Rhapsodie pour un fantôme : Revisiter le mythe du Fantôme de l’Opéra de Leroux

Parmi les figures les plus célèbres de la littérature française ou bien de la comédie musicale, on trouve le Fantôme de l’Opéra, créé par Gaston Leroux en 1910. Il a imaginé ce personnage et son histoire sur les bases de rumeurs autour des sous-sols de l’Opéra Garnier, de son lac, ainsi que d’autres incidents véridiques de l’époque. L’histoire ? Celle d’un soi-disant Fantôme, un chanteur et un musicien de génie, qui hanterait l’Opéra Garnier, et qui s’éprend d’une jeune chanteuse, Christine Daaé. La jeune fille est tantôt séduite, tantôt effrayée par ce mystérieux Ange de la Musique dont le masque cache un visage défiguré, et qui se révèle aussi bien inspirant et protecteur, que sombre et fou. Un triangle amoureux naît lorsque Raoul de Chagny, un ami d’enfance de Christine, tâche de la défendre face à cet être instable. Roman dit populaire (à l’époque) flirtant entre le policier, le fantastique, Le Fantôme de l’Opéra ne tarde pas à fasciner par son romantisme empreint de gothique, par son personnage homonyme chargé de mystère et à multiples facettes. Sa popularité lui permet d’être adapté au cinéma dès 1925, mais aussi en théâtre, en comédie musicale, le fameux musical d’Andrew Lloyd Webber, ou encore de croiser d’autres personnages célèbres tel Sherlock Holmes dans des romans postérieurs (The Angel of the Opera par Sam Siciliano).

Personnellement, il s’agit ainsi d’une des histoires que je préfère, dont aucune adaptation n’a réussi (ou n’a voulu) à rendre parfaitement la noirceur mêlée de sublime du Fantôme de l’Opéra, alias Erik. Le personnage du livre est bien plus chaotique et terrible, tout en demeurant digne de compassion ou de compréhension, à l’instar de Quasimodo, Frollo, Faust, John Jasper ou d’autres protagonistes (et frolliens) des romans gothiques et romantiques. Il est à la fois prégnant d’humanité, de désir absolu d’art et d’amour, tout en étant rejeté par le monde extérieur et par les hommes, à cause de son visage défiguré – et aussi d’un caractère dur, intransigeant et lunatique.

Charles Dance dans le rôle du Fantôme en 1990

Compositions pour une nouvelle histoire du Fantôme de l’Opéra

Il n’est donc pas étonnant le mythe du Fantôme continue encore aujourd’hui d’inspirer bien des créateurs, qu’il soit sujet de nouvelles visions ou bien simple référence, comme dans le film Abre los ojos d’Amenabar. Ici, Rhapsodie pour un fantôme témoigne du projet de son dessinateur, F2L0, de créer une bande dessinée revisitant le Fantôme sous un jour contemporain, aux thématiques faustiennes et modernes. L’histoire aurait d’abord dû être un poème pour enfants retraçant les épisodes principaux du roman de Gaston Leroux, avant de s’orienter vers une relecture bien plus adulte et aboutie. Malheureusement, le projet ne vit jamais le jour, même si ce beau-livre témoigne des croquis et même de scènes quasi-complètes de cette possibilité d’histoire. Espérons que l’auteur puisse reprendre un jour son projet et l’achever, car cela m’aurait énormément plu de lire cette bande dessinée !

Le livre s’organise donc en plusieurs parties, comprenant notamment cette genèse de poème pour enfants, avec des croquis au style très burtonien, avec le Fantôme dessiné de manière très fine, à la manière des personnages de l’Étrange Noël de Monsieur Jack. On retrouve cette direction jusque dans les décors dessinés, les orgues, lampes ou éléments du décor dessinant des visages ou des reflets du masque d’Erik. (Au passage, je n’y connais rien en dessin, alors je ne peux que commenter d’un ressenti, et non sur une technique quelconque!)

Image issue de la partie « La genèse » – avec l’aimable autorisation de l’auteur.

