Annihilation de Alex Garland (2018) | Auto-destruction et mystères de l’être

« Lena, biologiste et ancienne militaire, participe à une mission destinée à comprendre ce qui est arrivé à son mari dans une zone où un mystérieux et sinistre phénomène se propage le long des côtes américaines. Une fois sur place, les membres de l’expédition découvrent que paysages et créatures ont subi des mutations, et malgré la beauté des lieux, le danger règne et menace leur vie, mais aussi leur intégrité mentale. »

Annihilation a été annoncé comme l’un des films de science-fiction les plus mystérieux de l’année 2018, avec raison. Il se base, assez librement, sur le 1er tome de la Trilogie du Rempart Sud de Jeff Vandermeer, et prend ses propres partis. Ce décalage m’a assez fait tiquer, aux premières minutes, notamment parce qu’il me semblait ainsi dénaturer le personnage de la biologiste, son caractère, et ses camarades (réduits à leur profession dans le roman), mais ce ne sont au final que des détails. Annihilation a tout du bouquin inadaptable, tant son intrigue est dense, étouffante et étouffée, encerclée par la nature sauvage qui reprend le contrôle de la Zone X, et tant ce qu’on lit devient tellement effrayant, absurde, empli d’incertitudes, d’innommable (à la manière de Lovecraft) que le montrer à l’écran était une gageure.

Et le film réussit cet étrange pari. Il reçoit actuellement d’excellentes critiques presses, toutefois, comme le roman, je pense qu’il ne parlera pas à tous, car il faut embarquer dans un voyage spécial, obsessionnel, et au premier abord sans aucun sens. Quand on voit Annihilation, il faut accepter de voir à l’écran une beauté aussi étrange que lugubre, ce sentiment de familiarité déformée et effrayante, cette manière de reconnaître les choses tout en les sachant différentes. L’aspect visuel et esthétique du film est d’ailleurs tellement délirant, impressionnant et en même temps poétique, qu’on pourrait croire le réalisateur sous acide et l’histoire sans queue ni tête. C’est tant mieux, car en fait, c’est ce qu’on ressent un peu en lisant le roman, tout en sachant que la symbolique, le sens caché, est là, quelque part…Il suffit juste de regarder au bon endroit, au bon moment. Du moins si on peut regarder ce qui révulse automatiquement, ce qu’on rejette par son étrangeté.

Si cette expédition par cinq femmes en terre inconnue et sauvage fait penser à bien d’autres schémas déjà vus, j’ai l’impression que l’originalité est pourtant bel et bien là : dans les plans de cette nature sauvage et étrange, aux mutations bel et bien présentes, dans la poésie macabre, solitaire et malsaine de certains plans. De même, les monstres qu’affronte l’équipe n’ont pas été vus ailleurs, je crois, et ils sont à la fois perturbants et effrayants. Dans cette zone où la nature a repris ses droits, ils nous sont connus, et pourtant, leur aspect, leur couleur, les rendent bel et bien étrangers. Quant à l’évolution des personnages, elle est aussi traitée d’une étrange manière : difficile de s’y attacher, malgré des éléments de leur passé. Mais ça n’a pas tellement d’importance, dans ce film, bien qu’il soit en revanche très important de savoir ces éléments en question. Je suppose qu’on peut faire plusieurs lectures de ce film où cette équipe affronte un inconnu tour à tour sauvage, surnaturel, extra-terrestre ou peut-être simplement hallucinatoire. Les dialogues entre certains personnages, notamment Lena et la psychologue, seront importants : cette différence expliquée entre l’autodestruction et le suicide, notamment. La première étant quelque chose de fatal, d’inhérent biologiquement à l’être humain même.

Il me semble difficile de parler davantage du film, sans le spoiler, ou m’aventurer sur le terrain des différentes significations qui lui ont été données. Or, Annihilation est sans doute une expérience de film, notamment visuelle, à vivre. A ce titre, on peut regretter qu’il soit sorti par le biais de Netflix, en France, plutôt qu’au cinéma, où le grand écran aurait permis de ressentir encore plus ce film. Car on peut lui donner tellement de lectures différentes, entre la science-fiction pure et dure, la métaphore des maladies, de la nature dominant l’homme, l’évolution de l’âme humaine et de l’être humain, les transformations psychologiques… Bien des fois, on verra des entrevues avec la biologiste, revenue de la Zone X (ou de la zone du miroitement, dans le film) où on s’évertue à lui demander ce qui s’est passé là-bas. Elle ne sait pas, ne s’en souvient pas. Encore un rapport à l’innommable ou à ce qui ne peut être exprimé. Tout comme il est en fait peu aisé de raconter ce film qui se vit plus qu’il ne se raconte.

La fin est ouverte. Beaucoup de choses sont ouvertes à l’interprétation, car le réalisateur prend soin de laisser ses mystères sans clefs directes, bien qu’elles puissent sans doute se repérer à des détails. A cela, il se montre extrêmement fidèle au matériau d’origine, qui laissait avec bien plus de questions que de réponses. Pour avoir fini le tome 2 récemment, le film rejoint le livre avec finesse, finalement. Quand le générique arrive, on finit sur les mêmes interrogations, et c’est sans doute ce qui fait la richesse d’Annihilation – qu’il devienne, par la suite, culte, ou bien considéré comme un soufflé raté.


