La mer sans étoiles, Erin Morgenstern | Balade onirique au coeur des histoires

la-mer-sans-etoilesJ’avais lu il y a des années le Cirque des Rêves d’Erin Morgenstern, roman flirtant entre le réel et la magie, que j’avais apprécié sans y adhérer complètement. Huit ans après ce premier roman, l’autrice revient avec La Mer sans étoiles, plus ambitieux et plus fou, marqué par un style plus mûr et plus maîtrisé, et qui cette fois, a fait opérer son charme sur moi du début à la fin. Il faut dire que c’est l’un de ces romans dont on croise la couverture, le synopsis, en étant fasciné et presque sûr qu’il est fait pour nous.

Zachary Ezra Rawlins, étudiant passionné autant de littérature que des jeux vidéos, emprunte un jour à la bibliothèque un étrange livre ancien anonyme, Doux chagrins. Les deux premières nouvelles sont des contes, énigmatiques et poétiques. Mais il s’aperçoit que la troisième nouvelle parle de lui, et plus précisément, de lui enfant, racontant le souvenir d’une porte peinte mystérieuse qu’il n’a alors pas osé ouvrir. Celui qui, dans Doux chagrins, est surnommé le fils de la voyante, se met alors en tête de découvrir l’origine du livre. Il passe d’un bal masqué littéraire à la rencontre d’un mystérieux jeune homme du nom de Dorian, tout en affrontant une étrange organisation prête à tout pour récupérer Doux chagrins… avant de basculer dans un mystérieux monde souterrain empli de clés, d’abeilles, d’épées, de livres et d’histoires, labyrinthe de pièces, de souvenirs, de miracles, de magie et de personnages intrigants.

« Loin sous la surface de la terre, à l’abri du soleil et de la lune, sur les rivages de la mer sans Étoiles, se trouve un labyrinthe de tunnels et de pièces remplis d’histoires. Des histoires écrites dans des livres, enfermées dans des bocaux, peintes sur les murs. Des odes imprimées sur la peau ou sur des pétales de roses. Des contes gravés sur les carreaux du sol, certains passages effacés sous les pas. Des légendes sculptées dans le cristal des lustres. Des histoires cataloguées, entretenues, vénérées. Les plus anciennes préservées tandis que de nouvelles poussent autour d’elles. »

La mer sans étoiles est un roman labyrinthique, mêlant des entrelacs narratifs hérités autant de la littérature que du monde des jeux vidéo. Y plonger, c’est suivre non seulement l’histoire initiatique de Zachary, un héros qui découvre un monde forgé et gardé par les histoires, mais aussi découvrir de nombreux chapitres écrits sous forme de contes issus de Doux chagrins, des interludes, des visions d’autres personnages. Au début, seul le point de vue de Zachary est un véritable fil rouge. Toutes les autres histoires semblent n’avoir aucun rapport. Puis, peu à peu, les échos résonnent, les thématiques et protagonistes glissent d’une page à l’autre, se nouant et se retrouvant. Si bien que le pirate et la femme du début (qui sont des métaphores, comme dirait le roman) se retrouvent un peu plus loin. Tout comme le conte du Roi des Hiboux a un sens. Tout comme on suit une jeune femme déguisée en lapin digne d’Alice dans son histoire temporelle à dessein. Tout comme on comprend que le Temps et le Destin sont des fils qui s’enchevêtrent, se déchirent et se recroisent jusqu’aux dernières pages.

« Une femme en qui il avait une confiance aveugle jusqu’à un an plus tôt, et qui très récemment lui aurait tiré une balle dans le cœur si le temps et le destin n’étaient pas intervenus.
– Non, je ne veux rien dire de spécial, répond-il.
[…]- Merci de m’avoir vue alors que les regards des autres glissaient sur moi comme si j’étais un fantôme. »

Par ce monde d’histoires en miroir, il est difficile de donner une véritable idée de La mer sans étoiles, autrement qu’en passant par l’histoire « principale » de Zachary, qui pourtant ne saurait se comprendre et être entière sans les nombreuses « quêtes secondaires » qui parcourent la lecture du roman. Il n’est pas si innocent que notre héros prépare une thèse sur la narration dans les jeux vidéo, tout en étant féru de littérature ! La mer sans étoiles possède une écriture fluide, à multiples niveaux de lectures, passant tout d’abord pour du fantastique, tant Zachary est heurté par la découverte de ce monde souterrain, avant de basculer ensuite dans de l’Urban Fantasy. Erin Morgenstern multiplie les références, s’amuse avec l’imaginaire fictionnel collectif, donne de multiples pistes et clins d’œil ici et là, de Harry Potter à Locke & Key, de Jane Austen à Skyrim, des contes traditionnels à Alice au pays des merveilles et d’Oscar Wilde à Max et les Maximonstres.

Comment donner un aperçu de la richesse de ce livre ? En parlant de son style, tantôt poétique, tantôt « faussement » simple (car il en faut, de l’écriture et de la finesse, pour qu’un tel labyrinthe tienne debout sans lasser ni perdre le lecteur), tantôt lyrique, tantôt implicite. Les légendes racontées ici et là sont empreintes de moments magiques, parlent de destin, de temps, d’amour, d’héritage, de courage et d’espoir. De véritables contes de quelques pages aux messages à interpréter, aussi cruels que beaux, tragiques que poignants, qui laissent rêveur quand leur fin arrive – même si certains ne paraissent pas achevés. Et comme tout conte, dans ce roman, les personnages sont parfois des images, des concepts, ce qui ne les empêche pas d’avoir leur personnalité propre, leurs motivations, leur passé et leurs quêtes. Au passage, il est heureux d’avoir un personnage principal gay dont l’orientation soit vraiment un aspect très naturellement intégré dans l’histoire.

