Clap de fin pour The Americans

The Americans est une série dont j’ai déjà parlé ici, et qui, en réalité, s’est terminée en milieu d’année dernière. Série découverte en même temps que Orphan Black ou Bates Motel, c’est la dernière de ces trois séries adorées, et c’est sans doute pourquoi j’ai mis autant de temps à regarder la fin. The Americans est une histoire que je n’avais pas envie de finir. L’article contient quelques légers spoils : je parle de certains événements mais sans les relier à tous les personnages ou en disant comment cela finit.

L’histoire de la série prend place durant la Guerre Froide, en Amérique. Elizabeth Jennings (Keri Russell) et Philip Jennings (Matthew Rhys) travaillent dans une agence de voyage et sont les heureux parents de Paige (Holly Taylor) et Henry (Keidrich Sellati). Ils pourraient représenter la famille américaine idéale…si du moins les deux parents n’étaient pas des espions russes infiltrés, utilisant leurs nuits et bien des heures de la journée pour accomplir de sinistres missions pour la cause de la Russie. Leur quotidien à double face prend un autre tournant, quand Stan Beeman (Noah Emmerich) s’installe à côté de chez eux avec sa famille : l’homme est agent du FBI.

Une série au long cours

The Americans n’a pas pris le parti de certaines séries d’aujourd’hui, qui impliquent dynamismes et retournements de situations à chaque épisode. Même ses teasers et affiches jouent davantage sur l’ambiance, le double-sens et l’ambiguïté. C’est plutôt une série qui prend son appui sur le long terme, a un rythme relativement lent, prenant son temps pour mieux nous faire nous attacher à ses personnages. C’est peut-être cette façon de faire, cette discrétion, qui fait que la série n’a obtenu que finalement bien peu de récompenses malgré de nombreuses nominations. Sur ses six saisons, se déroulent bien des années, notamment par le biais de deux ellipses pour faire avancer l’histoire et l’Histoire. Le temps pour nous de voir la famille Jennings grandir et vieillir, de voir les liens se tisser et se dénouer.

La série s’apparente à un marathon plutôt qu’un sprint, à l’image du travail de l’espionnage effectué par Elizabeth et Philip pendant plus de vingt ans. Prenant appui sur des inspirations réelles – le réalisateur de la série, Joe Weiseberg, ayant lui-même travaillé pour la CIA – la série présente des facettes du travail d’espion, connues et inconnues. Toute cible des Jennings se voit prise au piège par un lent engrenage, des contacts innocents, de pur hasard semblerait-il, tout au début. Les espions, sous d’autres identités, sous d’autres apparences (et d’autres perruques, parfois bien kitsch), s’immiscent dans la vie de leurs cibles jusqu’à en devenir une partie intégrante naturelle, pour mieux arriver à leurs fins, occasionnant bien des dommages collatéraux. La partie espionnage de la série est passionnante, savamment mise en place, non sans parfois trouver de puissants échos avec le quotidien des Jennings.

Une famille américaine

Car la force de la série est de ne pas se limiter à l’espionnage, qui aurait pu être barbant. A l’instar d’Elizabeth et Philip, l’histoire est à double face, présentant le quotidien de leurs identités américaines, leur vie avec leurs enfants. Paige et Henry ne savent rien, absolument rien, du passé de leurs parents, ni de leurs missions secrètes. Eux, ils sont des purs produits de l’Amérique. Tout comme Stan Beeman n’y verra que du feu, jusqu’à la toute dernière saison.

Sous fonds de chansons américaines – souvent les moins connues de l’époque, la série n’utilisant guère de tubes pour avoir un côté vintage forcé – c’est aussi à la vision des États-Unis par deux agents infiltrés, que nous voyons. Philip et Elizabeth ont vécu plus longtemps en Amérique qu’en Russie, y ayant déménagé très jeunes et s’étant mariés là-bas. Aussi, les souvenirs de leur pays sont forts, mais ils sont déchirés entre deux identités, deux nations, le souvenir d’une Russie froide et dure où ils mourraient de faim, et le présent d’une Amérique clinquante et fausse, qui les mettrait en prison au moindre faux pas. Mais leur pays d’accueil est bien plus confortable, leur a permis d’avoir une famille. L’Amérique est plus facile, plus séduisante que la Russie, mais pas mieux, diront-ils lors d’un épisode. Cela n’empêchera pas Philip de devenir de plus en plus attaché à l’Amérique, à ses coutumes et à sa société, là où Elizabeth finira par exécrer cette société.