Une seconde partie, elle, présente l’Opéra Garnier de l’extérieur, parfois de manière colorée, avec cette façade bien connue des bâtiments. Mais on aperçoit également la scène avec son célèbre rideau rouge, des détours au coin des corridors ou encore des vues du toit, où Erik contemple une ville illuminée dans laquelle il n’a hélas aucun droit de vivre… Quoiqu’il en soit, cette partie retrace bien les dédales tantôt obscurs, tantôt lumineux, de l’Opéra, qui est lui aussi un personnage à part entière de l’intrigue de Leroux, reflétant le Fantôme autant que Notre-Dame reflétait Quasimodo. Les détails accordés aux décors, aux statues, aux moindres tournants d’escaliers, représentent bien le côté labyrinthique du Palais Garnier et le soin de son architecture.

La troisième partie s’attarde sur le Fantôme en lui-même. Personnellement, si j’y retrouve un peu du Phantom tel qu’on le voit dans la fameuse comédie musicale, son regard, tantôt perçant, tantôt tourmenté ou encore incisif et déterminé, m’a beaucoup fait penser à l’interprétation qu’en fait Charles Dance dans le téléfilm de 1990. La forme du masque, relativement similaire, n’y est sans doute pas pour rien. Ces croquis correspondent encore assez à l’image romantique du Fantôme tel qu’on se le représente habituellement, même s’il est ensuite mis en scène non plus avec un violon, mais des guitares électriques, ou encore des vêtements contemporains, avec notamment une référence à la célèbre phrase de Star Wars, Always two they are (le maître et l’apprenti), ce qui évoque évidemment Erik et sa protégée Christine, ou encore les nombreux compositeurs de musiques célèbres qui ont précédé le Fantôme. D’ailleurs, certaines illustrations sont en référence à des maîtres d’orchestre de musique classique, mais aussi des groupes contemporains comme Muse.

La partie suivante part, cette fois, totalement dans l’histoire revisitée du Fantôme imaginée par le dessinateur, avec la présence fantomatique de la mère d’Erik, présente comme une source d’inspiration. Ce passage invente aussi une enfance nouvelle au personnage, avec un père violent exécrant le visage défiguré de son enfant, ou l’introduction d’une préceptrice de l’étiquette et de l’art de l’assassinat (après tout, le Fantôme a quelques meurtres ou tentatives de meurtre à son actif). Cette vision d’Erik grandit, et se conclut d’ailleurs avec un croquis de lui, portant un tee-shirt à l’effigie du Jack Skellington de Tim Burton. Peut-être un clin d’oeil au style du poème initialement prévu, ou alors simple affinité avec un personnage dont il partage certaines capacités, celles d’inspirer tantôt la terreur, tantôt la grandeur, tout en souffrant d’une profonde solitude et d’une lassitude quant au rôle qu’on lui impose.

Ben Lewis (Erik) et Anna O’Byrne (Christine) dans la séquelle du musical, Love Never Dies

Réécrire et moderniser une intrigue, tout en la gardant intemporelle

Ensuite, nous croisons une partie dédiée à Sally, personnage inventé qui aurait pris la « place » de Christine dans cette histoire. Ici, il s’agit d’une jeune violoniste irlandaise, qui serait devenu l’élève du Fantôme, sans se douter de tous les changements que cela entraînerait. Il faut dire que même sans paroles, les cases dessinées évoquant leur rencontre semblent déjà emplies de tumulte et de méfiance, avant de dériver vers une relation plus emplie de confiance et d’amour. Il est fascinant de voir en tout cas le Fantôme dessiné avec des vêtements modernes, des objets modernes (quoiqu’il ne perd pas de sa cape si pratique pour refléter ses émotions), tout en gardant intacte l’âme du protagoniste. C’est bien la preuve de l’universalité du personnage, et du fait qu’on peut toujours trouver un écho face à lui, dont la création remonte à plus d’un siècle. Il ne faut toutefois pas douter que cet Erik garde toujours, certes, ce même côté romantique et sublime qui fait de lui un génie de la musique, mais aussi un aspect plus sombre et violent, quitte à blesser verbalement Sally ou à lui adresser des regards terribles. Et si ce Fantôme apparaît un peu plus humain que celui de Leroux, plus proche de nous et donc plus identifiable, il souffre cependant de la même solitude et de la même haine de lui-même.

Image issue de la partie « L’élève » avec l’aimable autorisation de l’auteur.

