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Archives de Catégorie: Jeux vidéos

The Walking Dead, Until Dawn & Resident Evil | Trois façons d’aborder le jeu vidéo d’horreur

Il me paraissait un peu superflu de consacrer trois articles différents sur trois jeux dont beaucoup a déjà été dit et sur lesquels je n’aurais pas forcément grand-chose à rajouter ; aussi je les réunis ici en un seul.

The Walking Dead Telltale Games (2012-2013)

Ce jeu vidéo, sorti sous forme d’épisodes, est un des dérivés de la franchise The Walking Dead. Il appartient au genre point & click, où cliquer sur des objets du décor permet d’avancer l’intrigue, et se démarque également par ses dialogues où plusieurs réponses sont possibles, permettant d’influencer sur le déroulé du jeu et les relations entre les personnages. Le jeu a toutefois sa propre histoire, indépendante des comics ou de la série télévisée, bien que certains clins d’œils soient présents de temps à autre. On suit en première saison Lee, un ancien professeur d’histoire accusé de meurtre. Alors qu’il est emmené en prison par un policier, la voiture percute une silhouette sur la route. Silhouette qui se révèle être un zombie : l’épidémie a commencé. Lee trace ensuite son chemin jusqu’à la maison d’une fillette, Clementine, dont les parents sont absents. Ils partent en quête d’une ville plus sûre et des parents de la jeune fille, croisant d’autres survivants qu’ils rejoindront. La saison 2 poursuit cette lancée en mettant ensuite Clementine au plan de protagoniste principal.

La première saison de The Walking Dead a obtenu le prix de meilleur jeu vidéo de l’année en 2012, non sans mérite. Car comme dans la série et les comics, les zombies ne sont que des prétextes pour servir une histoire encore plus humaine, concentrée sur les relations entre personnages, la survie d’un groupe, les évolutions psychologiques des protagonistes, leurs différentes réactions dans un monde post-apocalyptique. Et le jeu vidéo est extrêmement immersif de ce point de vue, peut-être davantage encore que la série (qui connaît des hauts et des bas) en laissant au joueur le choix de décider des dialogues face à tel personnage ou des actions pour certaines situations. La saison 1 se révèle extrêmement forte en émotions et la saison 2 encore plus éprouvante en choix moraux. Quel personnage sacrifier en sachant que l’un des deux sera forcément mordu par un zombie ? Doit-on donner une arme à une personne mordue pour la laisser mettre fin à ses souffrances ? Peut-on faire confiance à un groupe ou ne compter que sur soi dans un monde hostile ? Doit-on privilégier un personnage connu depuis la saison 1, qui agit presque comme un fou à force d’épreuves, pour préférer un autre protagoniste rencontré il y a peu, plus sensé, mais plus individualiste ? Bref, il y a bien trop de moments où même pour un jeu vidéo, il est difficile de faire un choix (limité en plus dans le temps) sans avoir un pincement de cœur ou regretter ce qui a été choisi. Il est d’ailleurs parfois difficile de prévoir les conséquences du moindre petit acte, et on comprend qu’aucun choix n’est mauvais ou bon : on cherche à survivre tant bien que mal, aussi humainement que possible.

Le côté volontairement comics des personnages et des décors renforce encore plus cet attachement, sans oublier la diversité des personnages. Il est impossible de ne pas aimer Lee, professeur certes accusé de meurtre, mais attachant, loyal et honnête, déterminé à aider ceux qu’il peut ; Clementine, une fillette innocente qui doit apprendre à survivre ; Kenny, certes très tourmenté et instable, mais généreux et loyal… et je pourrais encore en citer d’autres, car aucun personnage ne laisse indifférent, jouant parfois avec les clichés, et le jeu révélant toujours les intentions et les éléments nécessaires pour avoir de l’empathie pour chacun. Il s’agit là d’un des jeux vidéos les plus touchants et les plus émouvants que j’ai pu faire, même si j’ai moins apprécié la seconde saison, pourtant plus éprouvante encore au niveau des dilemmes moraux. Vivement la saison 3, et la quatrième, qui sera d’ailleurs la dernière.

