Life is strange : Before the Storm | Ode à l’adolescence

Vous est-il arrivé de croiser de ces œuvres qui parviennent tant à vous faire replonger dans les ressentis de l’adolescence, et qui évoquent avec une justesse profonde ces années de construction ? Je ne crois pas en avoir rencontré tant que ça, et d’ailleurs, les premiers titres qui me viennent à l’esprit sont ceux de Bright Star (l’amour adolescent dans toute sa splendeur) ou peut-être la série Thirteen reasons why. A ces œuvres vidéoludiques se rajoutent pour moi les jeux vidéos Life is strange, incluant sa prequel Before the storm. Dans celle-ci, le joueur incarne Chloe Price, l’amie de l’héroïne du premier opus de la série, lors de sa rencontre avec Rachel Amber, et alors qu’elle essaye encore de faire le deuil du décès accidentel de son père, William.

I. Quêtes identitaires et familiales

Before the storm, comme son prédécesseur, est un point & click où il ne sera pas demandé au joueur plus que de se balader, d’interagir avec le décors et les personnages autour de lui. Film interactif, le déroulement de l’histoire, la relation entre Chloe et son entourage, dépendront également des choix du joueur au niveau des dialogues et de certaines actions. Ne doutez pas non plus que le jeu vous imposera un dilemme moral difficile, à la fin, comme dans le premier opus. Là où Max prenait des photos, Chloe taguera les murs et les objets sur son passage, avec des mots bien sentis. En dialogue, elle dispose aussi d’une sorte de capacité « d’agressivité sarcastique » qui lui permet d’arriver à ses fins en assaillant son interlocuteur de répliques cassantes.

Le système de jeu ne varie donc pas, et Chloe tient elle aussi un journal relatant la progression de l’histoire, par un système de lettres adressées à Max, jamais envoyées. Mais c’est tant mieux, car le premier Life is strange nous a habitués à une certaine marge d’action, un déroulement narratif soutenu, tenant à ses dialogues et son histoire, tout en proposant des pauses contemplatives (souvent en musique) qui participent à l’atmosphère nostalgique du jeu. Cette fois-ci, point de retour dans le temps, mais l’histoire tourne autour de la rencontre entre Chloe et Rachel, et également autour de la dynamique de leurs familles respectives. Toutes deux punk, avec une personnalité forte (prêtes à une amitié très ambiguë si le joueur en décide ainsi) et contre la société, les faux-semblants, elles sont également toutes deux perdues dans leur environnement actuel, rêvant de partir sans trop savoir où aller, mais leur vie actuelle leur est difficile. Toutes deux se cherchent et ne comprennent pas comment s’intégrer véritablement dans la société qui les entoure, que ce soit face au monde du travail, des études, ou face aux faux-semblants des autres adolescents et des adultes. Le monde leur semble trop sombre et hypocrite pour réellement y jouer un rôle, surtout face aux magouilles plus ou moins graves de leur entourage. Ce sera d’ailleurs à l’occasion d’une pièce de théâtre organisée par le lycée Blackwell, qu’un peu d’authenticité naîtra.

Rachel et Chloe sont des échos et des miroirs : elles sont dans des situations familiales difficiles, un problème avec le père empêchant toute communication réelle. Sauf que Rachel a la chance d’avoir ses parents encore en vie, tandis que Chloe doit accepter, ou non, le décès de son père dans un accident de voiture. Les quelques passages dans un monde de rêve, où elle discute avec son père, sont ainsi très touchants et témoignent de la fragilité dépressive du personnage, de son besoin d’aide et de retrouver sa famille entière, quand à l’extérieur elle ne montre qu’agressivité et colère. Voilà une manière de traiter la perte d’un être cher, de manière tout à fait humaine et réaliste…

II. Une tempête d’émotions permanentes

Ce qui ressort en effet du jeu, c’est bel et bien le fatras d’émotions qu’il porte par le personnage de Chloe, mais aussi de Rachel. Les deux jeunes femmes sont des fortes têtes, c’est vrai. Elles sont également porteuses en elles d’une énorme colère permanente, due à leur entourage familial ou à l’abandon de personnes chères, comme le père de Chloe décédé, et Max, partie à Seattle sans donner de nouvelles. Cette rage bouillonnante fera des dégâts sur son passage, causant un incendie pour Rachel, amenant Chloe à tout casser dans une décharge (c’est si peu, mais ça fait quelque chose, de n’avoir comme possibilités d’action pour le personnage que de « tout casser » à un moment du jeu), ou bien la faisant refuser toute approche de son futur beau-père, même quand celui-ci y met du sien. Ces explosions ne sont pour autant que des conséquences d’une psychologie travaillée, notamment chez Chloe. A la mort de son père, la jeune fille s’est complètement renfermée, changeant de style et de look, de façon de parler, rejetant toute tentative d’approche ou d’aide – excepté de Rachel, durant le jeu. Elle est persuadée que personne ne peut la comprendre, elle ou son sentiment de perte, et sans doute croit-elle qu’avancer, c’est oublier son père, renier ses souvenirs avec lui. Si, en tant qu’adulte, on conçoit qu’il est difficile pour elle d’accepter le processus du deuil et de changement, Before the storm excelle à merveille dans cette manière de rappeler qu’adolescent/jeune adulte, toute douleur, toute crise, toute période obscure, paraît vouée à rester toute la vie, sans jamais pouvoir s’en remettre. C’était aussi un point souligné dans la série 13 reasons why.

