Ode à The Last of Us Part II

« Ça ne peut pas être pour rien. »

Il y a des jeux qui marquent profondément et qui hantent l’esprit des semaines après y avoir joué. Des jeux qu’on finit et qui nous laissent une étrange sensation, l’impossibilité de penser à la suite, de passer au jeu suivant directement. Il y a un besoin viscéral de digérer l’œuvre qui s’est achevée, de comprendre ce qu’on a ressenti, de revoir ces personnages côtoyés durant plusieurs heures. D’où une deuxième partie, pour comprendre les subtilités, pour remarquer les détails qui nous échappés et qui rendent un univers aussi immersif. Pour mieux faire face à une intrigue dont les rebondissements ont été faits pour déstabiliser et inviter le joueur à tout voir sous un autre angle. Pour comprendre que l’histoire, au-delà de sa noirceur, évoque aussi l’aube.

The Last of Us transformait une histoire post-apocalyptique, envahie d’infectés zombiesques et somme toute basique, en un récit initiatique posant en son cœur la relation père-fille, la culpabilité du survivant, la survie et ce que cette dernière faisait ressortir de pire comme de meilleur chez l’être humain. Une histoire qui se suffisait à elle-même et qui était parfaite dans sa fin douce-amère. Que pouvais-je attendre d’une Part II ? La même marque, le même attachement aux personnages et à leurs décisions, si terribles soient-elles ? The Last of Us Part II est unique et terriblement différent de son prédécesseur. La comparaison n’a pas lieu d’être, et je ne l’ai pas abordé en voulant revivre l’expérience du premier, mais en me préparant, au vu d’échos de bien des joueurs, à être bouleversée tout du long. C’est pourquoi cet article, loin d’une « analyse » comme j’ai l’habitude d’en faire, est cette fois davantage une lettre, une ode à ce que j’ai pu éprouver au long de ces trente heures de jeu. Impossible d’en parler sans spoiler, bien sûr.

« Je cherche la foi dans la douleur. »

The Last of Us Part II est une histoire de vengeance. Voilà ce que l’on croit en lançant le jeu. Bien vite, il me montre qu’il va au-delà de ça. Il aborde tellement de choses qu’il difficile de savoir par où commencer. Il y a tant d’images qui ressortent, à la simple pensée de cette aventure. Les accords mélancoliques de guitare évoquent la nature sauvage d’un monde où l’homme n’a plus ses droits, où il survit, où les animaux, les arbres, les plantes et les infectés ont pris le dessus. Mais cette musique empreinte de western, c’est aussi la solitude aride des personnages, c’est l’errance d’Ellie dans un Seattle noyé d’eau et de végétation, brûlante de vengeance après un traumatisme violent, en quête d’un groupe de gens dont elle veut à tout prix la mort. La nature a beau être idyllique et proposer des paysages de toute beauté, une sensation d’apaisement dans un monde tranquille débarrassé de l’urbanité et du bruit, cette sérénité-là ne suffit pas à Ellie. La splendeur des villes abandonnées rappelle tout ce que l’humanité a perdu, le prix qui a été payé par les infectés et la contamination mondiale. Des millions de morts qui n’empêchent pas les survivants de continuer à se tuer, pour des histoires de haine, de vengeance, de survie matérielle ou de territoires.

Cette première partie du jeu est la descente aux abysses. C’est le cycle de la haine et d’une spirale de violence. Seattle est le nœud central de la colère d’Ellie, des quartiers marchands au théâtre, des immeubles huppés jusqu’aux rues inondées. Les trois jours qui s’y déroulent sont aussi longs que la traversée d’un cercle de l’enfer. La pluie et la brume pèsent sur Ellie, l’enferment dans le poids de la culpabilité. Les corps des ennemis s’accumulent et le sang versé pourrait former un torrent furieux sans fin. Ce massacre est empreint d’impulsion et d’exaltation. On le fait pour survivre, parce que comme Ellie, on souhaite aller au bout de cette vengeance et rendre justice à ce qu’on a perdu. Les vêtements se maculent et se déchirent. Au même rythme, nos humeurs s’imprègnent de l’obsession morbide, de la soif de revanche, nous poussent à dédaigner et heurter ceux qui partagent la route d’Ellie. La colère nous aveugle et il est hors de question de se laisser entraver par qui que ce soit. La douleur, la lutte et la haine sont de plus fidèles amies que le vide que l’on ressent après une nuit dans un théâtre vide ; elles sont plus acceptables que les tentatives de raisonnement d’amis, plus supportables que les rêves envahis de regrets et de souvenirs.

