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Archives de Catégorie: Cinéma & séries

My Cousin Rachel | Roger Michell, 2017

Voir la nouvelle adaptation du roman Ma cousine Rachel de Daphné du Maurier était inévitable, l’auteure – l’autrice ? – étant l’une de mes favorites. Je ne garde qu’un souvenir très mitigé et vague de la première adaptation de ce livre, réalisée en 1952 avec Olivia de Havilland et Richard Burton dans les rôles principaux. Ici, c’est désormais Rachel Weisz qui interprète l’ambiguë Rachel, et Sam Claflin qui joue le protagoniste principal, Philip. Tous deux sont d’ailleurs épaulés par Ian Glen et Holliday Grainger dans des secondes rôles, appréciables mais un peu trop rares.

Au début du XIXe siècle, Philip, orphelin, est élevé par son cousin Ambroise. Quand celui-ci part en Italie pour se rétablir d’une maladie, il rencontre une jeune veuve du nom de Rachel, qu’il épouse. Mais ses lettres à Philip se sont de plus en plus inquiétantes : il accuse Rachel de le tuer petit à petit. Philip arrive trop tard en Italie, constatant la mort de son cousin. Il est désormais héritier de la maison et des terres d’Ambroise, et de retour chez lui, il doit accueillir Rachel, qu’il soupçonne d’être une meurtrière. Mais la veuve se révèle très différente de ce qu’il imaginait. Convaincu de son innocence, il tombe amoureux d’elle, mais des doutes l’assaillent vite sur les vraies motivations de cette femme…

Était-elle coupable ? Était-elle innocente ? Qui doit-on blâmer ?

Ma cousine Rachel, à la manière de Rebecca, le chef d’œuvre de Daphné du Maurier, est un portrait fin et subtil d’une femme dont on ignore les véritables intentions. Tantôt manipulatrice, tantôt adorable et pure, Rachel est une héroïne presque similaire à Rebecca, et qui a tôt fait de rendre fous et tourmentés les hommes qui s’amourachent d’elle. Est-elle une femme qui a dû subir les délires méfiants d’un mari malade et fiévreux et qui souhaite ensuite commencer une nouvelle vie ? Est-elle une veuve noire qui prétend l’amour pour mettre la main sur les possessions de ses maris successifs, en les empoisonnant ? Est-elle une femme cliniquement malade qui erre d’un état à l’autre, ne sachant pas vraiment ce qu’elle fait en-dehors de quelques moments de lucidité ? Ou est-elle encore une ombre, une image façonnée par les pensées que lui prêtent ses amants, passant de diabolique à angélique, et n’était au final qu’une simple femme ? Comme dans le roman, le mystère est gardé entier dans le film, ce qui est très appréciable, la subtilité des romans de Du Maurier n’étant pas toujours respectée dans ses diverses adaptations. Aucune hypothèse ne semble plus ferme et plus établie qu’une autre, au contraire : sans cesse des éléments contredisent un parti puis l’autre, Philip lui-même défaille et ne sait plus quoi penser, jusqu’à la toute fin. Ses derniers mots seront « Rachel, mon tourment », montrant bien que même lorsque la situation est résolue, le mystère entourant cette femme demeure insaisissable. C’est bel et bien là tout l’intérêt de l’histoire.

Pour jouer cette femme à double visage et à l’esprit insondable, Rachel Weisz a choisi, semble-t-il, de ne jamais dévoiler quelle partie de son rôle elle préférait, et auquel elle aurait pu donner raison par son jeu. On a ainsi droit à un personnage fait de multiples nuances, ambigu, qui révèle autant une femme passionnée qu’une figure parfois virginale et modeste, ou encore une femme rêvant de liberté et de vivre sa vie en toute indépendance. On assiste donc au portrait d’une femme aussi empreinte de douceur que de force, parfois charmante et rieuse, et d’autres fois désespérée et méfiante. Toutes ces ambivalences dues au superbe jeu de Rachel Weisz, sensuelle et souvent sublime, font du personnage de Rachel le moteur du film et toute sa force. Car même si l’on partage les hésitations et les doutes de Philip, il est difficile d’éprouver totalement de l’empathie pour lui, bien qu’on ait souvent envie de le secouer pour lui dire de sortir de l’aveuglement amoureux dont il fait preuve… avant que les rebondissements ne nous fassent demander si ce n’est pas lui qui devient complètement fou et paranoïaque. Les dernières images montrent à quel point cette relation l’aura détruit mentalement, et combien il mettra du temps à s’en remettre, si cela arrive jamais.