8 réflexions sur “Annihilation de Alex Garland (2018) | Auto-destruction et mystères de l’être

    1. Oui, c’est effectivement très, très étrange. C’est pour ça que j’hésite entre savoir s’il deviendra culte ou s’il va être un soufflé raté. Mais c’est vraiment une expérience visuelle, et un ressenti (comme le bouquin : je n’en garde pas tant de souvenirs, mais des émotions de lecture un peu hallucinante). Dommage qu’il ne soit pas sorti grand écran, ça le mérite. Mais si tu as l’occasion, tente ! Je serais curieuse d’avoir ton avis et interprétation.

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  1. Bravo ! Superbement écrit ! J’ai vu ce film en début de semaine. Il m’a retourné le ventre… L’expérience était carrément étrange et elle force le spectateur à sortir de sa zone de confort. En fait, je crois que je n’ai pas aimé. Ce film est tantôt beau, tantôt lugubre, très nuancé quelque part. J’ai trouvé la fin du film un peu « excessive » par rapport à ce qui nous est proposé pendant les 60 premières minutes, voire tirée par les cheveux, plus précisément une fois que notre ami la biologiste pénètre dans cette sorte d’orifice menant vers le « cœur du problème » (j’essaie de pas trop spoiler). Cela dit, j’ignorais que le film était la réadaptation d’un livre, donc tu m’a appris beaucoup de choses !

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    1. Je pense en effet que c’est un de ces films qui ne laissent pas indifférent, et comme ils sont très étranges, entre deux atmosphères, c’est clair que ça fait quelque chose de bizarre en les voyant, aux limites du malaise entre le beau et le glauque. J’ai aussi été pas mal décontenancée au visionnage, même en connaissant le livre. Je comprends tout à fait que ce soit difficile de l’aimer, c’est plus une expérience de ressenti au visionnage, qu’un film qu’on peut aimer voir et revoir. Après, cela dépend de ce que tu entends par « excessif » (c’est vrai que c’est dur d’expliquer sans spoiler). Au 2e visionnage, j’ai trouvé la fin plus logique que lors de la première fois, même si on aurait pu souhaiter quelque chose de moins « prévisible » ou « convenu », et qui garde peut-être encore plus de mystère/implicite ? Sans virer côté extraterrestre ou explosion fatale ?
      Le bouquin est toutefois aussi barré, intéressant et malaisant à la fois. ^^ Le 2e tome, un peu moins, le 3e, je verrai quand je l’aurai dans les mains.

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  2. Je suis d’accord avec Eric. J’ai adoré l’univers esthétique. Certains plans, certains « mutants » sont beaux dans le macabre et inquiétants. En plus, j’aime ces films où une petite équipe est poussée dans ses retranchements et doit percer des mystères. Mais malheureusement, ces atouts sont à peine exploités. Les personnages sont froids comme la glace, le rythme lent, et ne parlons pas de la fin, qui est tout en langueur, et un peu incompréhensible (j’ai lu des textes dessus après). Bref, ce film est un peu prétentieux, car finalement, à part quelques réflexions intéressantes (s’auto-détruire est dans notre code génétique ?), je n’en ai pas retenu grand chose. Et pire, pas éprouvé grand chose.

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    1. Je pensais que soit ça te plairait, soit quasiment pas, en effet. Il est certain que j’aurais aimé voir certains personnages plus développés, même si je m’attendais à des stéréotypes, comme dans le bouquin. Qu’ils soient aussi froids est une décision consciente, je pense, pour qu’ils soient vecteurs de ce que ressent le spectateur, plutôt que figures d’identification (si on prend en compte la lecture qu’on fait du film comme (spoiler) métaphore de la dépression ou du fait de l’évolution de l’être.). En ce sens, la fin est aussi à mon avis volontairement lente, et implicite, où le double de Lena est une vision déformée et monstrueuse d’elle-même, voire le « rien » qu’elle est devenue/ou personnification du cancer/dépression et dans lequel elle doit apprendre à se retrouver. En tout cas, je vois bien tout le film dans ce genre de métaphore, dans le fait de provoquer des fatalités (par auto-destruction) et que l’évolution psychologique au cours du temps, des événements, fait qu’il peut devenir difficile de se reconnaître, et qu’on change à partir d’un soi initial (la fameuse fragmentation/miroitement). Et que les personnages changent selon ce qui leur arrive. Ca explique sans doute le rythme lent, mais d’un autre côté, je comprends que la forme empêche que le fond soit aussi intéressant qu’il devrait l’être, et que cela gâche l’identification ou le ressenti qu’on peut avoir face aux persos et aux films dans son ensemble. Prétentieux, je ne sais pas…mais il aurait sans doute pu être moins maladroit, et donc, plus efficace dans son propos. Car le film n’est pas parfait, ça, c’est sûr.

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