Lectures de décembre 2019 à janvier 2020

Blacksad, tomes 2 et 3 – Juan Diaz Canales

J’ai continué dans ma (re)lecture de Blacksad en enchaînant avec « Arctic Nation » et « Âme rouge ». Sans surprise, ces deux volumes sont aussi bons que le premier. Artic Nation puise encore une fois dans l’Histoire américaine, en mettant en scène Blacksad dans une petite ville enneigée, où la population se divise en deux : les animaux entièrement blancs, et ceux qui ne le sont pas. Il enquête sur la disparition d’une petite métisse, mais se retrouve évidemment mis à l’écart par les deux populations et pris entre deux feux, n’étant ni entièrement blanc, ni entièrement noir. Il n’en faut pas plus pour évoquer le racisme, la discrimination, ou les activités réelles toujours évoquées au travers du filigrane animal de la série, comme les agissements du Klu Klux Clan. Quant à Âme rouge, il n’est pas moins profond et réfléchi. Le détective retrouve un vieil ami travaillant sur l’énergie nucléaire ; mais la conférence que ce dernier s’apprête à donner est loin d’être bien vue par tous. Là encore, la bande dessinée puise dans des thèmes historiques en parlant du danger nucléaire, mais aussi de l’anti-communisme et de la chasse aux sorcières, transposés dans le monde animal. Plus on progresse dans le monde de Blacksad, plus les références sont travaillées et les scénarios complexes, respectant à la fois un côté noir propre au détective, mais aussi les allusions et parallèles à notre propre Histoire. Cette redécouverte n’en est que plus passionnante, et l’ironie propre au héros fonctionne toujours à merveille…

Les 1001 vies de Billy Milligan – Daniel Keyes

Autre relecture, celle des Mille et une vies de Billy Milligan, une biographie romancée écrite par Daniel Keyes, et qui a partiellement inspiré le film Split – relecture dans l’optique de lire enfin le tome 2. L’auteur relate ici la vie de Billy Milligan après des années d’entretiens et de recherches avec l’accusé. Milligan est accusé de plusieurs crimes, mais très vite, ses avocats et médecins se rendent compte qu’il est atteint du trouble de la personnalité multiple. Commence alors une longue errance entre diagnostics médicaux, procès et internements, pour lui permettre de reconstituer sa propre histoire et de faire en sorte qu’il soit jugé équitablement. Les 1001 vies de Milligan reste, à cette deuxième relecture, un ouvrage assez troublant. Cela reste après tout la biographie d’un homme qui a véritablement commis des crimes – ou en tout cas, certaines de ses personnalités – et qui doit être jugé pour ce qu’il a fait. Mais tout au long de la lecture, on ressent de la compréhension et de la fascination face à ce cas médical extraordinaire, d’un homme qui possède 24 personnalités et qui, pendant la majorité de sa vie, l’a ignoré, subissant amnésie sur amnésie. Pendant plusieurs années, ses diverses personnalités se sont passées « le projecteur » pour guider sa vie, aider le Billy initial (mis en sommeil, car victime d’abus pendant l’enfance) jusqu’à ce que celui-ci soit assez mûr pour savoir la vérité sur son passé. Il a fallu l’intervention de la justice et surtout d’un milieu médical adapté, pour que cette tentative d’harmonie entre toutes ses personnalités se joue enfin. Il suffit de quelques chapitres pour se rendre compte de la vivacité et de la réelle existence de ces personnalités – Arthur, Ragen, Christine, Adalana, Tommy, etc. Le livre est passionnant, tant d’un point de vue psychologique que médical, et en tant que lecteur, outre la vie de Milligan, on y trouve aussi une explication approfondie de ce qu’est le trouble de la personnalité multiple.

Bichon, tomes 1 à 3 – David Gilson

Dans un registre bien plus léger, j’ai découvert la série de bande dessinées Bichon, à destination des enfants. Pourtant, même adulte, on ne manquera pas de trouver les dessins et les histoires, adorables et mignons… Bichon est un petit garçon de huit ans, terriblement excentrique et joyeux qui, contrairement à ses camarades, adore se déguiser en princesse, ne se gêne pas pour danser, ou qui préfère n’avoir d’yeux que pour un élève du CM2 qui l’a protégé à quelques reprises… Le ton de la bande dessinée est indéniablement queer, mais aussi terriblement bienveillant. Bichon est qui il est et personne n’a rien à y redire, même s’il y a toujours des intolérants dans le coin, comme la dame du supermarché qui surveille les rayons genrés des jouets et vérifie qui y va, ou bien des élèves pas très ouverts d’esprit. Les trois tomes suivent un fil rouge global tout en présentant plusieurs scénettes, évoquant aussi bien l’homosexualité, le travestissement, que simplement le fait d’avoir des activités et loisirs non genrés, d’accepter la différence, de chercher qui on est… Ces BD sont trop courtes, et rappellent à quel point il y a besoin de davantage de bonne humeur, de bienveillance et d’innocence, que de préjugés et de discriminations dans le monde.