Ainsi, si le jeu vidéo parvient à susciter tant d’émotions et d’empathie pour son personnage principal (pourtant tête à claques par moment, comme tout ado), c’est précisément parce qu’il décrit à merveille tout ce ressenti adolescent vécu par chacun. Les émotions, positives ou négatives, paraissent durer éternellement, et surtout avec énormément de force, tout ou rien. Ces sentiments sont encore plus mis en avant par les musiques portant certaines scènes, créées par le groupe Daughter. Une contemplation nocturne, à l’extérieur ou dans une chambre illuminée d’étoiles lumineuses, paraît immense et ramène à se sentir perdu dans l’univers. Les approches amicales d’un nouveau beau-père, aussi bienveillant puisse-t-il se montrer, paraissent uniquement vouées à remplacer grossièrement un père qui ne peut pas l’être. Les amitiés, amoureuses ou non, semblent soumises à une incertitude difficile à mettre en mots, en gestes, (« Parler ou mourir », comme dirait l’adolescent narrateur dans Call me by your name ), prêtes à s’enflammer ou à s’éteindre par un geste malheureux. Chloe se sent incomprise, en colère, amoureuse, parfois émerveillée, indignée, perdue, déterminée… par cette histoire, par sa relation avec Rachel, elle passe par tous les possibles du spectre des émotions, rappelant aussi que l’adolescence, c’est ce sentiment que tous les possibles sont à portée de main, que les projets soient fous ou sages. Quelle est la recette miracle du studio Dontnod pour réussir à retranscrire si bien cet entre-deux ? Musique, narration, références au monde actuel, personnages attachants… oui, la recette aurait pu louper, à quelques détails près, mais elle fonctionne à merveille et agit avec nostalgie, sur le joueur. Elle l’amène aussi à réfléchir, à revoir sa propre adolescence et les émotions d’alors, sans pour autant rendre la démarche puérile.

III. Faux-semblants et nuances

Car le jeu aborde toujours des thématiques matures et parfois sombres, comme le harcèlement, même s’il y en a beaucoup moins que dans le premier Life is strange : il faut dire qu’il n’y a que trois épisodes pour l’aventure de Before the Storm. Mais on retrouve surtout au cœur de son histoire, les faux-semblants, thème déjà abordé auparavant avec Max. La vie est étrange, en tout cas, elle est toujours complexe, et il est dangereux de ne vouloir y apporter qu’un regard. Des rebondissements ou des révélations permettent toujours d’approfondir les personnages, ou de dévoiler qu’ils ne sont pas ceux qu’ils paraissent au premier abord. Chloe ne serait qu’une tête à claques égoïste et égocentrique, si cette attitude ne cachait pas une profonde peur de l’abandon, une peur maladive de faire confiance aux autres, pour ensuite se retrouver déçue et seule. Son beau-père, si détestable au premier regard, ne l’est pourtant pas toujours, même s’il a ses défauts. De même, nous recroisons des élèves de Blackwell, comme Nathan, ou encore le dealer de Chloe, qui ne sont pas si unilatéraux qu’il ne le semblait. Quand on sait le futur qui attend certains, on pourrait être méfiant ; pourtant, la façon dont sont dressés les personnages parvient encore à surprendre, et à demander de l’empathie, une tentative de compréhension plus large, sans pour autant forcément les approuver. Le rappel de la destinée finale d’Amber serait d’ailleurs glaçant.

Les illusions et les mensonges sont aussi au cœur de Before the storm. Chloe idéalise son père, que ce soit dans la réalité ou dans les « rêves » qu’elle partage avec lui : si l’on comprend sa tentative de retrouver ce qu’elle n’a plus, il faut admettre que son père était un homme comme les autres. Ni parfait, ni exempt d’erreurs, et ce sera un long parcours pour elle que de parvenir à admettre cet état de faits, notamment grâce à l’écho-miroir avec Amber et sa famille. Le jeu fait réfléchir aux cas où le mensonge serait hypothétiquement mieux qu’une vérité horrible, pour protéger certaines personnes, mais également à la façon dont les gens sont idéalisés. De cette même manière, j’admets ne pas avoir trouvé très sympathique Rachel Amber : aussi forte, géniale soit-elle aux yeux de Chloe, elle est une personne qui a ses propres défauts. Et entre la vision idéale de Chloe, ce que l’on découvre dans le jeu, ou ce que nous racontent d’autres protagonistes dans Life is strange, a posteriori, il est difficile de savoir qui était vraiment Rachel. Ses intentions ne sont pas claires, et je l’ai soupçonnée plus d’une fois d’être une manipulatrice insinueuse, tout aussi adolescente perdue soit-elle à certains égards. D’ailleurs, que la pièce de théâtre où elle joue, soit La Tempête de Shakespeare, où elle est maître d’un serviteur lui réclamant la liberté, plutôt que des aventures en captivité, n’est pas innocent.

Conclusion & Bonus

Before the storm est un prequel digne de Life is strange, même s’il a des enjeux moins importants, et par certains aspects, moins poignants, que le premier opus. Mais ce serait véritablement bouder le plaisir d’y avoir joué, d’avoir pu connaître davantage le personnage de Chloe, et d’avoir retrouvé un ressenti aventureux, adolescent, et émouvant, à travers cette histoire en trois chapitres. L’épisode bonus, « Adieux », s’attarde quant à lui sur le jour de séparation entre Max et Chloe. Si, en soit, il n’apporte « pas grand-chose » ce serait tout aussi injuste de le considérer comme mauvais. Cette petite aventure permet de les voir, jeunes filles, avec leur amitié encore imprégnée d’enfance, pas tout à fait adulte, mais avec là encore l’impression d’avoir vécu des choses similaires à elles. « Adieux » n’est pas pour autant que joyeux, car c’est aussi le même jour que le père de Chloe meurt dans un accident, terminant définitivement l’enfance des deux héroïnes…et impossible de ne pas être ému par la scène finale.

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