Un mois, un classique | La loterie et autres contes noirs, Shirley Jackson

Après avoir loupé le coche le mois dernier (ça se rattrapera à un moment ou à un autre) voici le troisième livre choisi pour le petit challenge Un mois, un classique, et le premier hors de la liste que j’avais prévue. J’ai simplement eu une envie soudaine de me plonger dans quelques nouvelles, et autant en profiter pour enfin découvrir celles de Shirley Jackson, autrice américaine (1916-1965) dont j’avais beaucoup aimé la célèbre Maison hantée. Composé de treize nouvelles dont la célèbre Loterie, le recueil se pare parfois de fantastique pour mieux explorer la psychologie humaine, et particulièrement les situations familiales, la vie quotidienne, qui peuvent basculer d’un instant à l’autre.

Ainsi, La loterie, la nouvelle qui ouvre le recueil, présente en quelques pages les préparatifs de ce qu’on croit être une fête annuelle du village, où chacun a sa place, où chacun suit les petits rouages qu’on attend d’eux… jusqu’à ce qu’on comprenne qu’il ne s’agit pas d’une simple festivité traditionnelle. Avec un choix sobre et concis de mots qu’on retrouve dans tout le recueil, c’est par les détails, une lente progression dans l’intrigue, que l’auteure nous amène à découvrir un rituel annuel révélateur à la fois de l’hypocrisie de cette petite communauté, et de cet aspect de bouc émissaire que l’on fait porter par un membre de la ville.

Cet aspect d’une communauté prête à rejeter les étrangers, des voisins qui se transforment en ennemis, se ressent dans d’autres nouvelles, comme Les vacanciers ou L’apprenti sorcier. Ce qui transpire dans ces treize contes, c’est la capacité de chaque narrateur – ou d’autrui – à basculer, à se trouver finalement à incarner le mal ou être poursuivi par celui des autres, alors que rien ne le laissait le présager. C’est ce qui arrive aux Vacanciers, qui ont la mauvaise idée de prolonger leurs vacances dans leur petite maison de campagne. C’est le cas de l’héroïne de La possibilité du mal, qui croit éperdument bien faire en envoyant des lettres à son voisinage pour les prévenir des méfaits des uns et des autres. Le masque lisse du bon citoyen disparaît, pour laisser apparaître des actes terribles, parfois pensés avec d’excellentes intentions (jusqu’à quel point ?), comme pour déverser une sorte d’angoisse, d’obsession, un mal-être qui se répercute ensuite sur les autres. Un contre-balancier à l’hypocrisie et la politesse toutes américaines que l’autrice démystifie tout au long de ses textes.

D’autres nouvelles incluent des événements surnaturels, comme A la maison, Elle a seulement dit oui et Paranoïa. De nouveaux arrivants dans un village se voient recommander de ne pas emprunter telle route, sous prétexte d’une sombre histoire inconnue ; une jeune fille perd ses parents, mais elle possède de toute manière le don de prédire tous les événements funestes à venir ; Paranoïa flirte presque avec l’étrange, en prenant comme narrateur un homme persuadé d’être poursuivi toute la journée par un autre individu. Encore là, le surnaturel est là pour faire passer un message, pour montrer la difficulté à s’intégrer dans une communauté, ou pour mieux dénoncer une cruauté humaine à venir. A la maison est d’ailleurs une variante très plaisante d’une histoire de fantômes, tandis que Paranoïa suinte de l’angoisse des personnages du recueil, de cette remise en question de ce qui se passe, par des non-dits, des allusions qu’il faut décrypter.

Plus proches de la sphère domestique, certaines nouvelles se concentrent sur des couples, comme la saisissante Quelle idée, dont l’humour noir parvient presque à dédramatiser l’histoire de cette femme qui se met soudain en tête de tuer son mari. La bonne épouse témoigne encore de cette paranoïa vis à vis de l’autre, de cette obsession d’une possibilité du mal qui naît de rien, qui n’a aucune raison véritable d’exister. Plus familiale, et également touchante, Louisa, je t’en prie, reviens à la maison, raconte l’histoire d’une jeune femme qui décide de partir de sa famille pour vivre une nouvelle vie ; quand elle retourne chez elle des années plus tard, ses proches ne la reconnaissent même plus, persuadés qu’elle est une usurpatrice, à moins qu’ils ne soient simplement restés figés sur l’idée qu’ils se faisaient d’elle.

Pas moins plaisantes à lire, La lune de miel de Mrs Smith, Le bon samaritain ou Trésors de famille montrent à quel point il ne vaut pas mieux faire confiance à autrui ou à son propre voisin, ou que les narrateurs sont tout à fait capables de se faire bourreaux pour les autres. Toujours par des allusions, par une économie de mots, par des phrases esquissées mais jamais terminées, c’est la peur et la méfiance de l’autre qui surgit, l’impossibilité à le comprendre et à saisir toutes ses pensées.

Dans La loterie et autres contes noirs, tout est en suggestion, tout est implicite, comme dans la Maison hantée où il fallait lire entre les lignes. Une sourde tension parcourt les nouvelles, pour mieux suggérer cette angoisse de l’autre et cette peur qui ont malheureusement l’air d’avoir parasité la vie de l’autrice – comme en témoigne la postface à la fin du recueil, écrite par son petit-fils, donnant un bel éclairage à Shirley Jackson. Ce qui en ressort aussi, c’est cette hantise des masques conventionnels de la société américaine qui cachent des intentions monstrueuses, cette façon dont tout peut basculer de la banalité à l’atroce, et pas forcément de manière sanglante et éclatante. Comme s’il suffisait de parfois gratter un peu le vernis pour révéler la folie et les névroses. Et pour cela, même si le style de Shirley Jackson n’est pas l’un de mes favoris, l’ambiance instaurée est diablement efficace tant au niveau de la tension que de la chute. Il n’est donc pas étonnant que Shirley Jackson soit considérée comme une auteure phare du roman noir et gothique, et que son nom ait été donné à un prix littéraire. Il ne me reste plus qu’à lire Nous avons toujours vécu au château, le seul autre roman traduit en France, pour achever de découvrir la plume noire de l’auteure.


4 réflexions sur “Un mois, un classique | La loterie et autres contes noirs, Shirley Jackson

    1. Pour le coup, elle est purement dans le vrai fantastique avec certaines de ses nouvelles (dans La maison hantée aussi) et dans les autres, le gothique, le roman noir, se ressentent bien, avec une dose juste de psychologie. Je regrette que ses oeuvres n’aient pas été davantage traduites.

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  1. J’ignorais que si peu de ses oeuvres avaient été traduites ! C’est une autrice dont je suis très curieuse, je la lirai très certainement un jour. Ce que tu en dis attise ma curiosité, elle semble instaurer des ambiances vraiment efficaces.

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