L’écriture à quatre mains : les duos d’écrivains

L’écriture à quatre mains est plus commune qu’on ne le pense : elle a été la pratique d’auteurs aussi bien dits « classiques » que contemporains. Ce serait hypocrite de ne pas dire que le sujet m’intéresse, en premier lieu parce que moi-même j’écris un roman à quatre mains ; mais je voue également une grande curiosité à tous les nouveaux (ou anciens) types d’écriture qui sortent de l’ordinaire, ou encore à la raison d’être des pseudonymes. Sur ce sujet des écrivains en duos, j’avais pu découvrir avec plaisir l’ouvrage – également écrit en collaboration – de Michel Lafon et Benoît Peeters, Nous est un autre : enquête sur les duos d’écrivains ; j’y ferai souvent référence dans cet article. L’essai s’était révélé passionnant, et il est regrettable qu’ils n’aient jamais pu écrire leur deuxième ouvrage sur l’écriture collective. Mais tous les exemples qu’ils citaient appartenaient au « passé » et ne traitaient pas vraiment d’auteurs contemporains. Or, l’écriture à quatre mains existe toujours autant de nos jours, de façon plus ou moins avouée ; les recherches à ce sujet ont été passionnantes.

Qui décide de se lancer dans une écriture à quatre mains, là où écrire est généralement un acte solitaire ? Comment arriver à faire coexister deux plumes ? Et enfin, quelles sont les conséquences d’une telle collaboration, une fois l’ouvrage terminé ? Cet article essayera d’y répondre, mais surtout, de tracer un petit panorama de ces auteurs qui écrivent à deux sans qu’on le sache forcément. La collaboration artistique (terme nécessaire et pourtant si sali par la connotation historique, comme le soulignent Lafon et Peteers) peut prendre plusieurs formes : il est à noter que je ne parlerai principalement ici que d’auteurs qui ont décidé d’écrire ensemble, parfois sous un seul nom, mais que je n’inclus pas les tandems scénariste-dessinateur, ouvrages documentaires écrits à plusieurs, qui sont eux des travaux collectifs plus « communs », plus propres même aux formats des bandes dessinées, mangas ou des documentaires.

I. Les différents auteurs

Les frères Goncourt

1. Dites-moi qui vous êtes…

Il serait fastidieux de donner, d’ores et déjà, toute la liste (non exhaustive, en plus) des auteurs écrivant en duo. Mais il est déjà possible de déduire une chose : c’est la profonde amitié – ou l’amour – qui relie ces duos. Sur tous les duos d’auteurs choisis, huit d’entre eux sont des couples (Willy et Colette, Lars Kepler, Serge et Anne Golon…). Cinq sont des familles, comme la fratrie Murail, Charles Todd et sa mère, ou Stephen King écrivant avec ses trois enfants (le quatrième, prêtre de son état, n’a visiblement pas souhaité participer à cette aventure familiale). Enfin, plus d’une quinzaine sont des amis : Prévert et Carné, Dumas et Maquet, Erik Axl Sund, Erik L’homme et Pierre Bottero, Gaiman et Pratchett… Et pour brouiller le tout, certains d’entre eux entretenaient des relations quasiment familiales, ou écrivaient même avec d’autres personnes, outre leur principale « moitié d’écriture » : Jules Verne et Hetzel avaient une relation père-fils très prononcée, Hickmann auteur de science-fiction écrivant avec sa femme Laura, écrit également avec Margaret Weis. Les sentiments, la complicité, l’approche de sujets communs, des idées suggérées, tout cela avec l’envie d’écrire, sont bien évidemment les moteurs qui poussent la plupart du temps cette machine à écrire plurielle à se mettre en place.

Lafon et Peteers précisent que leur ouvrage « touche à l’enfance et à ses jeux, aux plaisirs de l’invention à voix haute, aux histoires de famille, d’amour et d’amitié, aux rêves de communion et aux réalités de la division du travail, à l’argent et à la vanité, aux drames des ruptures et des héritages. Bref, il concerne les relations humains, dans ce qu’elles ont de plus intime et de plus universel. » Comment s’étonner donc que la biographie même de ces collaborations d’écriture soit souvent une aventure à elle toute seule ? L’écriture se nourrissant des visions du monde, des thèmes chers aux auteurs, aux obsessions, au plaisir de raconter, on retrouve souvent de cette relation d’écriture dans les œuvres elles-mêmes.

