Deux séries britanniques pour (re)découvrir Ruth Wilson

Je ne cache pas mon affection pour l’actrice anglaise Ruth Wilson (la preuve en est qu’elle est récurrente dans mes images d’avatar sur le net). Ce n’est pas une actrice de premier plan, mais certains de ses rôles ont eu une belle notoriété : son visage vous est peut-être familier de la mini-série Jane Eyre de 2006, où elle en jouait le rôle-titre pour sa première apparition à l’écran. Par la suite, on a pu notamment la voir dans les films Dans l’ombre de Mary (2013, jouant la mère de Mary Pamela Travers), Lone Ranger (2013) et quelques autres films, souvent indépendants. C’est sur le petit écran qu’elle demeure prolifique, notamment avec les (mini) séries Small Island, Luther, The Affair, et enfin plus récemment Mrs. Wilson. Les personnages qu’elle a l’habitude d’incarner sont généralement complexes et tragiques, loin de tout cliché, avec une sensibilité toute intérieure, exprimée par le regard – sa marque d’actrice. Elle sera aussi à l’affiche de la série A la croisée des mondes, prévue à l’automne, dans le rôle de Marisa Coulter. Autant dire que ce futur rôle, tout en mélange de femme fatale, ambiguë, impitoyable et cependant sensible, risque de lui seoir à merveille, au regard de sa carrière antérieure.

Luther : Le policier et sa Némésis

Luther est une série policière commencée en 2010… pour se finir très récemment, en 2019, avec un total de cinq saisons (chacune allant de deux à six épisodes, en moyenne quatre). Au premier plan de la série, on trouve le DCI John Luther (Idris Elba), enquêteur respecté et à l’intelligence brillante, dont le retour est auréolé de méfiance après une « bavure » policière. L’homme n’agit effectivement pas toujours dans la dentelle, se trouvant souvent aux frontières troubles de la loi pour résoudre ses enquêtes, par des moyens peu orthodoxes. Il est en outre doté d’un tempérament volcanique, dont la colère explose aux moments les plus inattendus. Le premier épisode le place à une affaire de double meurtre : les parents de la surdouée Alice Morgan (Ruth Wilson) sont retrouvés assassinés, à leur domicile. Sans qu’aucune preuve ne puisse en ressortir, Luther se rend vite compte que la véritable meurtrière est Alison, rapidement qualifiée de perverse narcissique ou de psychopathe. Tout au long des saisons, nous assisterons alors, au gré d’enquêtes indépendantes (parfois très glaçantes), au jeu du chat et de la souris entre ces deux personnages, entre le flic qui flirte sans cesse à la limite de la légalité, et cette femme rousse qui trouve en John son égal intellectuel.

Il croit qu’une vie est tout ce que nous avons, la vie, l’amour. Celui qui prend une vie, vole tout. Je pense que s’il avait lu des livres différents, à certains moments précis de sa vie, il aurait été un homme différent. Il aurait été plus heureux en prêtre que… que ce qu’il est.

A vrai dire, je suis loin d’être une fan des séries policières, et je ne tiens devant Luther que grâce à ce duo de personnages (et de leurs acteurs), bien que je reconnaisse que certaines enquêtes marquent considérablement l’esprit, comme les deux épisodes finaux de la saison 2. D’ailleurs, en terme d’esthétique et de mise en scène, surtout avec les deux premières saisons, la série possède une ambiance particulière, avec des plans assez inhabituels pour le petit écran, et cette image d’un Londres urbain et sombre, sans réelle beauté, où rôdent des dérangés plus ou moins glauques. Ce qui fait la force de Luther, c’est bien entendu le rôle principal : la qualité de jeu d’Idris Elba n’est pas à faire. Son personnage incarne, étonnamment, un mélange de Sherlock Holmes (pour sa manière de résoudre les affaires, vite abandonnée dans la série ceci dit), et aussi une sorte d’archétype du shériff, aux méthodes brutales et limites, avec cette fâcheuse tendance à se retrouver aussi mêlé à des affaires des bas-fonds ou avec la pègre. Cependant, Luther est aussi un personnage entier, parfois trop humain : il ne supporte pas de voir son ex-femme avec un autre, avant d’ensuite la laisser partir. C’est son implication trop forte dans ses enquêtes, qui le mène au début à une bavure, laissant un criminel chuter alors que celui-ci venait de dire où il avait emprisonné sa victime, ou à être pris pour faux coupable d’un meurtre. A cette sensibilité sous la carapace, se cache aussi une éthique à laquelle il refuse de déroger, celle de sauver des vies quoiqu’il en coûte, comme s’il devait être le sauveur du monde entier, ne connaissant aucun repos.