La Fabrique de poupées – Elizabeth Macneal

Pour ce livre, comme pour d’autres auparavant, c’est la couverture qui m’a attirée, ainsi que le résumé, qui promettait une histoire à la fois victorienne et gothique. A Londres, en 1850, Iris et sa jumelle travaillent sans relâche dans une boutique de poupées. Les deux sœurs vivent en retrait de la société, l’une à cause de sa maladie, l’autre parce que sa clavicule est déformée. Cependant, Iris rêve de liberté et d’une autre existence : elle bondit sur l’occasion de devenir modèle, puis peintre, dans l’atelier d’un jeune artiste. Mais c’est sans compter la présence de Silas, un sombre collectionneur de curiosités, amoureux d’elle et qui l’observe dans l’ombre. Pour tout amateur de lectures victoriennes, cette histoire plaira sans doute, mélangeant Histoire, différentes classes sociales de Londres, des personnages en contraste, l’amour de la peinture, de l’art en général, et le mélange de romantisme et de noirceur. Cependant, je n’ai pas été aussi charmée par le roman que je le pensais, par manque d’affinité avec les personnages. Et parce qu’aussi diablement sournois et hypocrite que soit Silas, qui fabule ses histoires d’amour et déforme la réalité, il n’est pas totalement un méchant frollien, manquant d’un pathétisme ou d’une fascination qui aurait permis d’aimer le détester.

La Passe-Miroir, tomes 1 à 4 – Christelle Dabos

La grande lecture de ces derniers mois a été l’intégrale de la saga La Passe-Miroir de Christelle Dabos. Sans spoiler, j’ai retrouvé avec plaisir le tome 2 que je connaissais déjà, et j’ai découvert avec autant de curiosité et d’affection, les tomes 3 et 4, pour continuer à suivre les aventures d’Ophélie et de Thorn. Bien que les tomes 3 et 4 se passent sur une arche me plaisant beaucoup moins que le Pôle, j’ai apprécié la description de cet univers, si organisé autour des règles, de la transparence, des lois, où chacun a sa place et ses tâches à faire. A l’inverse du Pôle où régnaient le laisser-aller, la frivolité, les complots de cour et les querelles entre familles, où l’apparence prévalait sur l’être, à Babel, c’est un autre extrême. Jamais une telle cité du savoir et des connaissances n’a été aussi froide, aussi rigide et cruelle, pour un lieu où le savoir devrait justement aider à porter un meilleur jugement sur le monde et les peuples. Babel est déshumanisée et dirigée vers le bien-être collectif, au détriment de l’individu et des désirs personnels, de l’intimité, à un point qui frôle le totalitaire parfois. Les péripéties d’Ophélie et Thorn sont alors d’une toute autre nature, mais quel plaisir de les retrouver, eux et leurs caractères !

L’héroïne grandit, devient encore davantage jeune femme, s’affirme et est plus déterminée, plus farouche, tandis qu’on en apprend plus sur Thorn et que peu à peu, on parvient à le comprendre (ou pas, ça dépend des moments de l’action), sans qu’il perde pour autant son aura de solitude et de mystère. Et puis, les personnages secondaires sont toujours aussi charmants, même si je garde par-dessus tout une grande affection pour Archibald, séducteur vantard, plus profond qu’il n’y paraît. La mythologie créée par Christelle Dabos fait penser sur certains points – notamment la fin de la saga – à A la croisée des mondes, dont elle revendiquait l’inspiration. Il est vrai que les premiers tomes, purement fantasy, se tournent peu à peu vers la science-fiction, et que l’intrigue se complexifie beaucoup dans le dernier volume.

Mais peu importe, tant j’ai pris plaisir à lire toute cette série, à avoir peur pour Ophélie et Thorn, à essayer de décrypter ce dernier et finalement le trouver drôle, à admirer l’évolution d’Ophélie, à adorer la manière dont tous deux sont des personnages qui sortent de l’ordinaire, qui sont imparfaits et qui doivent le rester. J’ai adoré découvrir leurs aventures, saisir les subtilités et engagements de l’univers de l’auteure, les références mythologiques, j’ai aimé être surprise par les rebondissements et les choix de Dabos. La fin, douce-amère, est à la fois un miroir ouvert et une belle conclusion pour une saga riche et débordante d’imagination, de réflexion, qui porte en son cœur un profond amour pour ses deux personnages principaux, mais aussi sur la quête d’identité et l’évolution de chacun, voire la rédemption.