Stephen et Owen King : l’horreur, c’est de famille

2. … et pourquoi vous écrivez

Certaines écritures à deux tiennent de la collaboration artistique telle qu’on l’entend généralement. Jacques Prévert et Marcel Carné, d’excellents amis, se sont retrouvés sur les films Quai des Brumes, Le Jour se lève, Les visiteurs du soir et les Enfants du Paradis, parce qu’ils se complétaient à merveille, bien que venant de milieux sociaux différents. C’est leur amitié qui a permis de débuter leur duo. Dans un autre genre, Hergé s’entourait de plusieurs scénaristes pour la série Tintin, pour chercher ses idées ; Labiche, auteur de théâtre, avait nécessaire besoin d’amis et de collègues pour créer ses pièces, en bonne entente. Pour certains – et surtout pour les auteurs du XIXe siècle, comme Alexandre Dumas – il y a nécessité d’écrire à plusieurs, pour se sortir de la solitude de la création, et pour que même cette création finisse par advenir. Deux esprits accouchent de davantage d’idées qu’un seul, que ce soit pour le plaisir de créer en toute liberté (Labiche), ou pour répondre à des commandes de théâtre et de feuilletons (Dumas).

Pour certains, écrire à deux est une continuité dans la complicité, dans une amitié. C’est le cas de Gicaometti Ravenne (pseudonyme derrière lesquels se cachent Jacques Ravenne et Erik Giacometti, auteurs de thrillers ésotériques) qu’une profonde amitié a lié après une chasse au trésor infructueuse à Rennes. Jerker Eriksson et Hakan Axlander Sundquist, auteurs scandinaves de romans policiers qui se cachent derrière le pseudo d’Erik Axl Sund, sont avant tout des amis, musiciens, ayant joué ensemble, qu’une tragédie personnelle et similaire dans leur vie a rapprochés. Ils ont ensuite décidé d’écrire à deux. Pour les couples auteurs, c’est la même complicité, envie de faire quelque chose ensemble, qui joue, que ce soit pour Lars Kepler (alias Alexandra Coelho Ahndoril et Alexander Ahndoril) ou Anne et Serge Golon. Pour d’autres, l’écriture est de famille, ou un métier à plein temps : des idées les réunissent parfois. Neil Gaiman avait envoyé un brouillon de texte à Terry Pratchett ; ce dernier le rappela pour lui demander la suite. Gaiman n’avait aucune idée de ladite suite : Pratchett lui proposa alors de l’écrire en commun. Les deux auteurs de science-fiction donnèrent ainsi naissance à De bons présages. Le même scénario se répète pour Stephen et Owen King à l’occasion de Sleeping Beauties : c’est Owen King, peu familier du genre fantastique, qui a l’idée du roman, en parle à son père et lui suggère de l’écrire. King père ne tarda pas à revenir en refusant de lui piquer son idée, et en lui proposant une écriture à deux.

Une écriture commune nécessite des idées, mais elle ne tient certainement pas sans une complicité durable et forte, unissant les deux auteurs.

II. Écrire à deux, oui, mais comment ?

Quand on pense écrivain, on pense immanquablement à une personne grattant sa plume sur un papier, seul à sa fenêtre, avec tout le spleen du monde sur ses épaules. (Osez nier que l’image ne vous a pas parlé…) Écrire est effectivement un acte avant tout solitaire, exigeant, qui nécessite de s’isoler pour noircir des pages ou taper frénétiquement sur un clavier, pendant des heures. Le passage à deux n’est alors pas aisé, et entraîne aussi bien de la complicité, qu’un affrontement d’ego. Le comment de cette écriture à quatre mains est sans doute difficile à concevoir, d’autant qu’il prend à contre-pied le cliché de la solitude de l’auteur. D’ailleurs, certains duos sont très discrets et ne communiquent nullement sur leur manière d’écrire.

L’équipage de tournage Carné-Prévert au complet : Joseph Kosma, Jacques Prévert, Marcel Carné, Jean Gabin et Alexandre Trauner

1. La collaboration artistique

Passons par le premier cas, qui est le plus proche de l’idée d’un travail en collaboration. Ce sont les auteurs de bande dessinée, scénariste et dessinateur, notamment. Mais dans la création d’une œuvre où les deux parties sont nécessaires et ne pouvaient être « n’importe qui » on peut retrouver Jacques Prévert et Carné, déjà évoqués plus haut. Les deux hommes ont collaboré ensemble pendant dix ans, mus par la « même passion du cinéma, des acteurs, et les idées très marquées à gauche » (Lafon et Peteers). Coups de fils et bavardages autour de cafés leur permettent d’établir des scénarios, d’échanger et de modifier des idées (sans disputes), de proposer des noms d’acteurs. Pour autant, cette collaboration s’arrête à la phase de préparation : « Carné, réputé pour son caractère difficile, aurait sans doute aussi peu supporté la présence de Prévert sur le tournage que ce dernier n’aurait apprécié d’écrire sous le regard du cinéaste ». A chacun sa chasse gardée.

