Lectures d’avril 2020

     Sans issue : Bienvenue à Christmasland – Joe Hill & Charles Paul Wilson III

Ce comics assez épais fait préquelle au roman Nos4a2 de Joe Hill, dont j’ai déjà parlé par ici. Structuré en un prologue, cinq chapitres et un épilogue, il revient sur le passé de l’antagoniste du livre, Charlie Manx. Si tout d’abord on le suit dans son kidnapping d’un enfant – dont il finira par absorber la vie comme un vampire, comme pour tous les gamins qu’il enlève – il se met à raconter sa propre histoire au cours du voyage.

Ainsi, on remonte jusqu’à la fin du 19e siècle, à une enfance dure et macabre avec une mère prostituée, une maison derrière des pompes funèbres… jusqu’au moment où pour la première fois, pour se défendre de quelqu’un, Charlie enfant utilise sa perception extraordinaire pour basculer dans le monde de Christmasland et se venger. Un pouvoir surnaturel dont il ne se souviendra qu’adulte. Car alors, marié à une femme qu’il finit par détester, père de deux filles, il se fait arnaquer par un homme prétendant lui vendre une part de « Christmasland », un parc d’attraction en construction. En se rendant sur les lieux avec sa famille, au volant de sa voiture, Charlie se rend compte de l’arnaque et du parc fictif. Poussé à bout par sa femme et ses filles, et désespéré, il rebascule alors dans son Christmasland, son Pays imaginaire aux allures de Noël éternel… non sans passer par des sacrifices : la mort de sa femme, saignée par ses filles se transformant en vampire, et sa propre déshumanisation. Et ce n’est que le prologue de la longue existence de Charlie Manx. Les chapitres suivants le mêlent à une histoire de prisonniers en cavale, mais on aurait tort de croire qu’il n’est qu’un personnage secondaire de ce deuxième arc narratif menant également à Christmasland. Ce comics, qui se révèle par moments tout aussi sanglant et macabre que le roman ou la série, a le mérite d’offrir un background crédible et solide à Charlie Manx. On constate ainsi à quel moment il est passé d’humain à une sorte de vampire, en quelles circonstances, et quels autres événements l’ont rendu déjà terrible et cruel. On voit également davantage comment il a pu se mêler au monde au cours des décennies, et comment fonctionnent les coulisses de Christmasland, parc d’attraction issu de son esprit, aussi glauque qu’éternel. Avec Sans issue, l’histoire de Manx s’approfondit, offrant d’autres aspects de son histoire, et cette morale ambiguë pour un tel personnage : l’amour d’un père est éternel. Les dessins proposent un graphisme à la fois cru et détaillé, et surtout, permettent de se rendre compte du côté aussi macabre que merveilleux de Christmasland, comme un conte de fées qui aurait très mal tourné.

Les âmes frères – Fabrice Tassel

Julien et Loïs sont deux frères : le premier logisticien dans une compagnie d’assurances, le second archéologue. Tous deux ont connu une fraternité aussi complice que mêlée de coups bas, s’aimant et prenant des nouvelles l’un de l’autre régulièrement. Jusqu’au jour où Julien disparaît, envoyant une lettre à son frère pour lui demander d’enquêter sur un scandale de son entreprise. Le frère archéologue se retrouve alors à douter de son propre frère, enquêtant sur sa disparition, mais se remémorant aussi leur passé.

Le roman de Fabrice Tassel s’est avéré à double tranchant pendant ma lecture. J’ai été passionnée pendant la première moitié du livre, avant de décrocher peu à peu durant la deuxième moitié. Le lien de fraternité décrit entre les deux frères, leurs souvenirs, les nuances et subtilités de leur relation, sont simplement passionnants et admirablement décrits. L’intrigue, planant entre mystères et points de vue d’autres personnages, me plaisait également. Malheureusement, c’est de cette même intrigue dont j’ai fini par décrocher et qui m’a laissée la fin du livre nébuleuse, alors que je m’intéressais surtout aux rapports entre les deux frères et à la manière dont ils s’éloignaient peu à peu l’un de l’autre, après avoir été si liés pendant leur enfance et adolescence. Je le regrette un peu, car l’écriture de l’auteur a de belles fulgurances et réussit très bien à tisser le portrait de ces deux frères, de leur relation entre amour fraternel, rivalité et haine. On y retrouve vraiment toutes les nuances des liens entre frères et sœurs, les souvenirs complices ou les secrets gardés entre soi, la rivalité ou l’admiration, mais cela n’a pas suffi pour me convaincre jusqu’au bout.