Il n’y a pas de fausse note dans tout le casting présent ; les seuls reproches à avoir seraient par rapport au film en lui-même, parfois trop lisse. Il manque à My Cousin Rachel une étincelle nerveuse, une flamme fiévreuse et passionnée qui n’apparaît que trop rarement. Il y a un soin tout particulier accordé à la mise en scène ou aux décors de l’Angleterre, de l’Italie, aux jeux d’obscurité, mais cela ne suffit pas. Il manque peut-être ce qui aurait vraiment fait l’atmosphère du film, le faisant entièrement se transformer en thriller : une tension sourde, à défaut d’être oppressante. Il manque également ce côté fiévreux qui aurait parfaitement correspondu au personnage de Philip et à ses doutes maladifs, ce côté véritablement passionné et extrême qui aurait encore plus mis en avant l’inaccessibilité de Rachel et ses faux-semblants. Bien sûr, il ne s’agit pas ici d’une antagoniste aussi forte et masculine que Rebecca, mais Rachel hante le héros de façon similaire.

Cela n’empêche toutefois en rien le film d’être très beau, et en outre une superbe adaptation du roman, qui vaut le détour pour l’ambivalence de Rachel Weisz avec ce personnage au prénom prédestiné. Il est d’ailleurs intéressant de noter que dans le roman, par mon ressenti, je suis persuadée que Rachel est coupable – mais le film est suffisamment bien écrit pour que je ne puisse décider quel parti prendre.

 
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Publié par le 12 août 2017 dans Cinéma & séries

 

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Sherlock, saison 4 | La psyché du détective de Baker Street

Sherlock Saison 4

La série Sherlock est revenue il y a plus d’un mois pour sa quatrième (et dernière ?) saison. Bien qu’il reste la possibilité d’une cinquième saison, ces trois nouveaux épisodes tendaient à une fin, à boucler un cycle. Au regard de ce qu’ils ont apporté, et en observant avec recul, les quatre saisons, les créateurs de la série ont dit l’essentiel. Si cinquième saison il y a, ce ne sera que bonus, ou dérapage. C’est l’occasion de donner ici un regard d’ensemble à une série de qualité, qui aura été distillée au compte-gouttes.

« The game, Mrs. Hudson, is on ! »

Sherlock a considérablement modernisé le héros d’Arthur Conan Doyle, lui attribuant une modernité pourtant fidèle à l’essence du personnage. La série a donné un autre regard sur la relation qu’il entretient avec John Watson, mais aussi avec tous les autres protagonistes, de ses alliés (Mycroft, Lestrade, Molly Hooper) à ses ennemis (Irène Adler ou Jim Moriarty). Elle a réinventé les enquêtes de Sherlock Holmes, les parsemant de références, d’humour, d’action, de situations parfois invraisemblables, de fan-service ; tout en donnant un magnifique coté esthétique à voir, une ville de Londres plutôt sombre que brillante. Sherlock a aussi lancé ce qui devient de plus en plus présent maintenant dans les séries, les insertions qu’on pourrait presque qualifier de « réalité augmentée » avec les inserts de sms, de mails, ou encore l’exposition du « mind palace » de Sherlock à l’écran : une innovation utile et superbe.

La série s’est aussi caractérisée par le soin et la beauté apportés à ses répliques. Certains dialogues, pessimistes, lucides ou drôles, sont mémorables, tout comme certaines scènes qui en ont fait bondir, ou s’impatienter plus d’un : comment oublier la fin de la saison 1 avec Sherlock sur le point de tirer sur Moriarty, ou la fausse mort de Sherlock à la fin de la saison 2 ? On a, au sein de la série, un merveilleux jeu d’acteurs, tout en nuances, en expressions et mimiques, une série habitée par ses personnages et la vie qu’y insufflent les comédiens, parfaits et pourtant drôles en même temps.