Hergé, lui, est un autre exemple de ce type de collaboration artistique. Il a écrit les premiers opus de Tintin, seul, au tout début, avant de s’entourer de plus en plus de collègues, l’aidant majoritairement pour les scénarios, idées et recherches historiques. Les dessins mêmes sont les œuvres de plusieurs mains. Lafon et Peteers signalent qu’Hergé est « loin d’être un champion de la collaboration, à bien des égards comme une de ses victimes. […] Lui qui en un petit nombre d’années, avait réalisé seul ou quasi seul un grand nombre d’albums remarquables, va voir sa production se ralentir de plus en plus dans la période des Studios ». Toute l’organisation mise en place autour de lui pèse et en vient même à lui faire perdre son insouciance et sa liberté artistiques. Les collègues autour de lui, chargés de l’aider, sont finalement plutôt un poids à prendre en charge. Autant dire qu’écrire à plusieurs n’est pas forcément aisé, ni pour le meilleur.

Erik Axl Sund, ou Hakan Axlander Sundquist et Jerker Eriksson, posant plus en musiciens qu’en auteurs

2. L’écriture commune

La forme la plus présente d’écriture à quatre mains est celle que j’appellerai « commune ». Il s’agit des romans où, au final, il est impossible de savoir qui a écrit quoi, au point que les auteurs eux-mêmes ne le savent parfois plus ; et pour lesquels cette marque commune est reconnue comme officielle. On y compte les auteurs comme Labiche et ses nombreux collaborateurs, mais aussi des exemples plus récents comme Anne Golon, qui écrivait les aventures d’Angélique, marquise des anges, tout en ayant l’aide documentaire et historique de sa saga fournie par son mari Serge. Giacometti Ravenne, par exemple, divise également le travail, laissant à l’un le soin d’écrire une période contemporaine du roman policier, et à l’autre, la partie historique et franc-maçonnique.

Parfois, cette écriture commune apparaît de plein fouet, par un « nous », par l’évocation de l’autre à tenir la plume, par des « je » qui se mêlent et s’entremêlent. Flaubert et Du Camp, pour leur récit de voyage Par les champs, ont ainsi placé leur récit à la première personne du pluriel, tout en mêlent admirablement leurs styles d’écriture au point qu’on confond parfois leurs deux écritures ! Et ce même si c’est principalement par l’axe de Gustave Flaubert qu’on vient à lire ce texte. Autre cas, celui des frères Goncourt, qui partageaient tout de leur vie, dans une intimité parfois quelque peu…étrange avec le recul, ont aussi écrit leur Journal tour à tour, usant de « nous », de « je », toujours parlant en leur nom. Au point qu’à la mort d’un des deux frères, l’autre mettra très longtemps à réécrire sans sa « moitié ». Dans un autre registre, celui du surréalisme, André Breton et Philippe Soupault ont écrit le recueil Les champs magnétiques ensemble, en alternance, mais aucun texte n’est signé précisément de leur nom : interdisant toute identification. Et ce d’autant plus que Breton a proposé cette aventure à Soupault, en raison du style de ce dernier, malléable et peu reconnaissable.

Plus souvent, cette écriture à deux se compose en phases d’écriture et de réécriture. Si parfois, certaines sections d’un roman sont clairement destinées à l’un des auteurs (Gaiman et Pratchett ont écrit certaines parties De bons présages individuellement), le tout finit par être enseveli, mélangé, annoté, réécrit, par les ajouts et corrections de chacun. D’où cette naissance d’une troisième voix d’écriture, parfois, la somme de deux styles différent – c’est ainsi que se caractérise la plume du couple Lars Kepler, qui n’hésite pas à avouer qu’écrire à deux était une suite de querelles, avant la création de « Lars Kepler » comme troisième auteur. Encore plus intéressante est la manière d’écrire d’Erik Axl Sund : ils se retrouvent autour d’un verre pour discuter des thématiques les intéressant, jusqu’à arriver à la naissance d’un texte commun. Puis chacun, dans un atelier qu’ils partagent, écrit en face de l’autre, avec une couleur différente ; en cas de blocage, ils échangent leurs claviers et s’occupent du texte de l’autre. Jusqu’à ce que le tout forme un ensemble assez juste pour que les couleurs soient noircies, donnant naissance au texte final, qu’ils retravaillent ensuite à l’étranger, pendant plusieurs jours en huis-clos. Stephen King et son fils s’arrêtaient continuellement toutes les trentaines de pages pour vérifier, corriger et fignoler les parties écrites par l’un et l’autre.