Au fil des émotions lancinantes d’Ellie, prise dans un tourbillon de sang, j’ai retrouvé des choses déjà ressenties, j’ai découvert des sentiments que je comprends. Ellie nous rappelle que parfois, on peut se sentir tellement mal d’avoir agi d’une certaine façon, que la seule solution qui paraît acceptable est la colère ou la haine. Que cette haine dirigée envers les autres ne camoufle que le fait de se détester soi, de détester ses actes, ce que l’on n’a pas eu le temps ou la possibilité de faire. La spirale violente emportant Ellie, les souvenirs en rêves qui sont plus douloureux qu’apaisants, m’ont rappelé à quel point les au-revoir sont rarement prononcés au bon moment, qu’un deuil laisse toujours derrière lui les regrets et la mélancolie liés à l’absent. Que ces sentiments, auxquels on ne peut rien faire, s’ils ne sont pas acceptés, se retournent contre soi-même et nous autodétruisent.

J’ai vu, au fil de ces jours composant la quête d’Ellie, cette destruction la faire repousser et négliger son entourage, j’ai vu cette colère intérieure se graver dans les marques sur son visage et les blessures sur son corps, dans son absence d’appétit et de sommeil. Je me suis rappelé à quel point certains sentiments, certains événements, sont capables de nous dévorer, nous faisant trembler ou voir des signes partout, nous rappelant ce qui est arrivé. J’ai repensé à ces autres personnages de fiction que j’aime énormément, et qui, pour certains, sont tout aussi autodestructeurs qu’Ellie. Incapables de reculer pour mieux comprendre, incapables de passer outre une colère dévorante qui les fait devenir l’ombre d’eux-mêmes, de moins en moins bons, obsédés par une idée fixe, une personne, au point d’être aveugle à ceux qui pourraient rester pour eux, à ce que la vie pourrait encore leur offrir. Pris dans une situation qui les dépasse, dans laquelle leur caractère ne leur fait voir qu’une issue, celle déterminée par leur essence profonde et leur passé.

Ellie m’a rappelé à quel point certains états d’esprit, liés au deuil, à la perte, à la culpabilité, à la difficulté de se pardonner et d’avancer, peuvent nous faire descendre aux enfers, physiquement et mentalement. Dès le deuxième jour, j’avais envie de crier à Ellie que tout ce bain de sang ne servirait à rien. Que la justice ne se fait pas ainsi. Qu’elle s’enfermait en elle-même et qu’elle n’en sortirait pas vivante, ou alors, en devenant le spectre de cette gamine émerveillée, robuste, obstinée et drôle qu’elle était, des années auparavant. Loin de ce que Joel aurait voulu. Tout comme moi, je m’éloignais d’elle, chaque jour la rendant plus inaccessible pour mon attachement en tant que joueuse, mais pas en empathie. Je ne pouvais que trop bien imaginer comment une obsession devient la seule chose visible, pendant un temps, et que l’esprit est incapable de concevoir autre chose tant qu’il n’est pas allé au bout de cette idée. Ellie en devenait monstrueuse et terriblement humaine à la fois.

« J’en ai assez. »

Toute pièce a un revers. Tout miroir a un reflet. Le temps qui s’écoule nous fait une autre personne que celle que nous étions quelques années plus tôt. Dans le cas de The Last of Us Part II, Abby incarne ce décalage par rapport à Ellie dans l’intrigue. Ce sont à la fois quelques années qui séparent ces deux personnages, et dans le temps de ces trois jours, quelques heures à peine. Semblables tout en étant différentes, ayant vécu des expériences similaires tout en choisissant des routes opposées. Ellie nous a fait sombrer ; Abby nous aide à remonter, doucement. Les conseils de Dinah et de Jesse que la première n’écoute pas, la seconde les entend, de la part de Manny et Owen. Ces personnages secondaires catalysent les principaux, sont des voix de la conscience pour Ellie et Abby.