Until Dawn (2015)

Un groupe d’adolescents se retrouve dans un chalet de montagne, pour rendre hommage au décès de deux sœurs, membres de leur groupe, un an auparavant. Alors que la nuit commence, il apparaît vite qu’ils ne sont pas seuls au chalet : un mystérieux homme rôde, accompagné de chiens-loups, un psychopathe qui semble les enlever un à un… et serait-ce aussi un fantôme qu’on croise au détour d’une pièce du chalet, après avoir utilisé la planche de Oui-Ja ? Commence alors une très longue nuit pour les huit héros de l’histoire…

Le résumé d’Until Dawn fait inévitablement penser aux films d’horreur les plus traditionnels, en plantant son décor dans un chalet de montagne, au milieu d’une tempête de neige, pour « célébrer » l’année écoulée (une idée brillante à chaque fois, quelle que soit l’histoire horrifique qui y a recours), avec ses personnages bien carrés et stéréotypés (le sportif, la tête de groupe, le frère ayant perdu ses sœurs, la pimbêche, etc.). A noter que tous les personnages ont été créés par motion capture, ce qui rend leurs expressions très précises et incroyablement vivantes. Pourtant, ce n’est finalement pas un slasher classique qui se déroule, car les influences du genre horrifique se font nombreuses et nous mènent dans des directions différentes, au point qu’on finit par ne plus savoir quel est le véritable danger, ou même l’ennemi. C’est le fait de redéfinir les habituels ressorts du genre qui fait de Until Dawn un petit bijou, en les modifiant assez pour qu’on ne puisse prévoir la suite. Rarement un jeu aura été aussi éprouvant, d’autant qu’il nécessite de prendre des décisions en quelques secondes parfois, et que les réponses aux dialogues influent les événements par effet papillon. Un interlude est présent à chaque chapitre de l’histoire, où le joueur est face à un psy : vos réponses influenceront également sur les sources de peur apparaissant dans le jeu.

Until Dawn est un jeu soigné, tant par ses décors, que ses jeux d’ombre et de lumière, sa musique, ses personnages à diverses facettes, et le tour alambiqué que peuvent faire prendre les effets papillon à l’histoire. Il est suffisamment bien fait pour avoir véritablement peur au cours du jeu, qui équivaut à une longue nuit d’horreur, et être sous tension grâce à ses nombreux rebondissements. Il s’agit d’ailleurs d’un jeu où il est possible de finir avec tous les personnages vivants, ou aucun, et évidemment tous les intermédiaires entre ces extrêmes. Comprendre toute l’histoire nécessitera également la découverte de plusieurs indices dispersés ici et là. Until Dawn est donc un pur hommage au genre horrifique et à tous ses sous-genres. Seul regret : une fois qu’il a été fait, il ne fait plus peur du tout, quand on connaît les secrets de l’histoire – à part aux éventuels jumpscares qu’on ne mémorise pas de suite.

Resident Evil Remaster HD (2015)

Resident Evil (Biohazard) était sorti en 1996 sur PS1 et annonçait la renaissance du mode survival horror. Il a ensuite eu droit à un remake et une refonte graphique en 2002 pour Gamecube, qui a ensuite été portée en 2015 sur PS4. Il s’agit de cette version-là à laquelle j’ai pu jouer, avec une grande curiosité après tout ce qu’on m’avait dit sur ce jeu. Je ne le regrette pas du tout, même si je pense que l’aspect rétro de la version originale sur PS1 aurait contribué à en faire une expérience encore plus horrifiante. Mais cela ne dévalorise en rien la beauté graphique et l’ambiance particulière de ce remake d’un jeu « old school » qui fait plaisir à voir. Ici, les membres de l’expédition STARS est envoyé à Racoon City, où se produisent des morts mystérieuses ; ils sont attaqués au milieu de la forêt et poussés à se réfugier dans le manoir Spencer, où les choses ne sont pourtant guère plus rassurantes, avec les zombies errant aux alentours…