Alexandre Dumas et Auguste Maquet, sans doute le plus célèbre duo littéraire

3. Le « solo caché » ou la réécriture

Ce que j’appelle le solo caché est ni plus ni moins la pratique d’écrire à deux, tout en ne gardant qu’un auteur comme « officiel », et ce parfois pendant de longues années. Bien sûr, le premier exemple vers lequel on se tourne est alors celui d’Alexandre Dumas et de son « nègre littéraire » Auguste Maquet. Dumas, comme Labiche, était un homme prompt à collaborer avec d’autres pour ses textes, mais c’est avec Auguste Maquet qu’il produira les plus célèbres, des Trois mousquetaires au Comte de Monte-Cristo. Les deux hommes étaient de bons amis, au point que Dumas jugeait qu’écrire avec un autre que Maquet était « de l’adultère ». Il aurait fallu bien des années avant que le rôle de Maquet ne soit reconnu dans les œuvres de Dumas, tant pas par la mésentente des deux hommes, que par des circonstances financières et judiciaires. Maquet avait en tout cas un flair pour la documentation historique, les faits divers, prompts à donner des idées de romans, que Dumas n’avait pas. Des idées mises en commun, puis un premier texte par Maquet, qui est ensuite réécrit, arrangé, dramatisé, rendu plus fluide par Dumas, avant l’envoi aux journaux publiant leurs feuilletons. Plus les années passent et plus leurs discussions, leurs idées, se font intenses, et leur double plume est bien réelle, bien qu’on ne trouve encore aujourd’hui aucune mention de Maquet aux côtés de Dumas, sur la couverture de leurs œuvres.

Parmi les littératures de fantasy et de science-fiction contemporaines, on trouve également d’autres duos d’auteurs. Ainsi, pendant longtemps, les œuvres de David Eddings (La Belgariade, La Mallorée) ont été signées de son seul nom, alors que sa femme Leigh l’aidait visiblement dans l’ombre, notamment pour les moments mettant en scène des personnages féminins et leurs interactions avec les hommes, sous prétexte que « comme beaucoup d’hommes, il ne comprenait rien aux femmes ». Difficile de ne pas voir une pointe de misogynie ou en tout cas de mépris, dans un tel secret. A l’inverse, on trouvera Marion Zimmer Bradley, qui a été secondée par son mari dans l’écriture de ses romans, et même possiblement par ses enfants. D’autres auteurs choisissent volontairement de se mettre en retrait face à leur moitié : c’est le cas de la femme de Marc Cantin, auteur jeunesse, ou encore de la femme de Charles Henneberg, Nathalie, qui contribuait anonymement à ses œuvres.

Sans être un solo totalement caché, le cas de la réécriture existe aussi. Willy, le premier mari de Colette, souffla à sa femme l’idée d’écrire sur ses souvenirs de jeunesse, ce qui donnera les premiers brouillons de Claudine. Peu convaincue de son talent d’écrivain, Colette les lui donne, et ce n’est que quelques années plus tard que Willy les relira et la convaincra d’en faire une véritable œuvre. Si bien que ces premiers romans permettent à Colette de débuter dans l’écriture, bien qu’ils soient sans cesse relus, corrigés par son mari, ou améliorés lors de grandes discussions que le couple a ensemble. Au point, encore une fois et de l’aveu de Colette elle-même, de ne plus pouvoir dire quoi est précisément à qui. Un autre cas, peut-être un des plus intéressants car il révèle d’une étrange relation de confiance père-fils, est celui de Jules Verne et de son éditeur Pierre-Jules Hetzel. Lorsque ce dernier reçoit le manuscrit de Verne, il ne se prive pas de remarques, presque blessantes, de corrections et de suggestions d’amélioration ; mais Jules Verne accepte dès le début ce rapport paternel, faisant totalement confiance à un homme qui deviendra un ami (ou un père) très proche. Au point, paraît-il, que le protagoniste de Nemo (20 000 lieues sous les mers) a quelques traits d’Hetzel. Tous les autres romans de Jules Verne seront marqués par cette supervision de son éditeur, tantôt froide, tantôt chaleureuse. L’auteur sera incapable de retrouver cette relation de confiance avec le fils d’Hetzel, à la mort de celui-ci.

