Lectures de septembre 2019

Septembre, c’est le mois de la rentrée littéraire comme chaque année, avec son lot de bonnes surprises ou de romans auxquels je n’accroche pas. D’autant que plus le temps passe, et plus il me semble devenir difficile, peinant à trouver des livres que j’apprécie vraiment, que je n’oublierais pas le mois suivant, quand ces romans ne se contentent pas de me faire passer un agréable moment de lecture, mais sans plus. C’est donc parti pour les découvertes de la rentrée littéraire, parfois au hasard, parfois selon les titres qui m’inspirent plus que d’autres, heureusement.

       Jolis jolis monstres – Julien Dufresne-Lamy

Des années 80 à nos jours, à New York, on entre dans le monde des drag-queens, sous fond d’épidémie du sida, de lutte pour les droits des minorités, pour le droit à la différence et à la tolérance. D’abord avec une conversation entre James, anciennement Lady Prudence au temps de sa gloire, et Victor, un père de famille qui a choisi de partir pour tenter d’être une drag-queen ; puis en se concentrant entre la relation entre les deux hommes, mentor et élève, et la participation de Victor à la télé-réalité RuPaul’s Drag Race.

Jolis jolis monstres étonne d’abord, par sa construction en dialogue au tout début : l’utilisation du tu déstabilise. Et la densité du monde des drag-queens est telle, que je n’ai pas manqué de parfois me sentir perdue au milieu des nombreux noms de scène et noms véritables des différents protagonistes entourant James durant sa vie de drag. Mais au-delà de ces quelques difficultés de lectures – bien mineures – ce roman a le mérite d’être tellement bien documenté qu’on se demande où s’arrête la fiction et où commence l’Histoire. L’auteur nous plonge directement dans le bain de l’univers drag-queen, que je ne connaissais personnellement pas, avec des personnalités humaines et attachantes, de nombreux individus qui savent qui ils sont, ce qu’ils veulent, qui forment des familles selon la mère drag-queen (le tuteur) choisie, qui se serrent les coudes, qui virevoltent d’histoires et d’émotions, entre amours, stress de la scène, composition de numéros drag, récits de peur du sida, d’anecdotes homophobes… Cette période des années 80 et 90 est dense, très dense, mais donne à voir un formidable monde, celui des « monstres », des licornes, des chimères, de drags qui osent se moquer de tout et de tous, même des LGBT, mais avec eux, et non contre eux. Qui osent être qui il sont, pleinement, en assumant, en en rajoutant encore, en devenant le miroir de l’humanité, en devenant des personnes fantasmées qui se permettent plus que les autres gens, et les font rêver.

Un univers qu’on retrouve en partie dans la seconde époque centrée sur Victor, même si le monde, les mœurs et la médiatisation ont alors bien changé, donnant plus de part aux faux-semblants, à la culture LGBT construite grâce aux luttes antérieures. Surtout, le portrait de Victor en père de famille encore terriblement attaché à la sienne, mais malgré tout attiré et ayant besoin d’essayer d’être une drag-queen, est touchant, témoignant de bien des déchirements, mais aussi de la volonté d’accepter et d’aimer qui il est. Plus que tout, ce qui m’a plu dans Jolis jolis monstres, c’est la bienveillance des mots et de l’auteur, cette façon de peindre un monde sans fards, en se moquant parfois des dérives d’aujourd’hui, en gardant à la fois un recul nécessaire et une affection profonde pour cet univers qu’il décrit.