12 réflexions sur “Lectures de décembre 2019 à janvier 2020

  1. Tu rappelles Blacksad à mon bon souvenir, il faut vraiment que je m’y mette ! Tu m’avais également conseillé Les mille et une vies de Billy Milligan, qui a inspiré Split, que je n’ai toujours pas commencé, mais qui me fait très envie. Bichon a un visuel très chouette, je l’ai aperçu dans les rayons du libraire 😉 J’ai commencé la Fabrique de poupées, et je dois dire que je rejoins un peu ton avis pour le peu que j’en ai lu… Je l’ai en effet arrêté après quelques dizaines de pages, je n’arrivais pas du tout à rentrer dedans… Le personnage de Silas sur lequel je fondais beaucoup d’espoir (tu t’en doutes ;)), m’a complètement rebuté. Déjà, la taxidermie est quelque chose qui me fait dresser les poils sur la tête, et je dois dire que mon petit coeur sensible n’a pas passé le cap de l’horreur des procédés… :p Je l’ai donc laissé tombé sans trop de regrets. Concernant la Passe-Miroir, je t’admire d’avoir relu toute la saga, il est vrai que les premiers tomes remontent à loin… L’intrigue est tellement complexe, surtout sur le dernier volume, qu’il serait bien nécessaire de relire le reste pour assembler toutes les pièces du puzzle… J’ai beaucoup aimé le dernier tome aussi, malgré sa fin très en demi-teinte. A vrai dire, je ne m’attendais pas à une fin rose bonbon, et celle que l’auteur lui a donné est très bien, même si elle laisse un goût vraiment très amer au lecteur. Une très belle rétrospective, en tout cas !

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    1. J’ai même la Fabrique de poupées en deux fois pour tout avouer, c’est dire si j’étais dedans ^^’ j’étais aussi attirée par le personnage de Silas, mais en dehors de sa capacité a fabuler, il n’a rien de trop passionnant. Et je comprends que la taxidermie t’ait repoussée, ça a quelque chose de toujours effrayant. Oui, le tome 4 de la Passe Miroir a été difficile par moments, même en ayant lu les trois autres avant. Je ne suis pas sûre encore d’y voir très clair sur certains points. Et je trouve la fin de l’auteur assez parfaite dans le respect de ses personnages. Même si nos petits coeurs de lecteurs en auraient voulu une autre !!

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  2. Comme d’habitude, les conseils lectures sont bons à prendre. 🙂 Il faudra vraiment que je poursuive mon acquisition et ma lecture de la saga Blacksad à l’avenir. J’en suis au tome 2. Je suis plus qu’intriguée par les 1001 vies et par Bichon, certes, dans des registres très différents.

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  3. Ce que tu dis des 1001 vies de Billy Mulligan confirme mon envie de le lire. Je dois dire que ces personnalités multiples sont un sujet fascinant. Bref, un jour, je le lirai.
    Bichon ♥♥♥ (voilà, tout est dit) (j’ai enfin lu le tome 3 ce mois-ci !)
    Et puis La passe-miroir, quoi… C’est chouette que tu les aies enfin tous lu et j’adore ta petite chronique. Comme toi, Archibald est mon petit favori (d’où le fait que je ne digère toujours pas sa quasi-disparition dans le 3 et le 4 – à l’instar de celle de tous les personnages secondaires des deux premiers tomes d’ailleurs…).

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    1. C’est un sujet fascinant et en même temps très mystérieux, très révélateur des mécanismes de défense de l’âme humaine ! Je comprends que ça te fascine. Ouii, j’aime beaucoup Archibald avec sa fausse légèreté. C’est vrai que beaucoup de persos secondaires désertent dans les tomes 3 et 4. Le fait de changer d’arche et que la famille d’Ophélie ne puisse la suivre partout, en effet.

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      1. C’est pour ça que je ne m’étais pas affolée dans le 3, je me disais qu’ils allaient tous revenir dans le 4. Certes, ils reviennent mais de quelle façon… qu’ils meurent, qu’ils soient apparemment mourants, on s’en fiche, c’est expédié en deux mots. Et me voilà désappointée !

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  4. Toujours pas commandé Blacksad de mon côté… L’appel de Birds of Prey et de Lady Mecanika était plus fort ^^. Encore de belles lectures ces deux derniers mois en tout cas ! Ce fut un plaisir de t’entendre parler sur Enter Player 2 j’ai vraiment apprécié ton échange avec ce cher Donnie !

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    1. Mais je comprends Eric, on a tous des envies et des priorités différentes niveau lecture ! Mieux vaut suivre ses envies, on est sûr de les lire aussitôt ^ ^ Merci pour tes mots, et ça me fait vraiment plaisir de savoir que tu as apprécié le podcast ! J’y suis moins à l’aise qu’à l’écrit, mais c’est quand même très sympathique, et surtout pour les auditeurs ! 🙂

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    1. Ah, tu n’es pas la seule à avoir du mal avec ce final de la série ! Tu es déçue par la fin ? Il est vrai aussi qu’il y a un côté très scientifique qui s’impose dans les tomes 3 et 4, qui peut être dense et complexe. Moi-même, j’ai eu un peu de mal alors que je lisais la série d’une traite pour compléter avec la fin.

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