Toutes deux sont hantées par le passé, par des rêves qui contiennent un venin de remords et d’au revoir non-dit. Elles sont à des degrés différents de leur parcours. Abby paraît détestable pour certains. Abby paraît parfois trop gentille, en dépit de ce qu’elle a fait et du sang qui continue à couler sur ses mains. On oublie souvent que le chemin de la rédemption est plus difficile que celui de la vengeance, et qu’il est possible de changer, particulièrement de nos jours où un acte, une parole, semble ancrer pour toujours la personnalité de quelqu’un. Que l’empathie est plus puissante que la haine, car je peux comprendre chaque personnage et épouser ses motivations.

The Last of Us Part II m’a rappelé le procédé (fréquent en littérature, rare en jeu vidéo voire unique) par lequel l’alternance de point de vue permet de démontrer ce qui est moral de ce qui ne l’est pas, de mettre en avant la complexité du monde, de réaliser véritablement les choix des personnages et leurs visions du monde. Même si la première partie par Ellie pousse à l’écœurement et qu’on éprouve physiquement comme elle, par le gameplay, par le ressenti des scènes, le poids des meurtres et de la haine, c’est la deuxième partie avec Abby qui nous fait pleinement réaliser cela. Abby montre aussi qu’une autre voie est possible ; qu’un jour, même après être devenue terrible et inhumaine, on peut espérer revivre et redevenir quelqu’un de digne. Qu’il est possible d’arriver à se pardonner, que par des actes et des choix, on peut retrouver une part de la personne qu’on était avant. Ce n’est que sur ce chemin qu’Abby reconstitue son lien avec Owen, détruit par le cercle de la haine et de l’obsession des années auparavant ; qu’elle apprend à considérer d’autres personnes qu’elle-même et à les aimer, à les protéger, comme Lev et Yara. C’est en faisant ce chemin qu’elle reste fidèle à elle-même, allant jusqu’à se rebeller contre l’ordre qu’elle croyait établi, en apprenant à voir au-delà du noir et du blanc.

Cette route-là n’est pas plus facile. La partie avec Abby est constituée de bien plus d’infectés que la partie avec Ellie, où cette dernière affrontait surtout des humains. Comme si cette fois, on comprenait que l’ennemi n’était plus les autres, mais peut-être l’adversaire qu’on porte en soi-même, sous des formes monstrueuses. Que ce soit des infectés liés les uns aux autres dans une horreur abjecte de corps et de membres, ou des claqueurs tapis dans l’ombre, prêts à ramper pour vous surprendre, ou encore ceux ne faisant plus qu’un avec les parois des immeubles avant de s’en détacher en un hurlement… Ils s’apparentent à l’horreur viscérale, aux visions qui surgissent de l’ombre et qu’on croyait derrière soi. L’horreur, si on creuse son concept, n’est que la manifestation physique des terreurs et des démons de l’âme.

Avec Abby, en un sens, on refait le chemin que Joel avait fait avec Ellie dans The Last of Us. On part d’une ordure pour retrouver qui l’on était avant, pour essayer d’être quelqu’un de bien. Sauf que même Joel, aussi idéalisé soit-il, ne parvenait pas au même niveau qu’Abby dans son chemin vers la lumière. Celle-ci parvient à retrouver l’abnégation, l’altruisme, à oublier ses quêtes obsessionnelles, à faire un deuil que Joel n’a jamais pu faire. Si Abby est un aussi formidable personnage – au-delà de sa personnalité – c’est par son évolution et sa maturation. Elle me rappelle à quel point les protagonistes rédempteurs (ou sur la voie de la rédemption) sont rares, peut-être parce qu’il est aussi difficile de les écrire, de les rendre attachants.

Ellie et Abby sont sans cesse en miroir, l’une en avance sur l’autre, l’une voyant en l’autre un reflet d’elle-même, plus loin dans le passé. Il est rare et fascinant de se reconnaître dans quelqu’un d’autre, à des échelles différentes dans le temps. Si les circonstances avaient été autres, elles auraient pu apprendre beaucoup l’une de l’autre. Mais Ellie n’aurait jamais écouté Abby. Elles n’ont jamais l’occasion de s’observer clairement, comme tous ces ennemis inversés, ces personnages reflets antagonistes l’un de l’autre. Les chemins de vie font qu’on ne peut apprendre qu’en expérimentant et ressentant les choses par soi-même, pour réussir à ôter les œillères qui nous brouillent la vue.