Je n’ai pas fait beaucoup d’autres remakes (voire aucun), mais celui-ci est bien réussi, d’une part par sa refonte graphique totale qui est tout simplement superbe, d’autre part par le fait d’avoir apparemment rajouté des nouvelles pièces, des nouveaux ennemis et d’autres fonctionnalités non présentes dans le jeu original. On a aussi quelques options sympathiques : jouer avec l’écran en 4:3, avec les commandes à l’ancienne, ou encore choisir les tenues des deux personnages jouables (Jill et Chris) avec leurs habits originaux ou ceux venant des jeux plus tardifs où ils apparaissent. Même si l’atmosphère est plus oppressante que vraiment effrayante, grâce à une bande-son bien équilibrée et des angles de caméras fixes, ça a été un grand plaisir de pouvoir enfin découvrir ce grand classique du jeu vidéo. Certes, ce sont les codes des années 90 qui y jouent, et il faut se rappeler que le jeu a terrifié à sa sortie en 1996, bon nombre de joueurs. Mais justement, c’est bien agréable de pouvoir replonger dans ce genre d’ambiance, qui parfois ne se prend pas trop au sérieux, mais qui est pourtant extrêmement travaillée et mémorable, ne dévoilant son histoire que par des indices au goutte à goutte, et ayant choisi ses moments de frayeur avec soin.

Et d’un certain côté, cela m’a aussi fait bien sourire parfois de me rendre compte, à rebours, combien Resident Evil 7 est un hommage au premier opus de la série : cette façon unique d’ouvrir lentement les portes, la présence d’araignées, un fusil à pompe cassé à mettre en place pour débloquer une porte, le fait de sauvegarder sur des machines à écrire… Des choses qu’on retrouve sans doute dans les autres titres de la série, mais qui montrent bel et bien une continuité dans cette série qui n’est pourtant pas sans contradictions au niveau de son histoire.

 
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Publié par le 11 août 2017 dans Jeux vidéos

 

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Layers of Fear, 2016 | Peindre les nuances de la folie

Every portrait that is painted with feeling is a portrait of the artist, not of the sitter – Oscar Wilde

Layers of Fear est un jeu en vue à la première personne, produit par le studio polonais Bloober Team et sorti en février 2016. Tenant du psychédélisme psychologique et horrifique, il semble s’inspirer notamment de Silent Hills P.T., tout en exploitant son propre univers : la perdition d’un peintre devenu fou, et qui cherche à obtenir la toile parfaite.

Voilà, en peu de mots, ce que je savais de Layers of Fear avant de le commencer. Et y jouer ne m’a pas du tout déçue, même si on peut regretter le court temps de jeu (environ 7h en incluant le DLC Inheritance) et un côté linéaire. Il s’agit après tout plus d’un jeu d’exploration horrifique où on ouvre une porte après l’autre, que d’un survival horror à la manière de Resident Evil ou Silent Hill.

Pourtant, Layers of Fear est indéniablement original et oppressant. On débute dans la demeure abandonnée du peintre, explorant chaque pièce et fouillant les placards : ce sont un peu près les seules actions que vous aurez à faire tout au long du jeu, ainsi que de résoudre des énigmes. Puis le joueur se retrouve devant la toile presque vierge, traversée d’un trait rouge, du peintre. A partir de là, en ressortant de cette pièce, les autres parties de la demeure se transforment, se transformant en un dédale labyrinthique sans aucun sens, sans possibilité de retourner en arrière. Des pleurs de femmes et des gémissements d’enfant résonnent, des portes et des fenêtres s’ouvrent et se ferment brusquement, les ombres deviennent inquiétantes et surgissent de nulle part…

Vous n’êtes plus vraiment dans la simple demeure victorienne du peintre, mais plutôt dans les pièces de sa maison intérieure, similaire à celle physique, dans les tréfonds de son inconscient et de ses délires. Car au fil des pièces gothiques, obscures, aux lumières vacillantes, on découvre que le peintre n’est pas exempt de tout reproche : alcoolique, obsédé par ses toiles, il semble terriblement manquer d’attention pour sa femme et sa fille, devenant agressif et distant. Reste à savoir quelle tragédie s’est véritablement déroulée dans cette maison. Et cette histoire-là est aussi tourmentée et malsaine que l’atmosphère de la demeure labyrinthique !