« Mais nous pourrions nous haïr jusqu’au bout de nos forces, le jour de sa mort restera le plus triste de ma vie. »

La fille qui se noie – Caitlin R. Kiernan

India est une jeune femme schizophrène, avec pour passions la peinture et l’écriture. Elle décide alors d’écrire un récit, une histoire de fantômes mêlant une sirène et un loup-garou. C’est aussi son histoire d’amour avec une autre femme. C’est aussi sa rencontre avec la mystérieuse Eva. Et c’est aussi l’histoire d’un tableau peint par un peintre méconnu : La fille qui se noie.

Mélange de journal intime, d’histoire fantastique et de réflexion sur l’art et sa capacité à nous hanter, La fille qui se noie est un récit qui flirte sans cesse entre le réel et le fantastique. C’est un roman original et singulier par sa capacité à mélanger les genres, à brouiller les pistes avec une narratrice non fiable du fait de sa maladie, et aussi parce que l’histoire racontée est un hommage à l’art, à la façon dont la fiction et la réalité s’inspirent l’un l’autre. Il est difficile de résumer une intrigue aussi complexe : La fille qui se noie demande une lecture soutenue, par laquelle on est cependant récompensé au fil des pages. Le journal intime d’India est parfois entrecoupé des nouvelles qu’elle écrit, pendant que ses mots nous font découvrir l’histoire de sa famille, sa perception de la réalité, sa maladie, sa petite amie, sa fascination pour les peintures et les contes de fées, sa rencontre avec la mystérieuse Eva qui va tout bouleverser. Le style de l’autrice à la fois poétique, enchanteur et cependant sombre, mais surtout terriblement bien maîtrisé pour un récit où la narratrice reconnaît son manque de fiabilité. C’est un roman engagé, en mettant en scène de façon réaliste une personne atteinte de schizophrénie, ou des thématiques LGBT (homosexualité et transidentité). C’est aussi, surtout, un roman qui met en avant la fiction et l’art, leur capacité à marquer nos esprits et à nous hanter, des années après avoir fini tel livre ou avoir écouté tel morceau de musique. India parle énormément de hantises, dans ce livre, et cela reflète parfaitement ce qu’il est : une histoire de fantômes singulière et troublante, qui pour ma part m’a parfois perdue, mais m’a aussi impressionnée et passionnée.

La mémoire des embruns – Karen Viggers

Mary est une femme âgée, sentant la fin de sa vie approcher. Elle décide de retourner à Bruny malgré l’avis contraire de ses enfants, une île où elle a vécu les plus belles années de sa vie avec son mari gardien de phare, choisissant d’y mourir. Parallèlement, on suit l’histoire du fils qui la comprend le mieux, Tom, un homme dont le séjour en Antarctique l’a profondément blessé, mettant fin à son couple et à une vie ordinaire. Entre les deux, c’est l’écho de vies solitaires, de personnages ayant du mal à faire la paix avec leur passé ou à accepter le futur…

La mémoire des embruns a probablement été la lecture la plus légère de ce mois-ci, dans le sens où elle était la plus dépaysante, avec ses descriptions d’une île battue par les flots et le vent, la sensation de découvrir l’isolement et la froideur de l’Antarctique, et cette alternance du passé et du présent pour deux protagonistes marqués par la vie. C’est une saga familiale, une histoire de famille avec ses secrets et ses non-dits qui a son charme et qui se lit aisément. Si le roman peut accuser parfois quelques longueurs et certains retournements de situation un peu prévisibles, il embarque facilement le lecteur par son ambiance et par les tranches de vie, de souvenirs de ses personnages. J’ai particulièrement apprécié celui de Tom qui entraîne nombre de réflexions sur l’amour, la difficulté à être en couple, à accepter l’autre après une vie solitaire, sur le fait de se sentir décalé des autres ou de ne plus savoir exactement où la vie nous mène, ni même où on voudrait qu’elle nous emmène. C’est un récit de résilience et d’acceptation du passé pour les deux personnages principaux, touchant et qui plaira à quiconque aime les histoires familiales sur plusieurs générations.