Les quatre auteurs d’U4

4. L’alternance

Étrangement, on se serait sans doute attendu à ce que cette manière d’écrire soit plus présente, mais c’est loin d’être le cas. Écrire en alternance correspondrait à écrire une partie sur deux, ou avec un seul personnage par auteur, par exemple. Si l’on enlève les Champs magnétiques de Breton et Soupault, force est constater que je n’ai trouvé que deux autres duos d’écrivain dans ce cas. Pierre Bottero et Erik L’homme, tous deux auteurs de séries fantastiques pour la jeunesse, ont ainsi collaboré pour la série A comme association. Chaque tome est écrit en alternance par les deux auteurs, chacun ayant le point de vue d’un personnage bien défini : L’homme avec Jasper, Bottero avec Ombe, les deux destinées se déroulant en parallèle. Le titre « Association » fait alors, d’après les auteurs, référence tant à l’association du récit, celle des deux auteurs, et des deux éditeurs.

Plus originale encore est l’histoire de la série post-apocalyptique pour jeunes adultes U4. Car elle est née non pas de deux, mais de quatre auteurs ! Florence Hinckel, Carole Trébor, Vincent Villeminot et Yves Grevet ont ainsi écrit quatre tomes, et un recueil de nouvelles collectif, formant une seule histoire, qu’on peut lire dans l’ordre de son choix. Pour cette création, ils évoquent « le désir de s’arracher à la solitude et la volonté de s’impliquer dans un projet collectif, sur la base d’une situation donnée, chaque auteur développe une histoire, dans son style propre, attaché à son personnage ». La rencontre entre les quatre a eu lieu à un salon littéraire, et de leur amitié est né le projet U4. Sans doute à cause de la singularité de la série, les auteurs ont beaucoup évoqué leur manière d’écrire : s’imposer des contraintes rédactionnelles, calendaires, sur un même socle, avec le même nombre de pages pour chaque tome. « Chacun a écrit le premier tiers de son roman tout seul » puis quand les personnages se croisent, ce sont les auteurs qui se sont réunis tous les quatre pour écrire la suite, allant jusqu’à changer des scènes déjà écrites et pour s’accorder au mieux sur les interactions entre personnages. La communication à grande échelle, entre mails, téléphones, Skype et rencontres physiques, a été nécessaire pour écrire cette série. Communication qui se voyait d’ores et déjà présente au siècle passé pour d’autres duos d’écrivains : Dumas et Maquet fonctionnaient par télégrammes et billets en grand nombre.

III. L’après-écriture

Une fois les romans écrits, les relations entre les écrivains ne cessent pas. Parfois, cette collaboration est unique, comme les auteurs de U4, ou alors elles s’étendent à toute une vie, et même au-delà. Car écrire à deux entraîne aussi sa part de complications dans les relations humaines, mais aussi en terme de juridictions, de droits et de postérité.

Jorge Luis Borges et Adolfo Bioy Casares

1. La naissance du 3e homme

L’un des faits marquants de cette collaboration entre deux artistes est la récurrence du « troisième homme ». L’expression vient surtout du duo Bioy Casares et Jorges Luis Borges. Se reconnaissant totalement égaux sur le plan intellectuel, les deux auteurs argentins discutent, se prennent d’amitié, et créent ensemble plusieurs ouvrages. Si Bioy est le scribe du duo, en raison de la mauvaise santé de Borges, leurs idées sont bel et bien marquées du sceau commun : « oralité libre et triomphante, propositions alternées, exigence mutuelle, droit de veto permanent, favorisé par une amitié sans nuages et un abandon simultané de tout ego ». Leurs œuvres collectives sont marquées de la signature Honorio Bustos Domecq, pseudonyme formé par les patronymes de leur arrière-grand-père, et qui devient comme un véritable auteur fictif, avec son caractère propre, et qui deviendra même personnage fictif par la suite.