Ce qui fait de Layers of Fear un jeu vidéo aussi original, c’est qu’il flirte énormément avec l’art et l’oppressant à la fois. Particulièrement beau graphiquement au rendu des ombres, des lumières et des couleurs, on sent que chaque détail de la maison a été soigné, menant à des pièces invraisemblables, poétiques et glaçantes à la fois. Ainsi, on découvrira une pièce sans plafond mais à l’abîme vertigineux ; un piano dont la musique fait lentement se déplacer les caisses et objets d’une cave ; des pièces où on tourne en rond ou sans issue, où se retourner fait apparaître de nouveaux décors ; des lieux emplis de traits de peintures, de dessins enfantins, de décors en décomposition… et ce ne sont que des exemples parmi des mises en scène très riches et surprenantes. Les variations des décors sont innombrables et d’autant plus impressionnantes qu’en refaisant le jeu une deuxième fois, j’ai découvert de nouvelles pièces et même évité certains passages de ma première partie. En somme, comme votre progression, le jeu est toujours en mouvement : jamais on ne peut revenir en arrière, et en fermant une porte puis en la rouvrant, vous déboucherez parfois sur une autre pièce.

Les jumpscares et éléments d’horreur sont toutefois bien présents : objets s’animant brutalement, un cerf empaillé à la Evil Dead, des poupées et des pantins marchant tout seuls, des ombres sur les murs, un fantôme féminin qui vous poursuit (semblable à Lisa dans Silent Hills P.T. et qui vous tue de la même manière), des visions psychédéliques… Layers of Fear reste surtout très oppressant, grâce à des graphismes extrêmement poétiques, macabres et glauques, toujours beaux, mêlés à une musique mélancolique et qui hante facilement le joueur.

Cette beauté stressante et délétère ne serait rien sans le parti pris des peintures et de l’art, qui sont au cœur même du jeu. Le jeu et son DLC empruntent en effet non seulement des citations célèbres liées à la peintures, issues du Portrait de Dorian Gray ou encore une phrase d’Edward Munch, mais aussi des peintures réelles. On dénombrera ainsi le Cauchemar de Johann Heinrich Fussli, la Dame à l’Hermine de Léonard de Vinci, L’enlèvement de Ganymède de Rembrandt, Portrait d’un homme de Jan van Eyck… En bref, il est impossible de traverser les couloirs de la demeure du peintre sans jamais trouver un tableau qui existe réellement. Cela contribue à une étrange familiarité, d’autant plus pesante que les portraits se retrouvent souvent déformés ou transformés lors du jeu. L’inspiration du peintre elle-même est parfois représentée, avec des portes menant à des murs de brique, sur lesquels sont inscrits « Blocage du créateur », insistant sur à quel point l’obsession artistique dévore le personnage principal.

Le labyrinthe des pièces est ainsi hanté autant par l’art de la peinture, que par l’inconscient – et la névrose – du peintre. Car le jeu ne serait rien non plus sans l’esprit du peintre, qui perçoit sa propre demeure de manière déformée et symbolique. Tout a une signification, parfois évidente, parfois sans doute psychanalytique. Les poupées animées que l’on croise, les rats qui envahissent la maison, ces pièces recouvertes de peinture ou débordant de livres et de meubles abandonnés, ces impressions de tourner en rond, ou encore ces téléphones sonnant sans fin et qui, une fois décrochés, ne mènent qu’au manque de communication… Les hantises se répètent et semblent impossibles à chasser complètement.