Circé – Madeline Miller

Circé, fille d’Hélios, n’hérite ni des pouvoirs de son père, ni de la beauté de sa mère. Traitée comme quasi-insignifiante dans le monde des dieux, elle acquiert peu à peu le don des métamorphoses et des potions. C’est alors qu’on commence à la redouter, et qu’on l’exile sur une île peuplée uniquement d’animaux. Alors surviennent les légendes qu’on lui connaît : sa rencontre avec Thésée et Médée, les visites d’Hermès, la venue d’Ulysse…

Circé est un superbe roman où la mythologie se mêle à l’histoire de façon approfondie et détaillée. Pour ma part, je ne me souvenais pas d’énormément de légendes autour de Circé, et j’ai été ainsi charmée de redécouvrir ses origines, son enfance et son adolescence, et toutes les aventures, tous les protagonistes, qui croisent sa route une fois adulte. L’autrice connaît manifestement son sujet, étant professeure de grec et de latin, et cela se ressent pleinement. Aucun détail n’est laissé au hasard, nous faisant découvrir le monde des dieux comme celui des mortels, nous expliquant la Guerre de Troie, la chute de Prométhée, ou encore la géographie de ce monde de légendes. Et les personnages secondaires abondent, faisant nous souvenir de bien des mythes mêlant hommes et dieux, aussi capricieux et cruels les uns que les autres. C’est vraiment un plaisir de replonger dans la mythologie grecque par cette relecture de l’histoire de Circé, racontée avec autant de poésie que de richesse. Madeline Miller en dresse un portrait complexe, aussi cruel que touchant, fascinant et fouillé. C’est une belle figure féminine qui oscille sans cesse entre le monde divin et le monde des mortels durant sa très longue existence, dont les réflexions sont très contemporaines, que ce soit sur l’amour, la famille, la place de la femme ou le besoin de donner un sens à son existence. Circé a été une excellente lecture, à laquelle il n’a pas manqué grand-chose pour que ce soit un coup de cœur.

« Néanmoins, dans une existence solitaire, il existe des moments rares où une autre âme plonge tout près de la vôtre, comme les étoiles qui s’approchent de la terre une fois par an. Pour moi, il avait été ce genre de constellation-là. »

Dans la tête de Sherlock Holmes, tome 1 – Benoît Dahan et Cyril Lieron

Un collègue consulte Watson pour un avis médical. Il n’en faut pas plus pour que Sherlock Holmes trouve quelque chose d’intrigant à une affaire bien simple au premier abord. Il remonte ainsi à une mystérieuse histoire de tickets pour un spectacle de magie orientale…

Cette bande dessinée, proposant une enquête originale de Sherlock Holmes, séduit surtout par sa mise en page inventive et sa volonté de nous faire pénétrer dans l’esprit du célèbre détective. Des cases flottantes, des tons monochromes aux couleurs jaunes, oranges ou rouges, des coupes « directes » dans la tête du détective où l’on voit comment il organise sa bibliothèque fictive des savoirs, un fil rouge qui nous guide le long de ses réflexions et déductions intérieures… C’est la pensée arborescente de Sherlock qui fait l’originalité de cette bande dessinée, en plus de son intrigue. Il est vraiment plaisant de voir comment ses déductions ont été reprises et imagées pour nous faire comprendre son fonctionnement, tout en proposant en parallèle des pages de cases et de détails inventifs, détaillés et séduisants. C’est une mise en page riche, soignée et audacieuse, qui change totalement des bandes dessinées que j’ai pu lire jusque-là sur Holmes. Vivement le tome 2 !

Les inconsolés – Minh Tran Huy

Lise et Louis sont étudiants à Paris, chacun issu de deux mondes sociaux différents. Leur rencontre donne naissance à leur première histoire d’amour.

Je serais bien incapable de dire quoique ce soit d’autre pour ce livre, dont je n’ai pas dépassé 60 pages. Le synopsis était prometteur, et cependant, dès les premières pages, la lecture m’a crispée. Je n’ai jamais lu auparavant un bouquin qui passe chaque page à décrire la moindre ruelle de Paris, le film que les personnages vont voir, les origines sociales et le passé familial des deux protagonistes, les références à des films ou livres car ils sont étudiants en cinéma ou en art… Non pas que j’ai quelque chose contre les histoires qui parlent en profondeur de leurs personnages, au contraire, mais cela ressemblait plus à un inventaire socio-culturel et historique pour faire passer des thématiques, qu’à un récit qui aurait pris le temps d’introduire ces détails naturellement en pensant à son histoire et ses personnages tout d’abord. Cette insistance dès les premières pages n’était clairement pas pour moi.