Ce n’est pas le seul cas de « troisième homme ». Il a déjà été évoqué que le couple Lars Kepler n’est parvenu à écrire ensemble que par la naissance de ce troisième auteur. Lars Kepler est à la fois le style qui prédomine une fois le roman fini, avec l’addition des deux styles d’origine, mais on peut le traduire comme le « tiers » nécessaire qui surgit pour éviter de blesser l’ego de chacun des deux auteurs, à force de confrontations. Bioy Casares et Luis Borges réussissaient à abandonner tout ego, tout fierté mal placée, en travaillant ensemble, mais ce n’est pas le cas de tous les duos d’écrivains. La même réflexion se fait pour Erik Axl Sund, « un écrivain avec deux cerveaux, l’expérience et les réflexions de deux personnes. La plupart du temps il est aussi plus intelligent que nous ».

Pour certains auteurs, le « troisième homme » est aussi une source de plaisanterie. Wayne Barrow est ainsi le pseudonyme des deux écrivains français Johan Heliot et Xavier Mauméjean…dont la biographie a été inventée de toute pièce par les deux auteurs ! Dans un registre nettement plus dramatique, il faut signaler le cas d’Emile Ajar (de son vrai nom Paul Pavlowitch) et de Romain Gary. Gary a souhaité que certaines de ses œuvres soient publiées sous le nom d’une tierce personne, Emile Ajar (lui permettant ainsi d’obtenir le Goncourt sous deux noms différents). Le subterfuge était posé au point que Gary avait codifié son style de manière à ce qu’il ressemble à celui de Pavlowitch, et ce dernier revendiquait la paternité de l’œuvre en public.

Boileau-Narcejac dans une dualité tout à propos

2. Ruptures

Ces duos d’écrivains ne se finissent pas toujours bien, loin de là. Pour rebondir sur le duo Ajar-Gary, Ajar prend pleinement corps lors d’interviews où Pavlowitch utilise sa propre vie pour répondre aux questions posées, rendant la supercherie douloureuse pour Gary et condamné à continuer à écrire dans l’ombre. Et quand l’affaire est enfin dévoilée, au milieu d’une tension sourde entre les deux hommes, Pavlowitch perd son poste de directeur littéraire au Mercure de France. Gary exorcise cette affaire de prête-nom dans un roman nommé Pseudo ; cela ne suffit toutefois pas. Fragilisé psychologiquement, il finit par se suicider.

Autre cas, peut-être moins névrosé, mais tout aussi périlleux : l’association Boileau-Narcejac. Les deux hommes partageaient une écriture commune, bien que contrairement à d’autres, ils étaient plus efficaces en écrivant à distance, que l’un en face de l’autre. Réunis par le souhait de faire du roman policier un « vrai roman », cette collaboration leur permettra de montrer tout leur talent, y compris un côté plus sombre qu’ils n’osaient pas mettre en avant, séparément. Même lorsqu’un seul des deux a véritablement écrit tel ouvrage, c’est sous le nom uni Boileau-Narcejac qu’est signé le texte, pour des considérations commerciales. Pourtant, après la mort de Boileau, lors d’une confession autorisée par les deux hommes, Tandem, Narcejac se met pleinement en avant, se présentant comme le moteur et le scribe à la fois de toute leur œuvre. Qu’il ait eu une part plus dominante dans cette création à deux, ou non, c’est pourtant les deux noms qui seront retenus par la postérité. Et on voit alors d’un autre œil certains de leur récit qui mettent en scène des jumelles fraticides, ou un homme déchiré à la manière de Jekyll et Hyde. C’est ici un duo dont l’ego aura eu raison.

L’absence de Pierre Bottero se fait cruellement ressentir…

3. Postérité

Que ce soit par la volonté d’un des deux auteurs après la mort de leur « moitié » ou pour des raisons juridiques, voire artistiques, une œuvre commune ne s’arrête pas une fois le duo dissous. Au contraire, écrire à deux est parfois un dernier voyage, comme celui du couple Julio Cortazar et Carol Dunlop. Un road-trip Paris-Marseille est pour eux l’occasion d’écrire en commun, alors que Carol est en train de vivre ses derniers mois de vie. Leur œuvre, Les autonoautes de la comoroute, est alors un texte d’adieu, un récit de leur voyage et de leur couple fusionnel. Cortazar exauce le vœu de sa femme en le faisant publier à la fois en français et en espagnol, double version qui est la seule complète à ses yeux.

On peut aussi citer le cas de la série Angélique d’Anne et Serge Golon. Pendant un premier temps, les romans sont publiés sous le double nom Anneserge Golon, en raison de la crainte de l’éditeur : un nom de femme ne peut pas faire vendre, voyons. Quand son mari décède, Anne doit se battre pour récupérer ses propres droits, et découvrira au passage que son texte a été tronqué lors des premières éditions. Elle décide alors de réécrire sa série, seule. De la même manière, après le décès de son mari, Nathalie Henneberg continue à publier des ouvrages de science-fiction, d’abord avec leurs deux noms, puis le sien uniquement – et revendiquant au passage la paternité des romans précédents.