Tout est fait pour donner une impression de confusion, d’état mental se dégradant, pour illustrer au mieux la descente aux enfers d’un peintre qui a visiblement tout perdu : son succès, son estime sociale, son argent, sa famille, sa raison, et son art. Une histoire qu’on découvre au travers des notes laissées dans des tiroirs, et par les commentaires glaçants du peintre face à certains objets ramassés : on a alors tantôt l’impression d’avoir affaire à un homme épuisé, tourmenté et éperdu, tantôt à un sociopathe…Savoir que le jeu reflète son inconscient ne rassure guère sur qui il est vraiment ! Layers of Fear est la quête du chef d’œuvre parfait pour le personnage principal, au moyen de pigments monstrueux et en affrontant des visions cauchemardesques. Le peintre espère, lui, réussir et récupérer ce don artistique qui lui a été volé, et non échouer, comme les nombreux messages écrits sur les murs de la maison, le lui répètent. L’art et la tragédie qu’il a vécue se mêlent, comme si une peinture pouvait réparer les erreurs du passé, alors que c’est la peinture même, son côté obsessionnel, qui a en partie causé sa déchéance. Au lieu de devenir un refuge, c’est un gouffre sans fin. Le jeu a parfaitement réussi à donner vie et mise en scène à cet état de folie de plus en plus sombre, et qui n’a probablement pas de fin : car à bien y réfléchir, aucune des fins, ni du jeu principal, ni du DLC, ne sont heureuses, loin de là. La tragédie humaine arrivée dans cette maison est trop triste et sombre pour permettre un échappatoire. Il ne faut donc pas s’attendre à une happy end ou même un semblant d’espoir pour ce jeu, qui reste, de bout en bout, imprégné de sa noirceur et de sa folie.

Quant au DLC, Inheritance, très court, il propose de revisiter la demeure du peintre par les yeux de sa fille, des années plus tard. Celle-ci, en revisitant chaque pièce, cherche à faire la lumière sur son passé et les événements arrivés alors qu’elle n’avait que cinq ans. Cela lui permettra de voir si elle aussi, va succomber à la folie qui semble courir dans les veines de sa famille… On revisite alors ses souvenirs, eux aussi de toute beauté : les mises en scène alternent avec des dessins d’enfants oniriques, des contes aux symboliques malsaines et peu coutumières, des scènes en une sorte de papier illuminé en ombre et lumière, et enfin des décors que l’on traverse avec sa taille d’enfant. Le tout avec des scènes importantes de sa vie avec ses parents, permettant d’explorer les relations entre eux.

En somme, Layers of Fear est un jeu magnifique visuellement, loin de l’horreur habituelle du genre, avec une esthétique superbe née de la peinture et d’une ambiance victorienne. On peut regretter le manque d’action proposée, mais en aucun cas son atmosphère étrange et oppressante, son histoire mystérieuse à reconstituer, et la plongée dans l’esprit tourmenté d’un peintre à la recherche d’une beauté parfaite, comme une rédemption impossible.

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Publié par le 25 juin 2017 dans Jeux vidéos

 

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Silent Hill : Shattered Memories | Retrogaming, 2009

Silent Hill : Shattered Memories est le deuxième jeu de la sortie produit par le studio Climax, d’abord sorti sur la Wii, puis porté sur Playstation 2. Cela se ressent certainement sur la mécanique des « énigmes », qui ont été pensées pour la Wii et qui consistent à déplacer des objets, entre autres. Pour autant, le reste du jeu n’en pâtit pas, à part pour sa longueur (peut-être 8h à chaque partie), mais qui laisse la possibilité d’ainsi rejouer pour explorer les différentes facettes du jeu. Et c’en est là tout l’intérêt.

Ceci n’est pas Silent Hill

On peut être rebuté et perplexe face à ce jeu, au début, ou simplement en ne considérant que le synopsis.

Suite à un accident de voiture, Harry Mason se réveille de son inconscience et voit que sa fille, sur le siège passager, a disparu. Il part à sa recherche dans Silent Hill, où des événements étranges ne tardent pas à se produire…

Silent Hill Shattered Memories n’est pourtant ni un remake ni un reboot. Il s’agit, selon les créateurs, de ré-imaginer Silent Hill. Et c’est sans doute la meilleure expression pour qualifier ce jeu, car il faut l’admettre, il a tout et rien à voir avec le premier opus. Au point qu’il se situe à part dans la chronologie fictive des Silent Hill, ne pouvant probablement même pas y figurer.

D’autre part, à bien des égards, ce jeu n’est pas vraiment un Silent Hill, au vu des changements majeurs qui y sont apportés. La ville n’est pas plongée dans la brume, mais dans la neige et la glace, au sein d’une tempête de neige. Vous n’aurez nulle arme dans ce jeu et donc aucun moyen de vous défendre contre les monstres, à part la fuite. En parlant de monstres, on n’en trouve qu’un seul type, et ce pendant les séquences dites de « cauchemar » dans l’Otherworld, où l’environnement se tapisse entièrement de glace et paraît le lieu de nombreux accidents. Des monstres qui vous courent après et vous arrêtent. Il n’y a pas véritablement de mort ou de game over dans ce jeu.