Sherlock Saison 4

« That’s what people DO ! »

Pourtant, Sherlock n’est pas exempt de défauts. Peut-être des défauts qui sont le propre de Steven Moffat, malheureusement, comme le prouve son travail inégal sur Doctor Who, parti en grand n’importe quoi. On compte ainsi une saison 3 plus que moyenne, malgré un épisode 2 (le mariage de Watson) qui a relevé un peu son niveau, et ce en incluant l’épisode victorien    spécial « The Abominable Bride », avec des intrigues abracadabrantes. Un méchant qui tire sa révérence trop vite et qui n’insuffle pas tant de terreur que ça, ou encore le décevant fait, même si voulu, de ne jamais avoir l’explication réelle de comment a survécu Sherlock à sa chute, et avec un « retour » miracle de Moriarty qui paraissait un grand n’importe quoi digne de Moffat. Malheureusement, ce dernier semble doué pour bâtir des intrigues et du suspens, mais beaucoup moins pour les résoudre de façon convaincante. De manière générale, si les saisons 1 et 2 sont parfaites, la saison 3 n’a pas du tout le même niveau, laissant un goût d’inachevé, d’ennui, et comme d’une moquerie envers le spectateur, par son invraisemblance.

L’autre défaut – peut-être subjectif – qui fait que la saison 3 a été moins réussie, est le personnage de Mary, la femme de John. Malheureusement, je n’ai jamais trouvé l’actrice convaincante, et le personnage au background sur-développé d’agent secret à la retraite, encore moins, ni sa relation avec John. La rendre aussi importante au cours de la saison, a manifestement imprégné tout le reste. Moffat ne sait pas vraiment écrire les personnages féminins : une critique qui lui a été adressée à plusieurs reprises, même si Irène Adler et Molly Hooper sont tout de même très réussies, dans deux caractères différents.

Sherlock et ses antagonistes : James Moriarty, Irène Adler, Magnussen, Culveron Smith

« My name is Sherlock Holmes. » « The detective ? » « The pirate. »

Malheureusement, par conséquent, cette faiblesse se perpétue jusqu’à l’épisode 1 de la saison 4. Pour tout dire, je n’ai rien retenu de cet épisode, ou pas grand-chose, à part que Mary décède dans une autre intrigue délirante. Je me suis alors dit que la saison 4 serait, encore une fois, moyenne, mais les deux autres épisodes, The lying detective, et The final problem, ont relevé le niveau. Ils n’ont pas rattrapé la brillance des deux premières saisons, mais ils s’en sont rapprochés, si bien qu’on se retrouve de nouveau happé par la série, par ses personnages, ses intrigues et une ambiance soigneusement construite.

The lying detective revient avec un méchant au final encore plus écœurant et hypocrite que celui de saison 3 : Culveron Smith, avec un sacré jeu d’acteur qui tient tête à Sherlock avec brio. Un hypocrite, oui, un méchant qui joue sur le fait même qu’on le croit vulgaire et diabolique, pour en ressortir plus innocent. Quant à Sherlock, on le voit, pour ramener vers lui un John qui lui en veut d’être soi-disant à l’origine de la mort de sa femme, sombrer dans un état lamentable, à la limite de la mort, avec une conviction impressionnante. Bref, cet épisode est fascinant par son jeu de faux-semblant, et l’apparente impossibilité de Sherlock à arrêter un criminel, pour une fois.

Sherlock saison 4 The final problem

Il y aurait tant à dire sur The final problem, mais je ne spoile pas tout, pour laisser un plaisir de découverte. On repart là avec du Sherlock en grande fanfare, avec une importante place donnée à Mycroft et Molly Hooper ; on a les explications de certains mystères disséminés depuis le début, comme la mort de Moriarty, ou pourquoi Sherlock rêvait d’être pirate, enfant. On voit, en une heure et demie, nos trois personnages principaux – Sherlock, John, Mycroft, réunis dans un huis-clos poignant et oppressant, un horrible jeu de manipulation – passer par toutes les émotions possibles, les masques tomber. Les explosions de sentiments dans une série censée être cérébrale ne sont que plus impressionnantes. Et l’antagoniste est lui aussi fascinant, dans cet épisode, jusqu’à la presque toute fin – une sorte de Hannibal Lecter terrible. Pourtant, cet antagoniste a lui-même quelques défauts : il faut accepter son existence encore une fois abracadabrante (ce qu’on fait toutefois avec un certain plaisir), sa fin somme toute simpliste au vu du portrait qu’on en dresse, ce qui mène aussi à une fin d’épisode un peu… mitigée, classique, mais qui ne pouvait toutefois être autrement, au final. Mais c’est un peu bâclé, un peu moralisateur, malgré tout.

