Un mois, un classique | Nous, Evgueni Zamiatine

Deuxième roman choisi pour le challenge de « Un mois, un classique », Nous de Evgueni Zamiatine est enfin sorti de l’étagère où il traînait depuis quelques années, probablement depuis sa sortie dans la nouvelle traduction de 2017. Écrit en 1920, ce livre russe est l’une des dystopies du XXe siècle, précurseur des futures œuvres telles que 1984 (George Orwell s’en est inspiré) ou Le meilleur des mondes d’Aldous Huxley. Zamiatine aura fait naître Nous suite à la Révolution d’octobre et face au début des dérives staliniennes. Cette lecture était donc aussi l’occasion de découvrir une autre dystopie « fondatrice », fortement ancrée dans un moment particulier de l’Histoire.

Dans un lointain XXVIe siècle, les hommes vivent dans des villes en verre transparent, coupés du monde par des murailles qui leur garantissent la protection contre un monde extérieur de végétation sauvage. Ils n’ont plus de noms, mais des matricules, comme le héros narrateur D-503, qui tient le journal servant de récit. Chacun est bien occupé à ses tâches avec seulement deux heures privatives « privées » par jour, fonctionnant aux rouages d’une société qui tourne bien, qui les déleste de la difficulté de penser, ressentir, réfléchir… Car les maux comme la faim ou le chômage n’existent plus, l’amour fonctionne par des tickets que chacun se donne pour une heure, certains jours. Tout est vu et visible par tout le monde, ou presque, car comme dans toute bonne société totalitaire dirigée par un Bienfaiteur, il n’y a rien à cacher.

L’existence dans ce futur dystopique est en effet réglée par les mathématiques poussées à leur extrême. La Table des Heures permet de savoir précisément ce que l’on doit faire, au même moment ; la musique et la poésie sont vues par le prisme du rythme binaire et des chiffres ; bref, tout n’est qu’un monde régi par la raison et le pragmatisme pour un plus grand bien, celui de n’avoir qu’un peuple commun, réagissant à l’unisson et surtout sans se poser de questions. D-503 est d’ailleurs le Constructeur de l’Intégrale, une sorte de vaisseau spatial destiné à répandre leur société à l’extérieur. Et c’est par lui, par le biais de son journal qu’il écrit à ses ancêtres doués de sentiments et de troubles de l’âme (nous), que nous allons voir peu à peu l’envers de la société, et sa prise de conscience à lui de l’uniformisation scientifique et du manque d’âme de son monde.

A bien des égards, Nous offre une grande similarité avec 1984. C’est par au moyen d’un journal que D-503 développe peu à peu sa conscience et sa réflexion, comme Winston le fait avec ses notes au début de 1984. On y voit un Bienfaiteur tout-puissant, une société parfaitement rigide où chacun a son rôle, où le sexe n’est autorisé que sous un certain contrôle, où les naissances naturelles ne sont pas permises… Les idées d’imagination, d’âme, de sentiments, sont associées à des maladies qui rongent l’esprit et le corps. C’est aussi par le biais d’une femme, I-330, que D-503 s’éveille à la rébellion, découvre une véritable forme d’amour, et se retrouve totalement bouleversé, éperdu, empli de doutes, mais prêt à finalement renverser la société. La fin est aussi d’ailleurs dans le même ton pessimiste que 1984.

« Ils ont choisi la liberté – et le résultat – après, des siècles durant, on a eu la nostalgie des chaînes. Les chaînes, vous comprenez – tout le monde soupire après elles. Depuis des siècles ! […] Nous avons aidé Dieu à vaincre le Diable une bonne fois pour toutes – c’est lui, le Diable, qui avait poussé les gens à violer l’interdit et à goûter à la liberté fatale, lui, le serpent perfide. Et nous – un bon coup de botte sur la tête et pan ! Voilà, fini : le Paradis est de retour. »

Dans Nous, ce qui permet à cette société de fonctionner ainsi, c’est le principe que sans liberté, l’homme n’a pas le choix de commettre des erreurs ou des crimes – un raisonnement renforcé par de fréquentes allusions au Paradis perdu d’Adam et Eva, qui ont préféré la liberté avec souffrance, au paradis sans liberté. En ajoutant à cela un bonheur rigoureusement mathématique et calculé au chiffre près, qui unit la société en un « nous » totalement déshumanisé et rodé aux mêmes tâches, au même moment, sans possibilité de rêver.

Cependant, malgré tout l’intérêt que je porte aux dystopies en général, Nous ne m’a pas énormément emballée en tant que lectrice, puisque j’ai dû forcer un peu pour aller au bout. Cela m’a tout de même permis de lire une fin que je voyais arriver bien des pages auparavant, mais qui rehaussait un peu le reste de la lecture. Car il est terriblement difficile de s’attacher ou s’impliquer avec des protagonistes qui ne sont que des matricules, surtout en voyant la naïveté d’un D-503 qui se fait tout de même manipuler dès la premier tiers du roman. Et c’est surtout le style, romantique à outrance et empli de trop d’états d’âme irréguliers, de phrases inachevées, qui m’a déconcertée et fait décrocher des pages. A trop suivre les pensées du personnage, on perd parfois le fil de l’action, voire des lieux, assailli par des idées qui vont un peu en tout sens sans parfois aller jusqu’au bout.

« Et cette maladie a un nom : l’imagination. C’est un ver rongeur qui creuse des rides noires sur nos fronts. C’est une fièvre qui nous pousse à courir toujours plus loin – quand bien même ce « plus loin » commencerait là où finit le bonheur. C’est – la dernière barrière sur la route. Réjouissez-vous : elle vient de sauter. »


10 réflexions sur “Un mois, un classique | Nous, Evgueni Zamiatine

  1. J’ai découvert ce livre il y a peu à la librairie et je dois avouer qu’il m’attirait bien! Ce que tu en dis dans la première partie de ton article me donne envie mais en meme temps je me dis que si toi tu as un peu décroché, y a des chances pour qu’il en soit de meme pour moi! Je pense que je le tenterai un jour où j’aurais envie de dystopie mais ce sera en l’empruntant en bibiliothèque du coup hihihi

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    1. Je pense que je suis peut-être un peu réfractaire à l’écriture russe, aussi, ça peut jouer. Ou alors c’est le fait qu’ayant lu pas mal d’autres dystopies qui poussent les enjeux encore plus loin, Nous paraît un peu fade, alors qu’il est précurseur. Mais oui, en biblio ce sera très bien !

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