Ainsi, il est très rare de ressentir un véritable sentiment de peur ou d’angoisse durant toute la partie. Les courses-poursuites avec les monstres se révèlent un peu irritantes à force. Au mieux, on éprouvera une légère appréhension à explorer la ville ensevelie sous la neige, aux ruelles obscures, et on aura un pic de stress de quelques secondes en voyant des sortes d’ombres noires, apparaître avec un cri perçant devant Harry avant de s’enfuir. Silent Hill Shattered Memories n’implique pas la même oppression que ses prédécesseurs.

Un père à la recherche de sa fille… ou l’inverse

C’est à partir d’ici que se dévoileront les vrais spoilers.

Le jeu débute avec un enregistrement vidéo d’un après-midi joyeux entre Cheryl et son père. Puis Harry Mason part donc à la recherche de sa fille, en croisant les mêmes lieux que dans le premier opus (Alchemilla Hospital, le phare, l’école Midiwch, le bateau, les rues de la ville…) et sensiblement les mêmes personnages : la policière Cybil, l’infirmière Lisa, Dahlia Gillespie, ou une petite nouvelle créée pour le jeu, Michelle, une ancienne élève de l’école Midwich. Le jeu est entrecoupé, à intervalles régulières, par des séances de thérapie avec un homme, où on passe en vue subjective, et où l’on doit répondre à diverses questions.

Tout au long du jeu, on collectera des échos, ou des mémos, au moyen d’un téléphone portable, se relatant tantôt à une jeune fille se faisant harceler par son copain, à un couple dans un parc d’attraction, un père rendant visite à sa fille à l’hôpital, un garde de centre commercial qui se fait agresser par une délinquante, ou encore des élèves de l’école Midiwch parlant d’événements sportifs ou de tragédies. Ces échos, enregistrés sur le téléphone, proviennent soit d’objets particuliers repérables grâce à un grésillement naissant, soit de photos prises à des endroits où « l’autre monde invisible se mêle à celui présent ». Ainsi, on photographie l’ombre d’une fillette sur une balançoire, les bras d’un gamin coincé dans un puits, un corps étendu dans une forêt, une fille assise sur le siège vide d’une voiture… Autant d’éléments mystérieux qu’on cherche à interpréter et à relier entre eux.

Quant aux autres personnages, ils sont étrangement ré-interprétés : Cybill nous aide au début, puis nous prend pour fou, nous disant que nous ne sommes pas Harry Mason. Michelle nous aide à entrer dans l’école et nous la voyons rompre avec son petit ami. Nous aidons Lisa avant de la retrouver morte d’une hémorragie interne. Quant à Dahlia, étrangement, elle se la joue punk-sexy et prétend qu’Harry est son petit ami. D’ailleurs, on croise une autre Dahlia plus âgée à un moment du jeu. Mais puisque nous sommes dans une ré-imagination de Silent Hill premier du nom, où diable est Kaufman, le médecin égoïste qui surveillait Alessa et qui a corrompu Lisa ?

J’ai commencé à me poser cette question vers les trois quarts du jeu, au même moment où Cybil proclamait à Harry qu’il n’était pas Harry, que Harry était mort dans un accident de voiture. Ou, enfin, si, il était Harry, mais… Bref, à un moment du jeu, c’est le bazar. Et puis quel rapport avec tous les messages qu’on découvre durant le jeu ?

La plus grande force de ce Silent Hill, comme le deuxième opus de la série, c’est son twist de fin. Quand on arrive au dernier lieu où est supposée être Cheryl, Cybil nous dit « Je sais que Harry Mason est mort, vous n’êtes pas Harry Mason, mais je vous crois quand vous dites être Harry. Je vais écouter mon cœur maintenant. » et nous dirige vers le phare. Mais « Le phare » est un établissement médical où opère Kaufman. Quand on y entre, on revient à la thérapie avec le psy, qui s’énerve de voir qu’on n’avance à rien dans le processus de guérison. Le joueur est alors toujours en vue subjective à la première personne.