Avoue que t’en meurs d’envie – Kristen Roupenian

Ce recueil d’une douzaine de nouvelles présente diverses histoires, parfois fantastiques, le plus souvent réalistes. Ici, un couple harmonieux invite un ami un peu paumé à rejoindre leur lit ; là, une femme utilise un livre de magie pour se créer l’homme parfait, puis la vie parfaite ; un conte de fées glaçant où une femme est amoureuse de son reflet…

Les nouvelles sont toujours à double tranchant : soit on les oublie tout de suite, soit elles marquent par leur étrangeté et leur narration. Hélas, Avoue que t’en meurs d’envie a été une lecture plutôt passable à ce niveau. Pourtant, certaines des nouvelles sont sacrément tordues, explorant notamment les relations amoureuses et leurs perversions, certains sont plutôt originales par leur idée de base ou leur fantastique – notamment celle du conte de fées où une femme ne parvient à être amoureuse qu’en faisant face à un miroir, un seau et un fémur, qui lui renvoient son image, et qui pourtant essaye de se marier et d’avoir une vie heureuse sans ce narcissisme malsain. Je ne manquerai sans doute pas de me rappeler non plus de la nouvelle où un parasite rôde sous la peau d’une jeune femme pendant des mois, sans qu’elle arrive à s’en débarrasser, ou même à savoir s’il existe vraiment. L’auteure arrive vraiment à caler son univers et ses intrigues en quelques pages, avec une écriture forte, parfois subtile, parfois bien tordue ou ironique. Mais j’ai refermé le recueil en me demandant quel était le message derrière, quels étaient les sentiments généraux qu’elle avait voulu faire passer, cherchant un fil conducteur qui m’a fait défaut à la lecture, une réponse aux motivations de toutes ces nouvelles assez noires. (Mais un livre doit-il forcément avoir un sens, des thématiques, un fil rouge ? Vous avez 4h.) Cela donne à cette lecture un goût d’inachevé et d’incompréhension un peu frustrant.

Rage – Christophe Desmurger

Pour être honnête, j’ai lu Rage de bout en bout, mais je serais pourtant incapable de faire une critique. Sitôt lu, sitôt oublié, pour un roman avec lequel je n’ai trouvé personnellement aucune résonance, en dépit d’une jolie écriture de la part de l’auteur, et sa volonté de parler des sentiments intenses de l’adolescence, de la rage au cœur, de la façon dont l’âge adulte permet d’apaiser et apprivoiser les souvenirs.

Les altruistes – Andrew Ridker

Pour ce roman, pas de véritable critique non plus, car je l’ai abandonné au bout de 120 pages. Les membres de cette famille, virevoltant (paraît-il) entre altruisme et égoïsme, ne m’ont donné aucun attachement, ni aucune envie de m’intéresser à eux. L’action se traînait en dépit d’un élément perturbateur annoncé dès le début, et qui tarde à se mettre en place. Si les histoires familiales parviennent en général à me captiver, ce récit de vie entre parents, frère et sœur, m’a tout à fait ennuyée…

Le plus fou des deux – Sophie Bassignac

Lucie Paugham se rend dans un cinéma, le 31 décembre, pour voir le film d’un ami. La seule autre personne dans la salle, Alexander Lanier, vient s’asseoir à côté d’elle et lui annonce qu’il compte se suicider. Elle décide alors de l’engager comme récitant pour son prochain spectacle de marionnettes. Mais Lanier se révèle bien vite nimbé de mystères et de noirceur, dans des faux-semblants où Lucie se retrouve entraînée à son tour.

Je n’attendais pas forcément beaucoup de ce livre conseillé par une libraire, et pourtant il s’agit probablement de la lecture la plus agréable de ce mois-ci. Sophie Bassignac nous plonge dans un milieu totalement méconnu, celui des marionnettistes, sachant que les marionnettes ont tendance à effrayer et à fasciner tout à la fois par leur rigidité et leur visage presque humain, mais également au cœur de la vie atypique de son héroïne, entre un mari souvent absent pour son travail, et des enfants passant pas mal de temps chez leur tante. Plus que tout, c’est la découverte du milieu artistique dans lequel Lucie évolue qui intéresse, et en même temps, ce qu’elle s’imagine chez Alexandre Lanier, cet homme qu’elle croit pouvoir sauver du suicide, comme pour se repentir de n’avoir pu évoquer le suicide de son propre père. Ce reflet d’une vie à une autre se révèle d’autant plus passionnant qu’on s’aperçoit au fur et à mesure des contradictions de l’héroïne, de sa propre complexité, de son rapport fascinant à l’art, en même temps qu’on ignore si on doit se laisser charmer ou être méfiant d’Alexandre.