Il me semble que votre conscience a tué bien plus de personnes que moi.

C’est cet aspect quasiment biblique du personnage qui fascine sans doute tant. Chacune des actions de Luther, et ce jusqu’à la dernière saison (surtout dans la dernière saison) l’entraîne inexorablement vers une chute certaine, digne des romans noirs. Il est poignant de voir le policier sembler se battre pour avoir une vie meilleure, et aussi se débattre pour desserrer un étau sombre qui l’oppresse de plus en plus. Cette vocation de policier est, au fond, ce qui le perd, quand bien même il essaye à plusieurs reprises de raccrocher, en vain. Son sens moral et son éthique sont trop brillants, trop purs et surtout trop rigides pour survivre dans un monde corruptible et moderne. Il voit tout son entourage mourir peu à peu autour de lui, l’accablant de plus en plus de la culpabilité du survivant, en plus de celle de ne pouvoir sauver tous les innocents du monde. Luther a du bon en lui, mais par ses méthodes, il devient un antihéros dont la fin ne saura être que tragique.

L’amour est supposé nous dignifier, nous exalter. Comment cela pourrait-il être de l’amour, John, si cela ne fait que vous rendre seul et corrompu ?

A ce monolithe de puissance, on trouve, pour équilibrer la série, Alice Morgan. Une grande part de l’humour vient d’elle, allégeant par moments la noirceur de l’univers. Certes, c’est une antagoniste, et une psychopathe, sans aucun doute. Mais elle fait partie du duo qui parvient à tenir la série, et la saison 4, où elle brille par son absence, est diablement ennuyeuse. Alice est un génie, un génie qui s’ennuie (comme un certain Moriarty) jusqu’à ce qu’elle croise Luther, capable de rivaliser avec elle sur le plan intellectuel. C’est entre eux deux qu’on aura droit à certains des dialogues les plus passionnants et mémorables de la série, c’est entre eux deux que naîtra une tension liée au potentiel de ce que leur relation peut devenir. Ennemis, amis, ils sont les antithèses l’un de l’autre, Alice étant aussi dépourvue de morale que John en est blindé. C’est elle qui décidera, pour « l’aider » d’accomplir les actions noires et sinistres qu’il se refuse à faire, comme tuer ou enlever des gens. Elle est ennemie, et en même temps, l’incarnation des plus sombres pulsions de John, effectuant les actes qu’il ne peut faire, le forçant à être redevable, du moins en partie. Toute aussi froide et sans sentiment qu’elle soit, la psychopathe est aussi celle qui amène un peu de lumière dans la série, avec un humour digne des antagonistes de comics. Ruth Wilson elle-même disait que, contrairement à ses autres rôles, c’était un personnage qui ne se plonge pas dans les affres de la conscience, ni des sentiments ; ou du moins, elle ne s’y aventure pas. Ce n’est pas pour rien que durant trois saisons, elle apparaît presque comme un Joker féminin : menaçante, dangereuse, humoristique, mais aussi glaciale et dénuée de remords. Jusqu’à ce qu’elle trouve une nouvelle profondeur tout à son honneur dans la saison 5. Sans pour autant perdre de son panache, l’évolution d’Alice est diablement intéressante, à la fois en subtilité et en intelligence, sans lui faire perdre sa dangerosité. Et scénaristiquement, c’est une fabuleuse façon d’écrire un personnage féminin, antagoniste qui plus est.

Bref, si Luther a malgré tout d’excellentes qualités au niveau de son esthétique, de son écriture, son âme se tient avec le duo des ces deux personnages. Ils flirtent sans cesse entre l’amitié et l’animosité, Luther effrayé par Alice tout en lui étant redevable, Alice trouvant enfin un intérêt et un égal digne de ce nom dans le monde. Et pourtant, tous deux ont des visions extrêmement opposées de la société, des éthiques contradictoires, des buts différents. Leur relation est une des plus intéressantes que j’ai pu voir dans une série télé, justement parce qu’elle repose dans un potentiel qui n’est jamais explicité clairement, presque jusqu’à la toute fin.

Mrs Wilson : Une mini-série autobiographique

Mrs Wilson, dans un registre bien différent, celui de la série historique et dramatique, est inspirée d’une histoire réelle. Cette série de trois épisodes nous embarque dans les années 1960, où la grand-mère de Ruth Wilson, Alison Wilson, découvre après le décès brutal de son mari Alexander Wilson, que celui-ci n’est pas l’homme qu’elle croyait connaître. En effet, lors de la préparation de l’enterrement, quelqu’un d’autre exige le corps : une autre femme, elle aussi mariée à Alexander. Commence alors une enquête pour savoir qui était réellement son mari, écrivain et ancien espion.