Que fait-on également quand l’un des auteurs décède avant la fin de l’œuvre ? Cette question, douloureuse, s’est posée pour Erik L’homme au décès prématuré de Pierre Bottero. Trois choix se présentaient alors : ne rien publier (la série n’était écrite que de quatre tomes), continuer avec un autre auteur, ou continuer seul en se réappropriant l’histoire. L’homme a pris ce dernier choix, en transposant la mort de Pierre Bottero sur le personnage de ce dernier, Ombe, dans le tome 5. Il se sert également de ce tome comme un hommage à son ami, en y écrivant même les différents sentiments, transposés de manière fictive, ressentis par les lecteurs à la perte de Boettero, comme un adieu et un hommage finaux. Erik L’homme a ensuite réadapté l’intrigue, terminant la série en huit tomes, au lieu des treize initialement prévus.

Pierre-Jules Hetzel et Jules Verne

Conclusion

Je n’ai fait qu’effleurer certaines histoires des duos d’écrivains cités ; pour la moitié d’entre eux, je ne peux que renvoyer au passionnant Nous est un autre, de Benoît Peeters et Michel Lafon, écrit également en duo. C’est là qu’on trouvera tous les détails des relations entre Dumas et Maquet, Verne et Hetzel, Willy et Colette, etc. Mais que ce soit pour eux, ou pour les auteurs plus contemporains, impossible de nier que leurs vies, ou les circonstances de cette écriture en collaboration, soient intéressantes à plus d’un titre. Au niveau littéraire, artistique, certes, mais aussi pour ce que cela en dit des caractères humains, des relations entre les amis, les familles, les couples, des histoires passionnées et réelles, derrière celles fictives. Et cela, c’est sans compter les nombreux démêlés juridiques, historiques, qui peuvent également avoir lieu, et que je n’ai fait que survoler.

Il n’y a pas un duo d’écrivain qui fonctionne de la même manière, même si des similitudes sont présentes, et c’est ce qui fait toute leur richesse, en plus de celle déjà présente de deux esprits pour une seule plume. A deux, ils créent plus qu’ils n’auraient pu le faire seuls, se complétant, certains reconnaissant même comme nécessaire et vital de s’extraire d’une solitude créatrice. L’écriture à quatre mains offre de nouvelles voies, de nouvelles idées, une émulation unique, au point de même finir par créer une troisième identité pour certains. Pour autant, si l’envie et les idées sont présentes, ce n’est pas si facile : beaucoup reconnaissant que la charge de travail est double, et qu’écrire ensemble, c’est écrire deux fois plus, que ce soit pour se relire et se corriger, ou mettre au point des scénarios communs. La communication est très présente dans ces duos, quelle que soit l’époque, et le moyen : lettres, envoi de disquettes, coups de téléphones, mails. Apparaît aussi comme importante, la notion de s’amuser à écrire ensemble, comme un jeu, mais aussi celle de préserver l’ego de chacun, au risque d’entacher sa relation avec l’autre. Les confrontations permettent de dévoiler des richesses, certes, mais rendent parfois les auteurs vulnérables, marquant en profondeur l’écriture commune.

C’est peut-être l’écriture à quatre mains qui permet encore une fois de comprendre à quel point la fiction s’inspire du réel, s’en nourrit, et vice-versa. En s’attardant sur les mécanismes de cette création, c’est aussi sur les hommes et les femmes derrière la plume, que nous en apprenons beaucoup.

Sources

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2 réflexions sur “L’écriture à quatre mains : les duos d’écrivains