Je n’en dis pas plus pour laisser toute la saveur de découverte de ce roman. Mais il m’a également charmée par son écriture, par ses phrases qu’on relit à deux fois pour se rendre pleinement compte de leur beauté et de leur profondeur, en admirant comment Sophie Bassignac nous dépeint des névroses et des tourments en deux lignes, avec des mots percutants. Je regrette presque de ne pas avoir relevé plus de citations que cela à la lecture. Peut-être reparcourirai-je le livre, juste pour le plaisir de les retrouver, et d’admirer comment elle réussit à dresser une psychologie si torturée et obsessionnelle de ces deux personnages, tout en gardant l’action et l’envie de tourner les pages, intactes. Le plus fou des deux est un titre de plus en plus évocateur et poignant, au fur et à mesure qu’on avance dans sa lecture.

« Il nous a tous usés, consumés. Il y a des gens qui n’aiment rien et qui font de leur vie une grisaille perpétuelle. Lui c’est différent. Il allume des feux, partout où il passe, et il fout le camp sans se soucier de l’incendie qui va tout ravager. »

Lanny – Max Porter

Dans un village près de Londres, un peu paumé, on croise tous les habitants aux esprits un peu fermés, la famille qui y vient d’emménager avec un petit garçon, Lanny, ou encore l’artiste qui vit en reclus. Et sur ce village plane l’ombre du Père Lathrée Morte, une figure de croque-mitaine fantastique tour à tour gardien ou menace, attiré par l’innocence du jeune garçon.

Lanny avait peut-être tout pour me plaire, sur papier, entre la présentation de multiples points de vue des personnes du village, le côté onirique et fantastique, ou surtout sa mise en page. Chaque paragraphe correspond à la plongée du Père Lathrée Morte dans la tête des protagonistes, sans oublier ses pensées à lui, mises en scène en forme de texte s’enroulant sur lui-même, se superposant, se mêlant, échos des pensées et désirs de tous les habitants du village au milieu des siennes. Mais je n’ai pas été happée par l’onirisme du texte, ni par les personnages, ni par l’opposition entre la famille bourgeoise fraîchement arrivée et les villageois plus bornés, ou par certaines réflexions sur le dessin et l’écriture. L’histoire elle-même ne m’a pas convaincue, manquant d’intensité et d’émotions, et m’empêchant donc de m’y impliquer, en dépit de ma fascination pour les textes mis en scène de façon originale.

Cent millions d’années et un jour – Jean-Baptiste Andrea

En 1954, Stan, un paléontologue, convainc des collègues et amis d’embarquer avec lui dans l’expédition sur un glacier entre la France et l’Italie, persuadé de pouvoir y trouver le squelette entier d’un dinosaure rare. C’est l’histoire de leur ascension, de leurs jours passés sur la montagne, à survivre et à creuser, dans l’espoir – ou l’illusion – de trouver ce squelette, tout en vivant dans le huis-clos de la neige.

J’ai terriblement l’impression de me répéter pour ces lectures de septembre, mais Cent millions d’années et un jour ne m’a pas convaincu non plus. En dépit d’un aspect huis-clos que j’apprécie, qui oblige les personnages de l’expédition à faire face à face, à se dévoiler un peu, à évoquer leurs peurs ou leurs rêves, à se mesurer face à leurs illusions, ce roman était agréable à lire mais sans plus. L’écriture n’y est cependant pour rien, décrivant malgré tout une belle ambiance et donnant à ressentir cette solitude de l’expédition. On a tout de même envie de tourner les pages pour savoir comment va tourner cette expédition qui tient du rêve délirant, en espérant leur survie à tous, car ils prennent des décisions parfois insensées. C’est un roman d’aventures qui montre comment les rêves d’enfance peuvent mener une existence, mais comment on peut aussi s’y noyer et s’y enfoncer.