Stan Beeman est lui aussi un représentant de la famille américaine, dévoué à son pays, à sa famille, à la vision manichéenne, où la Russie n’est qu’un ennemi, comme tous ses habitants. Pourtant, il sera aussi le premier à être séduit par une Russe qu’il manipule pour le FBI, Nina. Il perdra également sa femme et la garde de son fils, à trop se concentrer sur son travail exigeant, à trop être le travailleur forcené qu’on attend de lui – à trop suivre le rêve de la vie américaine. Son meilleur ami, au cours de la série, devient bel et bien Philip, tout comme il en viendra à être presque un père de substitution pour Henry.

L’ennemi intérieur

En mélangeant ainsi le quotidien d’une famille à des missions sordides d’espionnage, la série s’inscrit sous le signe des secrets, et surtout sur la thématique de l’ennemi, particulièrement intérieur. Philip et Elizabeth ont beau être mariés, au tout début, ils ne font que se tolérer, Elizabeth n’étant pas amoureuse, Philip ayant un peu plus de sentiments. Les épisodes les verront se rapprocher et finalement tomber amoureux, bien qu’ils soient mariés depuis plus de dix ans. Mais cette évolution les fait tout d’abord se méfier l’un de l’autre, ne pouvant se faire confiance que lors de leurs missions d’espionnage, et non sur le privé. Au gré des saisons, d’autres retournements de situations se font, comme lorsqu’ils découvrent des facettes plus sombres, l’un chez l’autre, ou quand la lassitude de Philip face à l’espionnage, conduira Elizabeth à prendre ses distances et à ne plus lui parler des missions du KGB.

L’autre ennemi intérieur, c’est bien entendu leur famille. Le couple dissimule son identité et ses véritables activités à leurs enfants, leurs amis. Au fur et à mesure que ceux-ci grandissent, élevés comme des Américains, les conflits naissent. Paige intègre l’Église, après de nombreuses disputes avec ses parents, qui réprouvent le catholicisme et l’accusent de faire davantage confiance à un pasteur qu’à ses propres parents. Balançant entre méfiance, aversion et fausse tolérance, le couple doit bien faire face aux ambitions de leurs enfants, à leurs souhaits aussi, même si leur apparence officielle autorise une chose et que leur véritable identité intérieure hurle à la trahison.

Des ennemis, il y en a partout, dans cette série. Ceux, bien concrets, que les Jennings affrontent au cours de leurs missions. Et puis tous les autres, de Beeman à leurs enfants, de Nina à d’autres agents russes comme Oleg, des victimes des manipulations du couple comme Martha, ou même les superviseurs russes des deux espions, parfois bien troubles. Dans un contexte de Guerre Froide où la méfiance est de mise, le moindre faux pas peut se révéler terriblement dangereux. Mais aucun personnage n’est blanc ou noir dans la série, et c’est bien sa force. En prenant le point de vue des Jennings, nous sommes bien plus attachés à Elizabeth et Philip, alors qu’ils sont censés être les traditionnels ennemis. On en vient à maudire Stan et le FBI, en espérant que jamais ils ne découvriront le secret des Jennings. On a pourtant aussi de l’affection ou de la pitié pour Nina, prise dans un double jeu de manipulation entre les Russes et le FBI, pour Martha qui finit exilée en Russie pour avoir été la victime de Philip. Certaines autres cibles sont aussi particulièrement touchantes, comme la jeune fille que Philip prend sous son aile, qui a l’âge de Paige, et qu’il aurait pu se retrouver à séduire. La force de The Americans, c’est de garder une subtilité, y compris dans les dialogues, qui évite tout manichéisme, qui empêche de détester complètement un personnage ou un autre, car ils ont chacun leurs raisons d’agir et leurs faiblesses, ainsi qu’une psychologie fouillée.

Tabous & rôles renversés

La série fait aussi la part belle à des thèmes singuliers, des prises de risques. Outre cette thématique de l’ennemi intérieur, qui divise chaque personnage en deux, entre loyauté à la famille et au pays, on trouve bien d’autres sujets dans la série. L’importance de la famille, la fidélité à soi-même, la religion, les différentes facettes de soi, le fait de se redécouvrir au gré de l’histoire et de la vie de famille. Par son genre de l’espionnage, la série pose aussi un tabou sous un autre jour, celui de l’adultère. Si Elizabeth et Philip peuvent user simplement de mots ou de conversations pour manipuler leurs victimes, le sexe est aussi une arme pour eux. Ainsi, les deux se retrouvent régulièrement à faire preuve d’adultère l’un envers l’autre, et Philip sera même obligé de se marier à une autre femme, sous les yeux d’Elizabeth (qu’il prétendra être sa sœur). Pourtant, au fur et à mesure de la série, c’est bel et bien leur couple à eux qui se construit et qui devient de plus en plus solide, leur permettant d’être un espace sûr, un appui, de savoir qu’aucun des deux n’abandonnera jamais l’autre.