Things from the flood & The electric state – Simon Stalenhag

Il est difficile de résumer les intrigues de ces deux livres qui mélangent illustrations – presque des peintures – et récits accolés. Ce sont des « narrative art book », où l’image existe tout d’abord, avant le texte écrit pour illustrer cet univers. Simon Stalenhag imagine un monde dans les années 80, en Suède, où le Loop, un complexe scientifique chargé de résoudre les mystères de l’univers, existe. Mais dans Things from the loop, ce complexe est fermé après bien des expériences scientifiques. Une étrange marée noire submerge alors la ville, amenant avec elle des étranges créatures souterraines, entre animaux et robots, presque humaines, mais dont les silhouettes sont définitivement menaçantes.

The electric state, lui, se passe des années après, et relate sous forme de journal intime le parcours d’une jeune fille et d’un robot l’accompagnant, pour traverser tout un Etat. Les contrées qu’elle parcourt en voiture sont désertes, avec de rares maisons habitées ici et là. La plupart des gens qu’elles croise sont obsédés par des sortes de casques leur permettant de se plonger dans une réalité virtuelle, dédaignant un monde qui s’effondre autour d’eux. Et surtout, elle croise des gigantesques machines pourvues de câbles, aux formes mi-humaines mi-robotiques, qui attirent à elles toutes ces personnes pourvues d’un fameux casque virtuel qu’elle ne peut utiliser, elle. Sa route dans ce monde apocalyptique et dangereux a néanmoins un but bien précis…

Le monde imaginé par Simon Stalenhag brille par ses illustrations, à mi-chemin entre un aspect rétro rassurant et un aspect fantastique-scientifique étrange et décalé. Ses textes sont le plus souvent de très petites nouvelles, laissant place à l’interprétation et à l’émotion, suggérant plutôt qu’explicitant. Les pages sont encore une fois magnifiques à tourner, nous laissant vagabonder dans un univers proche et en même temps alternatif, où chaque illustration est une peinture plutôt qu’un dessin. Une vraie porte vers un autre monde.

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21 réflexions sur “Lectures d’avril 2020

    1. Je suis aussi très curieuse de voir ce que cela peut donner ! J’espère qu’ils sauront rendre hommage à la poésie du style, mais aussi à tout l’arrière-plan mythologique mis en place. Ca changerait pas mal des séries actuelles.

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    1. Après, je le reconnais, je n’ai pas dépassé 60 pages donc peut-être qu’au-delà ça m’aurait plu et je comprends que le roman ait plu à d’autres. Mais rien que ces premières pages ont été éprouvantes à lire, pour moi.

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  1. Comme tout le monde apparemment, j’entends beaucoup parler de Circé et c’est vraiment un titre que je vais garder en mémoire pour le découvrir un jour. J’étais passionnée de mythologie quand j’étais enfant/ado et ce livre me paraît d’une richesse passionnante.
    Je note aussi la BD Dans la tête de Sherlock Holmes, en espérant la trouver en bibliothèque un jour : elle semble très originale et plaisante à lire !
    Mince, dommage pour Les Inconsolés. Ce que tu en dis ne fait pas très envie, mais j’ai aimé plusieurs de ses romans, donc peut-être lui laisserai-je une chance un jour !

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    1. Je te confirme, j’étais dans le même cas que toi enfant, j’adorais la mythologie, et du coup, replonger dedans, ça m’a rappelé de bons souvenirs, mais aussi appris plein de choses !
      Je suis une fan de Sherlock Holmes, donc je ne peux pas dire autre chose de cette bd… elle détonne et elle est très sympa, probablement accessible même pour des ados ou pré-ados, même si elle est classée en adultes je crois.
      Après, je ne suis peut-être pas tombée sur le bon roman pour découvrir cet auteur. Le synopsis me plaisait beaucoup. Peut-être que cet aspect aussi « social-économique-ethnique-etc » n’apparaît pas autant dans ses autres livres.

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      1. Ça fait envie tout ça !
        Dans ces romans précédents – de ce que je me souviens car ça remonte – elle parle beaucoup de l’identité, du passé familial, du déracinement, de la guerre, des souvenirs, etc. Par contre, je n’y vois pas du tout de côté « économique ».

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      2. Elle en parlait beaucoup ici aussi, surtout le passé familial, le déracinement… mais j’ai trouvé qu’elle insistait beaucoup sur la lutte des classes, sur la pauvreté de la famille de l’héroïne, les sacrifices que celle-ci devait à sa famille… en soi, ce ne sont pas des thèmes qui me dérangent, mais tout d’un coup pendant 60 pages, c’était trop lourd pour moi.

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