My Wonder Women | 2018

 Le biopic autour de la création de Wonder Woman a sans doute fait bien moins de bruit que le film adaptant les comics, et a d’ailleurs été diffusé un nombre restreint de salles en France, visiblement. Il faut dire que même si l’histoire a pour but de montrer les circonstances ayant mené William Marston (Luke Evans) à créer sa super-héroïne dans les années 30, le film s’attardera bien plus sur la relation entre William, sa femme Elizabeth (Rebecca Hall) et leur compagne Olive (Bella Thorne). On pourrait même se demander si ce n’est pas les thèmes du polyamour/trouple, bondage et bisexualité/pansexualité qui n’ont pas rendu la sortie du film un peu frileuse. Quoiqu’il en soit, Professor Marston and the Wonder Women (renommé My Wonder Women pour la sortie française) est un de ces films où l’on en apprend forcément beaucoup sur des personnages et une période historique. Il parvient également à équilibrer cet aspect avec une approche sociale de l’époque, et la création littéraire, tout en amenant un peu d’âme et d’émotion.

I. Histoires humaines et imaginaire littéraire

My Wonder Woman est un biopic, et pourrait être aussi en tout premier lieu une histoire d’amour entre trois personnes. William Marston enseigne la psychologie, accompagné par sa femme, à des classes universitaires : parmi elles se trouve Olive, qui postule en tant qu’assistante pour servir une étude dans ce domaine. Et ce travail n’est autre que les premiers tests du mythique détecteur de mensonges. Mais l’étude aura vite fait d’être troublée par la naissance de sentiments amoureux communs au trio : Olive est fascinée et amoureuse, en premier peut-être, du couple d’universitaires. William est sans doute le second attiré par l’étudiante. Mais Elizabeth est simplement plus distante, et a davantage la tête froide que les deux autres… Si le couple se montre d’abord réticent ou niant l’amour naissant entre eux trois, celui-ci finit bien par s’imposer. Et ce n’est désormais plus seulement des tests autour du détecteur de mensonges que s’organise le trio, mais ils mènent bel et bien une vie à trois, au cours de laquelle chacune des deux femmes aura deux enfants de William. Ils forment également une famille en vivant dans la même maison, bien que leur relation ait évidemment des hauts et des bas.

Mais il est important de souligner à quel point ce polaymour, aussi atypique soit-il, s’effectue en total respect et acceptation de William, Olive et Elizabeth. Chacun des trois a une personnalité différente, avec un William rêveur, ambitieux, charmeur ; Elizabeth, brune, possède un fort caractère dominant, une répartie farouche et un esprit brillant ; Olive, blonde, plus jeune, a un côté candide, déterminé, et bien plus doux. Ce trio passionnel s’équilibre tant que même pour le spectateur, le moment où Olive se sépare du couple, est vécu comme la perte d’une colonne fondatrice dans le trio et fait paraître leur vie désespérément amère et vide. Et la construction, la vision de ce trouple, se fait à la fois avec justesse, naturel, délicatesse, et sans jugement aucun pendant tout le film, ce qui est assez rare pour être souligné. L’interprétation toute en subtilité des acteurs donne bien sûr toute leur profondeur aux personnages, chacun jouant superbement, et notamment Rebecca Hall, qui n’est pas à son premier rôle majestueux.

Ce côté inhabituel d’une relation à trois amène également d’autres libertés que les couples de l’époque ne se permettaient guère, ou en secret. William, en découvrant le bondage et le sado-masochisme, le fera partager à ses deux compagnes : Elizabeth se montre écoeurée, mais Olive plutôt fascinée. Finalement, c’est même Elizabeth qui effectuera le premier bondage sur Olive, à matière d’essai, en tout consentement. Cette liberté de mœurs ne sera forcément pas bien prise par tout le monde, même si William trouvera un autre moyen de l’exprimer : les comics. En prenant en compte ces aspects de sa vie, on comprend alors comment il en a découlé la naissance de Wonder Woman, et quels éléments de son existence lui ont permis de créer tout un univers. Le lasso est une métaphore du détecteur de vérité : ses idées féministes (dans le bon sens du terme) et sa vue inhabituelle de l’amour lui inspirent l’idée des Amazones et des sous-entendus homosexuels impliqués, y rajoutant les pratiques du bondage. Même Wonder Woman emprunte son apparence à ses deux femmes : les cheveux bruns tiennent d’Elizabeth, qui insuffle aussi son autorité et ses idées au personnage ; tandis que Olive confère sa douceur, ses bracelets et ses tenues à celle qui était nommée dans un premier temps Suprema the Wonder Woman.