  1. Oui, il est sûr qu’on ne peut pas écrire à quatre mains avec n’importe qui. C’est quelque chose de trop intime. Ce n’est pas comme devoir travailler ensemble sur un film, ou même une bande dessinée. J’ai du mal à imaginer qu’on puisse remplacer son co-auteur, comme un illustrateur. Encore que, certaines bédéistes sont très attachés à leur illustrateur, et qu’il y a eu des « nègres » bien sûr.
    Je ne savais pas que Stephen King écrivait avec ses enfants, même si je savais qu’il avait déjà pratiqué l’écriture à quatre mains.
    Il est vrai que écrire est une activité solitaire, et que personne n’aime qu’on regarde par-dessus son épaule. C’est pourquoi il faut avoir toute confiance à l’égard de son co-auteur. Il ne faut pas que ça devienne une compétition, ou que l’un des deux se montre trop bienveillant, ou trop critique. Il faut des compromis et une harmonie. Ne parlons pas de visions différentes de l’histoire ou de la forme…
    C’est compliqué à mettre en place, mais c’est motivant. C’est très difficile (en tout cas pour moi) de maintenir un projet aussi long, jusqu’à son terme, si je suis seul.
    Ah, Alexandre Dumas est boudé par certains membres de l’éducation nationale. Je trouve insensé qu’on boude de telles œuvres. Plutôt que d’en faire toute une histoire, on devrait réhabiliter Auguste Maquet, quitte à faire de nouvelles éditions portant leurs deux noms. Je ne sais pas pourquoi on en fait rien. Je sais qu’il y a des films sur le sujet.
    Pour ce qui est des femmes dans l’ombre, c’est une toute autre histoire, qui appartient au domaine du sexisme. Cela rejoint presque toutes ces auteures qui ont du prendre un pseudonyme masculin, ou mettre seulement leurs initiales.
    L’écriture en alternance est sans doute rare parce qu’elle naît avec un phénomène plutôt récent, même s’il a quelques années : internet. L’écriture en alternance est omni-présente dans le jeu de rôle en ligne mais c’est encore quelque chose d’assez marginal. Et je doute que ça se répande énormément dans le monde littéraire professionnel.
    En tout cas, bravo pour ce travail de recherches et de rédaction.

    J'aime

    1. Oui, dans les cas d’Erik Lhomme, Anne Golon, etc, je suppose qu’ils ont fait le meilleur choix en continuant seul, plutôt que d’écrire avec quelqu’un d’autre. C’est une forme de respect de ne pas prendre un auteur pour remplacer, et en même temps, finir la série, c’est rendre hommage à la personne décédée. Y a tout un univers à trouver en commun avec quelqu’un, et une certaine vision des choses, même si elle n’est pas totalement entière. Il faut deux esprits qui résonnent ensemble, et qui en même temps sont capables d’assez de recul pour se corriger, ou éviter de se blesser, et se faire confiance. Ce sont des critères délicats à remplir…pourtant, quand ils sont au rendez-vous, c’est simplement génial.
      Effectivement, si être à deux peut rendre le travail plus lent, plus complexe, je pense que cela gagne en motivation, en surprise, en plaisir d’écrire aussi. Se sentir soutenu, ce n’est pas rien. Ce n’est sans doute pas pour rien non plus que tant d’auteurs dédicacent leurs premiers romans à leur famille, leur moitié, les soutiens les plus proches. Le travail en solitaire est difficile, et d’autant plus quand il s’agit de l’écriture, où on est vraiment seul face à soi-même.

      Je suis plutôt contre le fait de bouder Dumas, moi aussi. Qu’importe qu’il ait écrit seul, ou écrit à deux, les oeuvres sont là, et puissantes, et puis la vérité est connue sur Maquet maintenant. Je n’ai pas vu les films sur le sujet, mais ce serait intéressant. Pour les nouvelles éditions avec les deux noms, probablement que ce serait boudé par une certaine élite littéraire (ou l’académie française) et que ça ne plaît pas. Certaines choses mettent du temps à bouger malheureusement.
      Pour les femmes dans l’ombre, avec le pseudonyme masculin, ça mériterait aussi tout un article. Le sexisme y est beaucoup, le marketing également, et cela varie seulement les pays… tous les noms d’auteur avec deux initiales ou l’initiale du second prénom, c’est du marketing pour faire « auteur américain » hérité d’une certaine décennie, aussi.
      J’ai aussi failli mentionner les écritures liées à Internet, mais ça faisait un peu hors-sujet. Je suis tout à fait d’accord, l’alternance est née avec le jeu de rôle en ligne, le jeu de rôle par forum, celui sur plateau même. Et il y a toutes les fanfics, tous les threads, les histoires sur twitter, etc, tout ça, c’est collectif. Ce serait passionnant à décortiquer aussi. Je sais qu’il existe quelques romans qui sont des publications de SMS, mails, etc, très romancés, mais ils sont encore rares. Il y avait même des concours littéraires qui ne voulaient qu’une écriture née d’Internet, à un moment. Ça peut arriver, mais lentement. Et sinon, ça prendra la forme de l’auto-édition numérique.
      Merci beaucoup 😉

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