Haine qui le mène, dans la partie suivante, à passer un marché avec le Sir, équivalent du Diable sous la forme d’une femme élégante. Le Fantôme rencontre ici le mythe de Faust (référence déjà présente avec le Phantom of Paradise, et dans la version avec Charles Dance). Erik passera alors un pacte avec le Diable, lui permettant d’obtenir une nouvelle vie à condition d’offrir l’âme de son élève. D’autres personnages apparaissent, comme les sbires de le Sir, ou encore Charon, qui devient une présence familière auprès d’Erik. L’histoire prend une tournure plus imaginaire, plus sombre, mais toujours dans l’esprit du Fantôme, et toujours avec moderne, par les vêtements, la présence d’un pistolet ou de cigarettes, même si un certain côté classique est toujours là, en bien. Et on trouve même quelques pointes d’ironie, nullement déplacées quand on pense au sarcasme propre du Fantôme.

La Mort Rouge d’André Castaigne, ou quand le Fantôme se déguise à un bal costumé dans l’histoire

Ode au Fantôme

Vient ensuite la dernière partie du livre, intitulée « Les tourments » qui se confronte davantage aux états d’âme d’Erik, dévoilant toute la subtilité et la profondeur du personnage. Évidemment, de par sa différence, son visage défiguré, mais aussi ses talents hors normes et des passés douloureux ou mystérieux, le Fantôme est un personnage « hors des rangs de l’humanité » (comme le dit Stevenson sur le Docteur Jekyll), solitaire, rejeté et incompris. Pourtant, il est aussi empreint de génie et d’humanité : il aspire à la beauté, à une vie ordinaire, à un art absolu, une transcendance. Il est tantôt dans l’ombre, tantôt dans la lumière, à la lisière entre les deux, hésitant entre les souterrains de l’Opéra et un monde extérieur où il erre parfois. Ce Fantôme exprime toujours une profonde passion pour la musique, contemporaine ou classique, mais aussi une mélancolie singulière, une tristesse propre au personnage, de ne jamais réellement trouver sa place, ni d’équilibre dans ses relations avec les autres. L’auteur de Rhapsodie pour un Fantôme en donne une vision pertinente en quelques mots, montrant qu’il a bel et bien capté l’essence du protagoniste :

« Erik est arrogant, fier, autoritaire, et en de nombreux points, un fantôme peu recommandable, mais c’est aussi un passionné, un écorché, qui ne trouve sa place ni chez les morts, ni chez les vivants. Son seul refuge est l’Opéra et sa folie la musique. Il est un personnage sans visage, un fantôme hanté lui-même, torturé et tiraillé par la souffrance et la colère. »

Lignes qui accompagnent fort bien les illustrations présentées, souvent en couleurs : un Fantôme pensif, parfois résigné, émerveillé par une musique, empreint de superbe, de mélancolie ou de colère. Toutes les facettes des émotions par lesquelles ce personnage passe, se ressentent au gré des croquis, avec une grande beauté. C’est un personnage lunatique, presque schizophrène, hors des sentiers traditionnels de l’existence, regardant de l’autre côté une vie qu’il n’atteindra jamais, et que pourtant, il cherche à obtenir, par l’art, par la musique et par l’opéra. Comme sur ce croquis où il regarde à travers une vitre d’un bar de l’intérieur, un café sur sa table, café dans une tasse noire ornementée du masque du Phantom de la comédie musicale.

« Pourquoi tenter d’entrer dans ma demeure ! Je ne t’ai pas invité. Je ne veux ni de toi, ni de personne au monde ! Ne m’as-tu sauvé la vie que pour me la rendre insupportable ? Si grand que soit le service rendu, Erik finira peut-être par l’oublier et tu sais que rien ne peut retenir Erik, pas même Erik lui-même. » (Le Fantôme de l’Opéra, Gaston Leroux)

Image issue de la partie « Les tourments » avec l’aimable autorisation de l’auteur.

Pour conclure

Rhapsodie pour un fantôme est un superbe beau-livre proposant les croquis, les illustrations, d’une bande dessinée qui n’a pas pu voir le jour, mais qui témoigne de la volonté de son auteur de faire revivre le Fantôme, avec sa propre touche personnelle, moderne et emplie de clins d’oeil au monde contemporain. Pourtant, j’y trouve aussi, pour moi qui adore le personnage créé par Leroux, un profond respect de l’héritage laissé par toutes les interprétations du Fantôme par le passé, aussi bien que de l’Erik de papier. Et pourtant, la touche personnelle de l’auteur se ressent aussi profondément, par les états d’âme de son fantôme, par cette reprise d’une histoire bien connue, par cette thématique du pacte avec le diable, par ces références et marques du monde actuel. Cette nouvelle vision du Fantôme a un véritable charme fascinant.