II. Approche historique et sociétale

Mais le biopic n’est pas uniquement une histoire d’amour ou de personnalités. En parallèle de la construction du polyamour des personnages, et de leur vie commune, on assiste à des entretiens entre William Marston et les censeurs cherchant à interdire Wonder Woman, jugée trop violente, incitant au sado-masochisme et au lesbianisme. Car le film s’inscrit bel et bien dans son époque, des années 30 à 40, avec la censure et la bienséance que cela implique. Marston se doit de fournir des explications sur tous les reproches adressés à Wonder Woman, à expliquer sa création littéraire, qui découle évidemment de sa vie ; et pourtant, pour lui, « sa vie privée est privée ». Au-delà de Wonder Woman, il est évidemment jugé pour son polyamour, pour ses pratiques érotiques, pour peut-être même ses travaux en psychologie, qui visent à faire accepter « la soumission à une autorité bienveillante », message qu’il cherche à faire passer dans ses comics. Et cette censure n’est-elle même pas sans rappeler la tendance d’aujourd’hui à tout contrôler, à vouloir signifier, exiger des vérités, au risque de dénaturer des fictions ?

Les travaux psychologiques de William sont également mis en avant, bien que, je l’admette, je n’ai pas tout retenu de ceux-ci et que je me demande si à rebours, ils sont encore réellement d’actualité aujourd’hui. Mais par ceux-ci et les débats entre entre ses femmes, on assiste également aux querelles entre les théories de la psychologie, de la place accordée au genre dans la société de l’époque (Elizabeth est aussi brillante que lui, mais en retrait à cause de son statut de femme). Sa détermination à démontrer qu’une certaine forme de paix est permise par « la soumission à une autorité aimante » est un thème qui se reflète également dans son intérêt pour le bondage et la dynamique de soumission/autorité. A noter qu’encore une fois, ces thèmes m’ont semblé être abordés avec nuances et respect.

C’est là que le biopic trouve un écho surprenant mais pas si curieux à notre époque actuelle, où nombre de représentations queer ou de pratiques sont encore mal jugées, mal connues, poursuivies de censures tout comme d’agressions physiques ou orales. Où l’on retrouve également la traditionnelle question de s’il faut juger un auteur, un artiste, par les faits de sa vie privée (que ceux-ci soient répréhensibles ou non). Olive est rejetée par son fiancé quand celui-ci découvre qu’elle est « lesbienne » ; William est agressé à cause de ses pratiques ; leurs enfants sont mis à l’écart en raison de leurs parents hors normes, etc. Autant de résonances qui se retrouvent tout à fait de nos jours, parfaitement dans l’actualité. Et le film traite ainsi ces thématiques de manière bien plus intelligente et subtile que d’autres médias, car il n’apporte, encore une fois, aucun jugement sur cette manière de vivre ni sur les relations dans le trio, ni leurs pratiques. Au contraire, le film semble abonder de nuances et d’incitation à considérer tous ces faits, tous ces modes de vie, avec délicatesse et respect, voire bienveillance, même si pour le trouple cela les condamne à « vivre heureux, vivre cachés », ce qui est encore souvent le cas aujourd’hui pour certains.

Que l’on soit intéressé ou non par le personnage littéraire de Wonder Woman, ce film est indéniablement un biopic à découvrir, qui se passionne certes plus sur ses personnages que sur la création littéraire. Peut-être a-t-il quelques longueurs, mais il a le mérite d’aborder de nombreux sujets problématiques encore aujourd’hui, et même casse-gueules, avec justesse et sans aucun jugement. Le trio d’acteurs n’y est pas pour rien, tant ils portent superbement leur personnage, avec une subtilité et une conviction qui font plaisir à voir.

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3 réflexions sur “My Wonder Women | 2018

  1. Je n’en avais pas du tout entendu parler ! Mais tu me donnes bien envie de le découvrir, rien que le côté period piece … Et cette vision du couple atypique dans une lumière positive est assez peu courante, donc ça m’intrigue aussi.

    Aimé par 1 personne

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