« Le fils cadet prit son épée et partit à l’aventure. Ce n’était pas un bon aventurier et il se laissait souvent distraire à visiter des villages inconnus, rencontrer des nouvelles personnes et goûter des mets exotiques. Son épée quittait rarement son fourreau. Un jour, dans un village, il fit la connaissance d’un homme pour lequel il se prit d’affection. Cet homme avait une passion pour les bagues. Alors le fils cadet apporta son épée inusitée à un forgeron et le fit fondre, puis engagea un joaillier pour façonner des bagues à partir du métal fondu. Il offrit à l’homme une bague chaque année pendant toutes les années qu’ils passèrent ensemble. Il y eut un grand nombre de bagues. »

Plus que tout, La mer sans étoiles est le roman que tous les amoureux de littérature, d’histoires, ont toujours voulu lire, où on parle d’un monde souterrain peuplé de milliers d’histoires avec un Veilleur qui les protège, un monde où il y aura toujours des histoires, avec des livres qui contiennent, étrangement, une histoire qui est aussi celle de Zachary, parfait reflet du lecteur. Un livre sur les histoires, sur les livres, sur ceux qui les lisent, ceux qui en sont les personnages, à l’instar de L’histoire sans fin de Michael Ende. Un livre où chaque porte révèle bien des mystères et des merveilles, des portes que parfois on n’ose pas franchir, dans un univers envoûtant et décrit avec une douceur et une poésie éthérées. Une beauté reflétée également par le travail sur le roman en lui-même, ponctué de superbes illustrations de mise en forme au gré des chapitres, rendant l’objet de La mer sans étoiles aussi précieux que son récit.

C’est une toile d’araignée, ce sont des chemins qui se rejoignent doucement au cœur du labyrinthe, au gré des illusions et des rêves, un roman aussi dense que passionnant par lequel la magie opère immédiatement, une ode à l’imaginaire, à la lecture, aux livres tout simplement. La mer sans étoiles mériterait une deuxième lecture pour saisir toutes ses subtilités, pour entrevoir plus clairement le moment où tous les fils se rejoignent pour créer une toile immense sur laquelle se croisent les destins de chacun, sous des formes différentes, sous d’infinies variations, jusqu’au moment-clé. Un énorme coup de cœur.

« Il ne dit pas vraiment la vérité, à savoir que son Église, ce sont les histoires qu’on écoute en retenant son souffle, les concerts à s’en faire péter les tympans d’extase et la maîtrise du combo parfait contre un boss de fin de niveau ; que sa religion se cache dans le silence de la neige fraîchement tombée, dans un cocktail soigneusement confectionné, ou entre les pages d’un livre quelque part après le début mais avant la fin. »


10 réflexions sur “La mer sans étoiles, Erin Morgenstern | Balade onirique au coeur des histoires

    1. C’est exactement cela, un peu comme dans l’Histoire sans fin. Le livre Doux chagrins de Zachary pourrait tout aussi bien être celui qu’on tient entre les mains. Et en même temps c’est une quête initiatique, une histoire d’amour, une histoire où les concepts de Destin et de Temps se retrouvent, et où les objets des contes arrivent dans la réalité. C’est tellement de choses. Et, quand on connaît les jeux vidéo, on voit à quel point Zachary ironise en disant lui-même qu’il fait des quêtes secondaires consistant à ramener des objets, trouver la bonne personne, etc… il y a beaucoup de références intéressantes. Il y a la fameuse blague de Skyrim sur la flèche dans le genou, notamment. Mais ce livre est tellement riche et dense qu’il est difficile de vraiment le décrire et de l’expliquer. Un beau voyage, et totalement original comme tu dis.

      Aimé par 1 personne

  1. Ta chronique est géniale mais ca je l’ai un peu déjà dit dans mon bilan!
    L’aspect labyrinthique du livre m’attire beaucoup et m’évoque un peu La maison des feuilles meme si celui ci semble un peu moins perché.
    C’est toujours un plaisir de lire un livre sur la littérature, une ode à l’imagination et à la fiction quand on est passionnées par la littérature alors j’espère aimer ce livre aussi quand je poserai enfin mais yeux dessus hihi
    Je n’avais pas été convaincue par le Cirque des reves (beaucoup de gens apprécient ce livre mais je n’avais pas reussi à m’accrocher aux persos) donc j’espère que celui ci sera le bon. J’ai hate de rencontrer Erin Morgenstern 🙂

    Aimé par 1 personne

    1. C’est quand même moins perché que la Maison des feuilles, je te rassure ! Même si le livre demande aussi de l’attention, ce n’est pas au même niveau. Mais j’étais comme toi pour le Cirque des rêves, j’avais apprécié la lecture, mais sans plus, et en le trouvant parfois longuet. Par contre, un véritable coup de coeur pour ce deuxième roman.

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