Ce dernier épisode aura été réellement prenant, avec un sens implacable de l’oppression, des pièges, de la manipulation dans laquelle sont piégés nos héros. Ce huis-clos fait ressortir tout en eux, des sentiments profonds, aux extrêmes dont ils sont capables, allant même jusqu’à nous déranger un peu durant le visionnage, nous faisant nous demander comment on aurait réagi à leur place. Pendant cet épisode, on angoisse, on est véritablement transportés dans l’histoire, cherchant sans doute désespérément un peu de souffle dans la noirceur de l’intrigue et de ses conséquences poignantes.

The final problem est aussi la résolution finale : on comprend tout, on voit les indices laissés ici et là par les créateurs de la série, et on arrive au bout du cycle de la série. Après cela, l’essentiel a été dit, d’où le fait que la 5e saison n’est pas si nécessaire que cela, à part pour faire durer le plaisir. Mais tout a été raconté. Il n’est guère possible d’en faire plus sans donner l’impression de piétiner dans les mêmes chemins, aussi passionnants soient-ils.

Sherlock Saison 4 Benedict Cumberbatch, John Freeman, Mark Gatiss (Sherlock, John, Mycroft)

« You told me once…that you weren’t a hero. There were times when I didn’t even think you were human, but let me tell you this. You were the best man, the most human … human being that I’ve ever known … »

Cette 4e saison a permis de comprendre ce qu’est la globalité de la série. Sherlock, comme l’indique le fait que seul le prénom du célèbre détective soit utilisé, tourne autour de ce personnage mais surtout de son âme, de sa psyché, de son esprit. Tout au long des saisons, nous le voyons évoluer, du détective autiste et sociopathe, à un être plus humain même si encore dérangé et éloigné des rangs de l’humanité. Il découvre l’amitié avec John Watson, des relations troubles d’admiration et de haine avec Moriarty et Irène Adler, un début de fraternité avec Mycroft ; il découvre que lui aussi peut ressentir la peur, la trahison, la colère, la volonté de faire passer les autres avant lui et son égoïsme. Sans le rendre pathétique ni sentimental, il s’ouvre durant toutes ces saisons à l’humanité qu’il a si soigneusement mise à distance.

Il nous livre les clés de son esprit : d’abord avec le mind palace qui représente son intellect, puis son inconscient, voire ses cauchemars, notamment lorsqu’il se rêve enfermé avec un Moriarty prisonnier d’un asile. Ce sont ses amitiés avec John, Lestrade, son affection pour Molly, Mrs. Hudson, qui sont peu à peu démontrées ; mais aussi ses psychoses et névroses, avec ses prises de drogue semi-suicidaire, l’antagoniste du Final problem, celui de The lying detective qu’il considère comme le pire de ses ennemis. On a pu voir les extrêmes dont il était capable, en tuant l’antagoniste de la saison 3. Sherlock nous montre que son héros n’est pas un ange, ni un être dénué de sensibilité, ni une simple machine mécanique et intellectuelle, mais un être profondément humain, bien qu’il ait nié ou refoulé cet aspect pendant longtemps.

Ce que Sherlock nous a permis de faire pendant quatre saisons, finalement, c’est tout un voyage intérieur dans ce qu’est, ressent, perçoit le détective : les enquêtes ne servent qu’à mettre en valeur, à faire ressortir ses émotions et les évolutions qu’il connaît, depuis sa rencontre avec John Watson. Outre la modernisation de la série, c’est une autre vision du héros de Conan Doyle, plus intérieure, plus intime, et qui ne dénature pas le personnage. Les extrêmes du spectre de son esprit nous sont dévoilés par des sentiments, des thématiques différentes suivant les saisons : maintenant, tout ce voyage intérieur est effectué. Le détective n’est plus le pur sociopathe du début, mais quelqu’un qui, en se frottant à l’humanité, a fini par en acquérir : tout en conservant son étrangeté. Il n’est que plus passionnant, sans perdre sa complexité, ni son côté énigmatique.