Il s’agit aussi d’un couple singulier, car presque depuis le début, le parti a été pris de renverser les rôles. Philip incarne le côté le plus sensible des deux espions, davantage porté aux sentiments, à la communication, à la douceur parfois. Pourtant, cela ne l’empêche pas de faire preuve d’agressivité, de colère, ou d’être diablement efficace sur le terrain, voire impitoyable. Mais c’est bien lui qui se trouve de plus en plus déphasé avec sa mission d’espion russe, qui rêve de n’être qu’un simple citoyen américain, et qui éprouve le plus de doutes quant à la légitimité de leur travail. Elizabeth, elle, est la face dure du couple : déterminée, inflexible et implacable, elle ne change que rarement d’avis, elle est plus violente et plus impulsive, refusant tout droit de se laisser corrompre par le pays dans lequel ils vivent, d’oublier qu’elle agit pour la Mère Patrie, faisant passant le travail avant tout. Et c’est elle qui finit de plus en plus déshumanisée par son travail, distante, au point de paraître brisée vers la fin de la série.

L’adieu à l’Amérique

Sur six saisons, il serait faux de dire que la série est parfaite : la quatrième est plus lente que le reste et la cinquième m’a paru la moins passionnante de toutes, tandis que la troisième est certainement la plus puissante et la plus forte dans ses thèmes, sa mise en scène. Mais la série est subtile, riche et réfléchie, de bout en bout, s’arrêtant avant la fin de la Guerre Froide. L’espionnage et le quotidien se mêlent en un équilibre tendu, fragile, prêt à déborder d’un côté ou de l’autre, en un jeu du chat et de la souris perpétuel. Elle est puissante par toutes ses thématiques, par ses enjeux, par ses réflexions sur la famille et la vision d’une existence déchirée entre deux identités, par sa mise en scène, par des dialogues à double sens finement ciselés…ainsi qu’un humour discret, mais bel et bien présent.

Les acteurs sont eux aussi tous formidables, tout simplement, et il le fallait, pour ce genre de série. La dernière saison revient en partie aux sources, permettant de clore le chemin de bien des personnages, permettant aussi enfin le véritable face à face entre les Jennings et Stan Beeman, ce face à face qu’on attend depuis le jour où Elizabeth et Philip, dans le premier épisode, sont venus lui offrir des brownies en guise de bienvenue à son emménagement. Le dernier épisode nous permet aussi de voir le chemin fait par les enfants Jennings, Paige étant magnifique mais terriblement déchirante. D’ailleurs, y a-t-il une fin heureuse pour The Americans, même si on ne voit pas la fin de la Guerre Froide ? Sans spoiler, elle est amère, terriblement amère. Et pourtant, elle n’aurait pu être davantage à l’image de la série, même si elle a le don de faire verser une larme. La fin est belle et conclut honorablement l’histoire de la famille Jennings, même s’il est bien triste de devoir dire au revoir à des personnages auxquels je me suis habituée, et dont j’ai appris à aimer la complexité durant bien des épisodes.


3 réflexions sur “Clap de fin pour The Americans

  1. En voilà un bel article extrêmement complet. Je dois avouer que la série, de par son contexte historique et son background, ne me tente pas plus que cela, mais j’ai pris beaucoup de plaisir à lire ton analyse !

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    1. Merci beaucoup ! Je te rassure, ce n’est pas non plus le genre de série qui m’attire d’habitude : j’avais commencé à la regarder pour l’acteur Matthew Rhys (aka Philip Jennings). Résultat, j’y suis restée pour les acteurs/personnages, pour les dialogues à double sens, pour les thématiques de la famille et du couple, et les perruques ! L’espionnage n’est pas trop mon truc, mais sous cette forme, ça passe. et certains moments historiques valaient le coup, comme lorsqu’on leur présente les prémices d’Internet, et qu’ils ne comprennent pas du tout à quoi ça va servir, ni l’intérêt, xd. Merci encore !

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