« Vous avez fait de votre père un héros, mais c’est un homme imparfait comme les autres. Vous avez fait de votre mère le monstre qu’elle n’est pas. Vous continuez à nier. Le terme est « deuil compliqué » et puis, qu’est-ce qu’on sait, à 7 ans, de la vie de ses parents ? Il faut accepter la réalité, maintenant ! »

C’est alors qu’on voit Harry pousser la porte de la salle de thérapie. Et si ce n’est pas Harry qui subit la thérapie, comme on le croit depuis le tout début, donnant nos réponses à Kaufman en tant qu’Harry, alors qui est le joueur ? Qui est le véritable héros de l’histoire ?

Cheryl Mason. Cheryl Mason et non pas Heather Mason, celle de Silent Hill 3. Cheryl Mason, la gamine de 7 ans qui a survécu à l’accident de voiture où son père est mort, et qui, depuis, a refusé la réalité jusqu’à dix-huit ans plus tard. Elle s’est forgée en esprit sa propre réalité de Silent Hill, avec un père qui la cherchait pour la sauver. Tout ce qu’on a vécu et fait dans le jeu n’est que la phase de reconstruction de ses souvenirs déchirés (Shattered Memories) pour arriver à la réalité et à un processus de deuil. Une gamine perturbée qui a imaginé les monstres de Silent Hill, qui peut-être s’est créée dans sa tête ce qu’elle a vécu dans Silent Hill 3, pour ne pas se résoudre à avoir un père mort. (Ou est-ce arrivé ? Qu’est-ce qu’on en sait?) Elle a construit son père et sa personnalité sur ses fantasmes et ses idéaux. A chaque fois qu’Harry avait un indice, par Cybil par exemple, que ce qu’il vivait n’était qu’imaginaire, le monde se gelait autour de lui pour refuser la vérité. Les échos et messages entendus dans le jeu se relatent tous à Cybil : des morceaux de son enfance, de son adolescence, d’un lycée où elle a été harcelée et agressée, de la prison qu’elle a faite ou encore d’un homme qu’elle a tué.

Des fins multiples et toutes vraies

Conformément à la tradition des Silent Hill, on possède plusieurs fins, à deux niveaux. La première fois que j’ai fini le jeu, j’ai obtenu la plus « douce », d’autant plus triste vu le twist de fin (Broken et Love Lost). Le premier niveau de fin concerne si oui ou non, Cheryl décide de sortir de ses illusions ou non. La seconde vient ensuite de la vérité objective, sur qui était Harry.

  • Broken : Cheryl parvient à faire la paix avec elle et son père. Elle lui parle et accepte le fait qu’il ne soit qu’une illusion. Harry dit qu’il sera toujours avec elle, puis se transforme en glace pendant que Cheryl pleure.
  • Bearer of Guilt : Cheryl reproche à son père d’être mort et le rejette. Il lui dit de l’oublier et il recule après avoir effleuré sa main. Il se transforme en glace qui s’écroule en morceaux.
  • Hero Forever : Cheryl persiste dans son illusion et enlace son père, préférant ses souvenirs rêvés et cette illusion au reste.
  • Ensuite, Cheryl quitte l’hôpital et peut retrouver, ou non, sa mère, qui est donc bel et bien Dahlia.

Après la vidéo de l’après-midi heureux entre Cheryl et Harry (que la jeune fille se passe en boucle dans l’espoir de savoir qui était son père), on découvre un autre morceau de vidéo, définissant qui a vraiment été Harry.