Aussi, pour les admirateurs de ce protagoniste tourmenté, je ne peux que conseiller de jeter un coup d’oeil à ce livre qui leur plaira sûrement, et qui, personnellement, me fascine et me donne envie de retrouver cet univers. Et pour ceux qui ne le connaissent pas, quelle chance de pouvoir découvrir pour la première le roman de Gaston Leroux ou le charme de ses adaptations, même si le livre de Leroux est parfois sinueux. Le Fantôme est un personnage qui a durablement marqué l’imaginaire, non sans raison, et qui est empli de subtilité, de contradictions, tout en gardant un fort potentiel d’identification. Erik a encore tous ses mystères, et j’espère lui avoir rendu un bel hommage dans cet article, ou vous avoir donné envie de le (re)découvrir.

Par ailleurs, même si le projet de BD présenté dans cet ouvrage n’a pas pu aboutir, l’auteur continue toujours à dessiner autour du Fantôme et de sa relecture de l’oeuvre, notamment sur sa page Facebook.


3 réflexions sur “Rhapsodie pour un fantôme : Revisiter le mythe du Fantôme de l’Opéra de Leroux

  1. Ah! J’adore ce livre d’illustrations, découvert tout à fait par hasard au début de cette année… Ton article est très juste et rend un magnifique hommage à cet ouvrage, qui rend témoignage à un projet demeuré inabouti, ce que l’on ne peut que déplorer. Car, comme tu l’exprimes très bien, ce projet, ces illustrations, ont su réinventer le personnage, l’adapter dans un autre contexte, plus moderne, et qui m’aurait, comme toi, tellement plu ! J’ai feuilleté cet ouvrage pendant des heures, tâchant d’imaginer l’histoire qui se trouvait cacher derrière, et comme tu le dis, il est clair que l’auteur connaît parfaitement le mythe, l’ouvrage d’origine, les adaptations et leurs différentes subtilités dans ses moindres détails. C’est un élément qui m’avait frappé à la découverte de ce recueil. Il y a des hommages, effectivement, à Faust et au pacte passé avec le diable comme dans les adaptations que tu cites, et quant à ‘l’échange’ de l’âme de la Christine de cette version, cela m’avait fait beaucoup pensé au pacte identique du conte musical Les chaussons rouges, de Marc Lavoine, où le créateur du ballet, pygmalion de la jeune danseuse, échange l’âme et le bonheur de sa protégée contre le succès… Tout est lié… 🙂 Le mythe faustien est fascinant dans ce cadre, F2LO aurait magnifiquement repris ce thème dans un contexte moderne, j’en suis certaine ! Je croise les doigts pour que l’auteur ait un jour l’occasion de concrétiser son projet. D’autre part, j’ai jeté un oeil à sa page facebook, les illustrations sont splendides… ! Merci pour ce très bel article en tout cas, vraiment passionnant !

    PS : je t’envoie un mail très bientôt ! Et surveille ta boîte aux lettres dans les prochains jours 😉

    Aimé par 1 personne

    1. J’aurais vraiment adoré pouvoir lire ce projet en entier et complètement réalisé, en effet. Ca aurait donné une nouvelle relecture du Fantôme, moderne et même temps sans doute ironique d’elle-même, comme en témoignent certains dessins. C’est vrai qu’on ne peut qu’imaginer l’histoire derrière, mais elle avait du potentiel, je pense. Il y avait de quoi faire, surtout au vu des références qu’on y devine et qu’on y trouve en reliant à d’autres oeuvres. les histoires faustiennes sont universelles et nous touchent beaucoup, de toute façon. Peut-être un jour, on verra la version aboutie du projet ; en tout cas, l’artiste continue ses illustrations dans cet univers, ce qui montre le côté toujours vivace du projet, quelle que soit la forme.

      Je réponds à ton mail très bientôt aussi 🙂

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