« PS, I know you two. And if I’m gone, I know what you could become. Because I know who you really are. A junky who solves crimes to get high. And the doctor who never came home from the war. Will you listen to me? Who you really are, it doesn’t matter. It’s all about the legend. The stories, the adventures. There is a last refuge for the desperate, the unloved, the persecuted. There is a final court of appeal for everyone. When life gets too strange, too impossible, too frightening, there is always one last hope. When all else fails, there are two men sitting arguing in a scruffy flat like they’ve always been there, and they always will. THE best and wisest men I have ever known. My Baker Street boys. Sherlock Holmes and Dr Watson. »

 
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Publié par le 2 mars 2017 dans Cinéma & séries

 

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Split | M. Night Shyamalan

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Kevin a déjà révélé 23 personnalités, avec des attributs physiques différents pour chacune, à sa psychiatre dévouée, la docteure Fletcher, mais l’une d’elles reste enfouie au plus profond de lui. Elle va bientôt se manifester et prendre le pas sur toutes les autres. Poussé à kidnapper trois adolescentes, dont la jeune Casey, aussi déterminée que perspicace, Kevin devient dans son âme et sa chair, le foyer d’une guerre que se livrent ses multiples personnalités, alors que les divisions qui régnaient jusqu’alors dans son subconscient volent en éclats.

Split est le retour au cinéma du célèbre M. Night Shyamalan, connu pour ses thrillers fantastiques et pour ses fameux twist de fin. Bien que je n’apprécie pas toujours ses œuvres, ce réalisateur est peut-être un de mes préférés, et je suis toujours d’un œil ses projets. Depuis la première bande-annonce, Split donnait envie d’aller le voir, avec raison.

On reconnaît la patte particulière du réalisateur dans sa mise en scène. Les films de Shyamalan sont toujours imprégnés de symbolique, que ce soit au niveau des costumes ou des décors. Des décors, ici, on n’en trouvera que bien peu : la majorité de l’action se passe dans l’appartement de Kevin, une sorte de logement de fonction attenant une salle des machines sous un zoo. L’ouverture est elle aussi typique du réalisateur, nous plongeant d’emblée dans une scène d’anniversaire à un restaurant, où Casey se montre solitaire, exclue des autres à la fête d’une amie ; puis ensuite sur le parking non loin, où Kevin assomme le père de l’amie en question, prend le volant de la voiture où attendent Casey et ses deux amies. Cette entrée en scène reste purement mystérieuse dans le fait qu’on ne sait rien des raisons qui animent Kevin à organiser cet enlèvement, et que lui-même ne semble pas très convaincu de ce qu’il fait.

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La suite de l’histoire nous montre comment les trois amies finissent séparées, après des tentatives d’évasion, pour ne laisser que le point de vue de Casey. C’est d’ailleurs à travers ses yeux qu’on voit l’histoire, des flash-back de son enfance, et la danse des multiples personnalités de Kevin. A ce sujet, on aura parfois l’impression d’avoir été floué sur la marchandise, car au fond, nous ne voyons concrètement que 5 personnalités (3 autres de manière fugitive) dont 4 apparaissant dans la bande-annonce. Mais ce serait renier, à tort, l’excellent jeu d’acteur de James McAvoy. Il parvient à donner corps et vie à ces cinq personnages, plus que personnalités, chacune ayant une manière différente de se vêtir, de parler, de se mouvoir, au point que je regrette presque d’avoir vu ce film en VF (version pourtant honorable) pour ne pas profiter du jeu de l’acteur sur le travail des voix. On identifie ainsi vite chaque personnalité à chaque apparition, à la manière de Tatiana Maslany et ses clones dans Orphan Black. Bref, James McAvoy se révèle impressionnant, tour à tour capable d’une immense froideur, d’expressions d’innocence enfantine, de féminité ou bien de férocité bestiale. Ses entretiens avec sa thérapeute, où une personnalité joue le rôle d’une autre, sont aussi brillants pour montrer son habileté de jeu.

Face à lui, dans ce huis-clos relativement oppressant, mais guère effrayant, on trouve l’héroïne, Casey, jouée par une douée et émouvante Anya Taylor-Joy. Tout d’abord, le portait de l’adolescente peut nous surprendre, proche du mutisme, taciturne, renfermée, peu sociale avec ses deux camarades d’enlèvement, mais douée de force et d’obstination, toute en finesse. Après tout, quand se révélera la 24e personnalité de Kevin, elle se transforme en victime d’un film slash, qui tente d’échapper au meurtrier en cavale. Les flash-back éclairent son histoire, sa manière d’être : on ne peut que regretter que cette importance soit peut-être moins subtile que dans les anciens films du réalisateur. Quoiqu’il en soit, à l’instar de Kevin, c’est aussi un portait d’asocial, de personnage blessé par la vie, à l’écart des autres, en-dehors de l’humanité, qui chérit seulement la solitude. Pas le genre d’héroïne qu’on voit habituellement, avec pourtant du répondant et une intelligence certaine. Elle est, avec James McAvoy, indéniablement l’héroïne du film.

