A comme aujourd’hui (Every day) – David Levithan | 2013

Chaque matin, A se réveille dans un corps différent, et ne dispose d’aucun moyen de savoir où, et « qui » sera son hôte. Une seule chose est sûre : il n’empruntera cette identité que le temps d’une journée. Aussi incroyable que cela paraisse, A a accepté cet état de fait, et a même établi plusieurs règles qui régissent son existence singulière : ne pas s’attacher ; ne pas se faire remarquer ; ne jamais s’immiscer dans la vie de l’autre.
Des préceptes qui resteront siens jusqu’à ce qu’il se réveille dans le corps de Justin, 16 ans, et qu’il fasse la connaissance de Rhiannon, sa petite amie. Dès lors, plus question de subir sans intervenir. Car A vient enfin de croiser quelqu’un qu’il ne peut laisser derrière lui, ce jour-là, le suivant, jour après jour…

De manière inhabituelle, c’est le trailer de l’adaptation cinématographique de Every Day (A comme aujourd’hui en français) qui m’a mise sur la piste de ce roman pour grands ados. Et le résumé de cette histoire m’a vite intriguée !

A comme aujourd’hui n’est pas le plus transcendant roman pour ados que j’ai pu lire, mais il est indéniablement particulier et mérite qu’on en tourne les pages. A (non genré en anglais, masculinisé plus ou moins en français, malheureusement) est un(e) adolescent(e) dont l’existence est pour le moins déstabilisante : chaque jour, il se retrouve dans un nouveau corps d’un jeune de son âge, garçon ou fille, de milieu riche comme de classe populaire, et peu importe l’orientation sexuelle, le genre, le tempérament ou les caractéristiques physiques… Les corps qu’il habite passagèrement donnent un kaléidoscope de l’humanité : des vies normales, mais aussi où les garçons et filles peuvent être normaux, dépressifs, en surpoids, dans une situation d’immigration illégale, fils ou fille modèle, hétéro, trans, gay, lesbienne, etc. Et par ce biais, renforcé par une narration à la première personne, on se confronte de l’intérieur à de nombreuses situations jamais vécues, ou à des états d’esprit auxquels on pense peu, ou qu’on ne connaît peu, voire pas du tout. Le plus appréciable étant que cette vision est donnée sans préjugés, sans pathos lourd, sans critique non plus. Toutes les vies sont à égalité, et il les respecte tous, sachant que son passage peut induire de lourdes répercussions dans ces existences. Là aussi, on trouve le thème de la conséquence de ses actes sur la vie d’autrui.

Et cela, précisément, parce que A vit par ces passages de corps à corps, la seule vie dont il a la possibilité. Contrairement à d’autres, il lui est impossible de garder des attaches familiales ou amicales, d’avoir des repères fixes, de fixer des projets pour les jours à venir. Mais cette expérience de l’existence de nombreuses personnes lui fait vivre des situations à chaque fois différente, ce qui lui donne pourtant une expérience profonde de la vie et extrêmement diverse.

« Quand on est cantonné dans le même corps, il est difficile de se faire vraiment une idée de ce qu’est la vie. Chacun demeure enfermé dans sa propre perspective. Tandis que lorsqu’on change soi-même chaque jour, on accède plus facilement à l’universel. Et cela à travers les détails les plus ordinaires. On se rend compte que les cerises n’ont pas le même goût en fonction de celui qui les mange, qu’un bleu n’a pas la même teinte selon qui regarde. on découvre tous les rituels étranges auxquels les garçons ont recours entre eux afin de se témoigner de l’affection sans en avoir l’air. On apprend que si un parent vous lit une histoire le soir, c’est qu’il est sans doute un bon parent, car tant d’autres n’ont jamais le temps pour ça. On apprend à reconnaître la valeur de chaque journée, car elles sont toutes uniques. Si tu demandes à la plupart des gens quelle différence il y a eu entre leur lundi et leur mardi, il vont probablement te parler de ce qu’ils ont mangé au dîner chaque soir. Pas moi. Observer le monde à partir d’une multitude de points de vue m’a permis d’en éprouver toutes les dimension. »

Ainsi, A comme aujourd’hui est une énorme ode à la différence et aux existences uniques. Mais il pose aussi de nombreuses pistes de réflexion, non seulement sur la vie de chacun, sur la différence entre l’extérieur et l’intérieur, mais aussi sur la conception de l’amour. A tombe amoureux/se d’une fille ordinaire, qui elle, cependant, continue à être influencée par les différents corps qu’il emprunte. Très honnêtement, cet amour n’est pas ce qu’il y a de plus passionnant dans le roman – j’ai bien plus été fascinée par les réflexions très justes sur le comportement humain de A, et des vies qu’il traverse. Toutefois, la question de savoir comment on aime quelqu’un, est présente et extrêmement intéressante, sur la forme que peut prendre cet amour, sur ce qu’on accorde à la personne en face.

« D’après mon expérience, il y a le désir, et il y a l’amour. Je ne suis jamais tombé amoureux de quelqu’un parce qu’il s’agissait d’une fille ou d’un garçon. Je suis tombé amoureux d’individus en raison de ce qu’ils manifestaient d’unique. Je sais que la plupart des gens ne fonctionnent pas selon cette logique, et pourtant, elle me paraît la seule valable. »

Mais entre autres, le roman brasse aussi les thématiques de l’importance donnée au présent, de vivre chaque instant, de la responsabilité envers soi et les autres ; des raisons qui poussent chaque humain à être tel qu’il est, A ayant accès à une partie de la mémoire des corps qu’il traverse. Et ceux-ci sont très nombreux : une quarantaine environ, de quoi effleurer de nombreuses personnalités. Et, détail non négligeable, A n’a aucune idée de pourquoi il vit sa vie de cette manière. Aucune explication n’en est donnée, et sans doute est-ce tant mieux. Mais il rencontre, le temps de quelques pages, un antagoniste qui a un petit air de Méphistophélès, qui passe lui aussi de corps en corps, et qui est bien moins bienveillant envers ceux qu’il possède, que le narrateur. Sa présence est assez glaçante, durant ses quelques pages d’apparition…

A comme aujourd’hui est un roman mémorable et singulier, et même s’il est pour ados à la base, il ne manquera pas de charmer un lecteur adulte pour ses réflexions, sa philosophie et l’étrangeté intenable prise pour le narrateur – on n’envie pas vraiment sa position, après tout. Et je ne manquerai pas de surveiller la sortie du film en France, même s’il me paraît difficile d’y retrouver la même profondeur et surtout la même fin douce-amère, mais réaliste et poignante.


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