Abby, à bien des égards, est un personnage dur, douloureusement honnête, résiliant et impitoyable. Une dureté froide au début, qui ressort de tout ce qu’elle a vécu. Puis, durant ces trois jours, nous la voyons sous des facettes différentes. Elle a qui a été perdue dans les mêmes abysses qu’Ellie, elle a réussi à remonter à la surface. Tous les choix qu’elle fera ensuite sont francs, préférant la dignité et l’éthique à la facilité, face à Owen notamment, ou bien l’affection et la loyauté face à Lev, préférant accepter de changer, accepter que les autres ne soient pas comme elle s’imagine, plutôt que d’être butée et intransigeante comme Isaac. Quand on parcourt l’enfer comme elle l’a fait, on se rend sans doute bien plus compte des nuances qui composent le comportement d’un être humain, et à quel moment la violence et la haine ne sont plus une réponse – pas si on veut essayer de véritablement vivre. Abby incarne un changement, une évolution dont nous espérons avoir la force, quand il le faudra.

« Quel est le comble pour une horloge ? C’est de devoir tuer le temps. »

The Last of Us Part II est un jeu aussi sublime qu’il prend aux tripes. J’en suis ressortie aussi vide et lessivée qu’Abby et Ellie à la fin, aussi lasse qu’elles dans ce combat final où je cherchais à esquiver les coups, à ne pas me battre, avant de me résigner à ce que souhaitait le jeu. J’ai constaté avec un goût amer que la renaissance pour Ellie la condamnait à repartir de zéro, à tout reconstruire en voyant la terre brûlée de ses actes, là où Abby avait encore des ruines sur lesquelles recommencer. Pourtant, la barque d’Abby, à la fin, m’a donné un peu d’espoir. Le voyage est terminé. Il aura été tourmenté, envahi d’une eau purificatrice et d’un sang empoisonné, mais je n’ai ni sombré, ni fait demi-tour. Le bateau m’a menée au bout de mon voyage, au-delà de la mort, des fantômes, des souvenirs, des hommes et des infectés.

Le jeu possède des moments emplis d’espoir ou de lumière – une musique à la guitare, une fête, une excursion dans un aquarium et un zoo, une plaisanterie… – des moments de respiration pour mieux nous aider à supporter sa noirceur. Sa violence et ses combats s’incarnent en un gameplay presque jouissif, pour mieux nous prendre à revers quelques heures plus tard, en nous montrant les conséquences de nos actes. Nous partageons les traumatismes et les tremblements d’Ellie, nous éprouvons la lassitude résignée d’Abby face à la violence. Nous partons de la haine et de la colère pour mieux parler de la difficulté du deuil, de l’acceptation de la mort, et de la puissance des regrets.

Tuer le temps pour avancer, pour accepter, pour grandir. La blague de Joel sur cette horloge est terriblement amère, car le temps de la résilience est au cœur même du jeu. Il faut du temps pour se pardonner, pour faire la paix, pour changer. C’est aussi le temps perdu d’une vie possible, quand on est trop occupé à satisfaire une quête de vengeance, une obsession. C’est le temps passé à chercher un sens à sa vie alors que tous les autres autour sont morts, et qu’on se retrouve à survivre. C’est aussi ce qu’on choisit de faire du temps supplémentaire qui est donné, dans un monde apocalyptique où chaque jour peut être le dernier.

The Last of Us Part II est un de ces jeux qui mériteraient qu’on l’oublie totalement pour le recommencer, et reprendre toute sa force en plein cœur. Il parle de tant de sujets que je n’ai pas abordés au cours de ces paragraphes : la guerre, l’extrémisme, l’homosexualité, la transidentité (finement abordés), les liens familiaux, le stress post-traumatique… Son histoire, comme avec le premier opus, paraît si simple au premier abord, avant de devenir un récit d’une rare puissance émotionnelle. Sa force – au-delà d’être un excellent jeu vidéo – est de parvenir à convoquer tant d’émotions et de ressentis, avec pourtant une intrigue que nous devons subir. Où nous devons accepter d’être tour à tour l’ennemie, où Abby et Ellie sont les héroïnes de leur propre histoire, sans permettre aucun manichéisme, mais seulement des nuances d’humanité. L’empathie envers l’autre est présente avec chaque protagoniste, même ceux qu’on aurait dû détester, chacun avec ses intentions et ses raisons, qu’elles les mènent en enfer ou vers la lumière.

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