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L’histoire n’est pas simplement qu’un thriller fantastique. L’attention toute médicale et scientifique qui est portée à Kevin, par sa thérapeute, montre l’un des autres buts du long-métrage : démontrer à quel point les malades mentaux, ceux ayant vécu un profond traumatisme, en général, sont rejetés par la société, considérés comme des pestiférés. Cela se prouve autant par l’exclusion sociale soi-disant voulue de Casey, que par la solitude de Kevin, visiblement peu capable d’interactions sociales, enfermé dans un appartement souterrain parce qu’il ne peut faire autrement, avec le tumulte des personnalités en lui, qui prennent quand elles le souhaitent « la lumière », « le projecteur », et donc « conscience ». Ainsi, la thérapeute donne à un moment une conférence via Skype, où elle tâche de convaincre que le trouble de la personnalité multiple est réel, et non une simulation. Ces préjugés sont ainsi critiqués dans le film, par l’ignorance des gens, leur incapacité à essayer de comprendre ce qui anime ou fait souffrir l’autre (Casey autant que Kevin) et leurs visions étroites. On peut, indirectement, regretter que le public du cinéma lors de la séance n’ait pas eu l’air très réceptif à cette critique en général, comme l’ont prouvé les gloussements idiots entendus dès que James McAvoy endossait la personnalité de Patricia et se comportait donc comme une femme.

La métaphore du film, elle, se révèle distinctement et peu à peu, tout du long, peut-être de manière trop explicite : c’est que les gens abîmés, exclus de la société, ne le seraient pas en l’absence d’une véritable souffrance à l’origine. Kevin, ainsi, souffre de ce trouble mental à cause de sa mère, qui le battait, voire pire. C’est aussi cette thématique qui se retrouve dans le film, la volonté de lutter contre ces enfances volées, ou détruites, par des maux qui perturbent ensuite la vie émotionnelle et affective des victimes devenues adultes, menant parfois à la répétition de ces actes. L’animalité dont fera preuve Kevin par moments, tout comme le fait que son appartement se situe sous un zoo, ne sont pas anodins.

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Tous ces éléments conjugués, de la mise en scène au jeu des acteurs, du huis-clos de l’histoire et de ses métaphores, font de Split un très bon film, auquel il ne manque sans doute que peu, pour le qualifier d’excellent. On retrouve la qualité des premiers films de Shyamalan, avec joie, tout en regrettant le petit ingrédient, de surprise ou de subtilité, peut-être, qui empêche le tout d’être magistral. On revoit avec plaisir l’habituel caméo du réalisateur, on apprécie aussi moins la dernière minute du film, qui ferait figure de twist, si elle avait été amenée de manière moins grossière et évidente.    

les-mille-et-une-vies-de-billy-milliganUne dernière chose à souligner est que Split est inspiré d’une histoire vraie, ou du moins son origine repose sur l’existence d’un véritable homme ayant eu 24 personnalités : Billy Milligan (1955-2014), un Américain soigné pour trouble multiple de la personnalité, victime de nombreuses amnésies, accusé de vols et de viols, qui passa bien des années en prison après des procès controversés. L’histoire de Milligan est relatée dans l’excellent livre de Daniel Keyes (l’auteur de Des fleurs pour Algernon) Les mille et une vies de Billy Milligan, après deux ans d’entretiens avec cet homme. Il s’agit d’un livre de non-fiction passionnant, même si le sujet est assez sordide et problématique, et qui amène à comprendre pourquoi Milligan a développé 23 personnalités, comment il a vécu avec celles-ci et comment il a pu en guérir, en les réunissant en une seule, la 24e. Le livre est peut-être encore plus impressionnant que le film, par l’étalage de l’histoire des personnalités et les changements permanents de Billy Milligan face aux situations qui l’entourent, chaque « visage » ayant été créé pour faire face à une situation particulière, et chaque personnalité étant d’abord ignorante des autres, puis capables de communiquer ensemble et d’établir une stratégie, pour vivre au mieux.

 
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Publié par le 26 février 2017 dans Cinéma & séries, Lectures

 

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