F20 – Anna Kozlova

Prenant place en Russie de jours, F20 est l’histoire de Youlia, une jeune fille a priori normale, et dont la sœur, Anioutik, est diagnostiquée schizophrène. Il devient vite évident que Youlia est atteinte de la même maladie, mais pioche dans les réserves médicamenteuses de sa sœur pour éviter le diagnostic et la misère sociale, sans avenir, qui s’en suivrait. Les années passent, et Youlia grandit tant bien que mal, dans une famille dysfonctionnelle et une société loin d’être idéale.

J’ai très peu l’habitude des romans russes. F20 été donc une découverte dans cette littérature étrangère, dépeignant une société difficile, parfois extrême, parfois fataliste, et au vu de la vie de l’héroïne, sa vision du monde, de l’absence de réelle prise en charge des maladies mentales, on peut comprendre qu’il ait choqué à sa publication en Russie. Le roman est en effet souvent cru et direct, ne s’embarrassant pas de politesse pour narrer le quotidien de son héroïne schizophrène, sa lutte avec la maladie, pour avoir une existence normale ou pour gagner de quoi vivre. Les conséquences de la schizophrénie ne sont pas non plus évitées, que ce soit en voyant les passages à l’hôpital de la sœur de l’héroïne, les effets des médicaments qu’on peine à équilibrer, les hallucinations, les alternances entre apathie et hyperactivité, la sensation d’être sans cesse instable et sur un garde-fou en mouvance perpétuelle. Pour autant, le livre n’est pas aussi dur (sans rien épargner non plus) qu’on pourrait le croire, car Youlia a une forte personnalité, de l’humour, et son dynamisme permet l’empathie avec elle, de la voir se moquer de sa maladie, de lui souhaiter du soutien ou de s’en sortir. Si F20 n’a pas été transcendant pour moi, il demeure une plongée intéressante et glaçante dans la Russie contemporaine, et un regard différent, impliqué, sur la schizophrénie.


6 réflexions sur “Lectures de septembre 2019

  1. Alors, comme ça F2(l)O est schizophrène. Ca explique tout ! Merci pour tous ces conseils lectures, dits avec sincérité. A priori, les deux titres que je retiens sont « Jolis jolis monstres » et peut-être « Avoue que t’en meurs d’envie ».

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    1. Après le trouble de la personnalité multiple, la schizophrénie ! Ces coïncidences sont très étranges. red
      De rien ! Et je confirme, Jolis jolis monstres est du style à te plaire, largement. Pour le second, c’est à voir…certaines nouvelles (notamment les fantastiques) sont quand même bien trouvées.

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  2. Je garderais surtout en mémoire Jolis jolis monstres, ta critique m’ayant convaincue !
    Cent millions d’années et un jour m’attirait bien aussi, je suis donc déçue de lire qu’il ne t’a pas vraiment plu. A voir s’il aura une chance ou pas (il y a tellement de livres qui me font envie qu’il faut être honnête, je ne les lirai pas tous. ^^)
    Passe un beau mois d’octobre !

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    1. J’ai beaucoup aimé Jolis jolis monstres, même s’il faut lui reconnaître une belle densité au début ! Oui, j’aurais aimé apprécier davantage Jean-Baptiste Andrea (il paraît que son premier roman était très bien), mais on ne peut pas tout aimer…ni tout lire, tu as raison ! Beau mois à toi aussi et merci de ton passage 🙂

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  3. Je confirme (malheureusement) pour Les Altruistes… Peut-être que le fond du problème c’est que le contexte est sans grosses surprises (une histoire familiale américaine un peu bateau, dans un milieu universitaire réputé pour ses dysfonctionnements et injustices) !

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    1. C’est peut-être ça, en effet…à avoir trop vu et revu d’un même cadre, on n’a plus la patience d’aller au bout, pas plus qu’on ne voit l’intérêt. C’est dommage ! Mais ça me rassure de voir que l’avis est partagé.

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