Mrs Wilson, avec originalité, est donc une sorte de biopic sur la famille réelle de Ruth Wilson, celle-ci incarnant le rôle de sa propre grand-mère. Pour les détails de l’histoire réelle, il semblerait qu’Alison Wilson ait certes découvert l’autre femme de son mari, peu après le décès d’Alexander. Cependant, si dans la série elle découvre qu’Alexander avait en vérité deux autres femmes (donc quatre femmes au total) pour ajouter au côté dramatique, la véritable Alison Wilson n’en eut pas conscience, et ce n’est que dans les années 2000 que les descendants Wilson comprirent qu’Alexander avait été marié à quatre femmes durant sa vie. Encore aujourd’hui, comme il s’agit d’affaires secrètes dues au contexte d’espionnage de l’époque, bien des détails sont manquants, et les descendants n’ont pas accès à tous les dossiers concernant leur ancêtre commun.

Ne connaissant que le synopsis de la série, je me suis cependant rapidement trouvée sous le charme de Mrs Wilson, voulant savoir la clef du mystère. Alternant différentes périodes temporelles, l’histoire offre un véritable engagement à découvrir le mystère entourant Alexander Wilson, tour à tour écrivain (de romans d’espionnage), mythomane, bigame, espion, homme brisé par les services rendus pour son pays. Le jeu de Ian Glen (Jorah Mormont dans Game of Thrones, évidemment) est empreint de subtilités, et le rend d’ailleurs attachant, nous empêchant de porter un jugement définitif sur cet homme – à raison, puisqu’au fond la vérité sur lui n’est pas réellement connue. Par ailleurs, il est appréciable qu’un tel mystère à multiples facettes soit pour une fois appliqué à un homme dans une série, là où on réserve plutôt ce type de rôle aux personnages féminins. Face à lui, Ruth Wilson interprète donc sa propre grand-mère avec force et pudeur à la fois, mêlant une sensibilité à fleur de peau et aussi une profonde détermination à garder ce secret de famille pour elle, refusant de ternir l’image de son mari pour ses enfants. En enquêtant sur son mari, de péripétie en péripétie et par de multiples souvenirs, elle s’impose avec force, refusant de se plier aux services secrets récalcitrants du gouvernement, avec des réactions rationnelles et proches de nous. La candeur de ses souvenirs de jeunesse est contrebalancée par la maturité d’une femme devenue mère, et qui accepte ses responsabilités, qui défend farouchement son droit à la vérité, et qui, au final, cherchera surtout la paix de l’âme après une telle tragédie familiale.

La qualité de la série tient à son intrigue familiale, mais aussi à la reconstitution des différentes époques. Tout est admirablement mis en scène, en passant par la seconde guerre mondiale, par l’Inde, par les bombardements aériens en Angleterre, les services d’espionnage, avec un sens du détail riche et pourtant si naturel qu’on le voit à peine. La série accorde aussi une grande place à la thématique de la religion, ce qui n’est pas si bizarre pour l’époque, mais surprend un peu aujourd’hui. Cela en fait donc une série historique très intéressante, qui arrive sans peine à nous plonger dans le quotidien dur de l’époque, dans ses us et coutumes, ses secrets et ses devoirs. Et enfin, on ne peut que saluer le fait que la série ait été faite en une sorte d’hommage et d’explication aux secrets de la famille Wilson – même si aucune réponse définitive n’en est trouvée.


4 réflexions sur “Deux séries britanniques pour (re)découvrir Ruth Wilson

  1. Je n’ai vu aucune de ces séries, tout juste un ou deux épisodes de Luther, je crois. Mais ça pourrait me plaire. En plus, j’aime bien Idris Elba et beaucoup Iain Glen. En tout cas, j’aime Saving Mr Banks d’amour.

    Aimé par 1 personne

    1. Luther est en entier sur Netflix, en plus. Oui, tant que tu t’accroches face aux enquêtes policières qui ne sont pas non plus ta tasse de thé, ça pourrait te plaire, notamment avec le perso de Luther. Quant à Mrs Wilson, elle est sans doute moins mémorable sur le long terme, mais elle est de très bonne qualité et le sujet est original. Et Jorah sort enfin de la Friendzone, c’est le cas de le dire. 😛 Je rejoins ton amour pour Saving Mr Banks, je l’ai revu il y a quelques semaines, d’ailleurs !

      Aimé par 1 personne

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