout cas pour ce que j’en ai lu. Au rayon des lectures relatives à la mer, même s’il n’y est pas vraiment question de pirates, est-ce que tu as déjà essayé les romans de Patrick O’Brian (Master and Commander) ? j’en ai lu un il y a longtemps et je l’avais adoré…. Quant au Passage du Diable d’Anne Fine, il s’agit de l’un de mes romans fétiches ! Je l’ai absolument adoré, je suis ravie de savoir qu’il t’ait plu ! C’est un très beau roman, inquiétant, magnifiquement construit ! Quant à la lecture feel-good au titre improbable, c’est le genre de choses qu’on est en droit de fuir comme la peste 🙂
    En ce moment, je suis en train de lire « Abigaël » de l’écrivaine hongroise Magda Szabó (auteur de la Porte), une merveille !

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    1. La Servante écarlate me semble définitivement à lire, dans le registre des dystopies, elle est excellente, et je ne m’attendais pas à ce que le roman soit aussi bien écrit. Je suppose qu’il y a malheureusement des classiques qui nous tombent des mains, malgré toute bonne volonté de les lire. Je n’ai jamais lu ou vu Master & Commander (c’est bien un film aussi, je crois) mais je jetterai un coup d’oeil à l’occasion ! Je me souviens que tu m’avais parlé du Passage du Diable, il est effectivement très bien construit et c’est une excellente lecture !
      Ah, tu découvres un autre pan de la littérature hongroise, tant mieux ! Je n’ai jamais lu cette auteure, mais n’en ai entendu que du bien !

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  2. Bon, après, il ne faut pas faire l’amalgame du féminisme et des extrémistes… Sinon, j’imagine bien que la « littérature » française, moderne et populaire ne vole pas bien haut. En même temps, c’est difficile de faire lire les gens de nos jour. La communication non violente a effectivement du bon, mais je crois que je ne peux plus entendre ce terme, après qu’on me l’air rabâché, durant mon année de stage. Pour finir, il faut aussi replacer les choses dans leur contexte pour l’île au trésor. Je m’apprête à le faire étudier à des élèves de… 12 ans. 😉

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    1. Disons que je me méfie seulement un peu. red
      Oui presque tous les livres français modernes se ressemblent. Sauf peut-être en jeunesse où c’est plus créatif…
      Pour la comparaison, je lis aussi Moonfleet qui a été écrit quelques années après l’Ile au trésor. J’accroche beaucoup plus, par exemple. Mais ça faisait peut-être longtemps que je n’avais pas relu un vrai classique. Tu diras ce qu’en pensent tes élèves.

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