  • Love Lost : Cheryl filme ses parents se disputer, sur le point de divorcer. Mais Harry lui dit que même s’ils se séparent, ils l’aimeront toujours.
  • Sleaze and Sirens : Il s’agit d’une vidéo où Harry se filme dans une chambre d’hôtel, en compagnie de Lisa et Michelle. Il agite donc ici comme un mari adultère et un père égocentrique.
  • Wicked and Weak : Dahlia insulte et frappe Harry, qui, étant écrivain, est incapable de ramener de l’argent à la maison. Elle le traite d’incapable et de pathétique, le laissant honteux et silencieux.
  • Drunk Dad : Cheryl a filmé son père alors qu’il rentre ivre, à la maison, rejetant sur sa famille la faute de son alcoolisme.
  • UFO : Cheryl explique à Kaufman que son père a été enlevé par des aliens et que Silent Hill est sous le contrôle des extra-terrestres. James Sunderland vient frapper à la porte, mais Kaufman le renvoie en disant qu’il se trompe de jour, et que ça fait longtemps qu’il n’a pas vu sa femme pour la thérapie de couple. Cheryl se révèle ensuite être le chien Mira, présent dans d’autres fins UFO, et Kaufman un alien.

La toute dernière scène montre Cheryl refermer le carton contenant les divers objets ramassés tout au long du jeu, près d’une photo de son père, et s’en aller, choisissant d’aller de l’avant. Le générique de fin dévoile une chanson douce « Acceptance » ou plus agressive « Hell Frozen Rain » selon les fins obtenues, en même temps que l’analyse psychologique du joueur défile, et nous invite à recommencer le jeu.

L’art de l’ambiguïté

Rien qu’avec ces fins et ce twist final, il y aurait beaucoup de choses à dire sur ce qu’est Silent Hill Shattered Memories. Mais en recommençant le jeu une deuxième fois, en changeant mes réponses face à Kaufman et mon attitude de jeu, je me suis aperçue qu’il existe bel et bien une assez grande diversité de variations tout au long de l’histoire.

Cela va de l’apparence prise par les autres personnages et de leurs attitudes à des détails plus subtils. Cybil peut être gentille ou agressive, habillée en flic, en militaire ou en policière plus sexy ; Michelle peut être timide ou joyeuse, avec trois tenues différentes ; Lisa a un accident soit de voiture, soit avec une ambulance, et peut mourir de deux manières différentes. Les décors peuvent changer, tout comme le nom des enseignes, ou les messages entendus peuvent avoir quatre variations différentes. On accède à certains bâtiments, pas d’autres, et vice-versa. Même les dialogues prononcés par Harry peuvent changer, tout comme Dahlia a également trois ou quatre variations d’apparence. Les monstres de l’Otherworld se modifient eux-mêmes selon la fin vers laquelle on tend.

Certes, les questionnaires donnés par Kaufman ne sont pas des plus subtils (tests de Rorschach, questionnaires basés sur l’introversion/expansivité, l’activité sexuelle, la vision du mariage), mais le jeu agit plus subtilement qu’on ne le pense. Ainsi, quand dans un cauchemar, on a un labyrinthe de portes, je n’ai pu en sortir qu’en faisant demi-tour au lieu de tourner à droite comme je l’avais toujours fait durant le jeu. Lors de la 2e partie, j’ai tout fait pour avoir la fin Sleaze and Sirens, et même l’apparence des monstres indiquaient que je m’y dirigeais, devenant plus féminine. Mais j’ai finalement obtenu la fin Bearer of Guilt et Drunk Dad. Silent Hill Shattered Memories n’est sans doute pas parfait au niveau d’une analyse psychique un peu trop cliché, mais le jeu réserve des surprises, et est bien plus intelligent qu’il n’en a l’air.

Si le surnaturel est entièrement absent de cet opus, ou presque (tout est dans l’imaginaire de Cheryl) on peut se demander où est la part de réalité, de souvenirs réels et des souvenirs créés par Cheryl. En un sens, cette reconstruction de sa mémoire est Silent Hill. Au début, on joue en croyant qu’on est Harry, y compris face à Kaufman, alors qu’on est Cheryl et que par nos réponses, nous définissons qui est Harry, quelle vision elle a de lui. Mais ce sont ces visions qui altèrent ensuite les variantes du jeu et la façon dont Harry y réagit. Certes, des éléments du réel interfèrent (les mémos qui donnent trace de ce qu’a vécu la vraie Cheryl). Mais on ignore aussi au début à qui appartiennent les objets qu’on trouve : « Ce sont des souvenirs qui n’ont pas de signification pour moi, mais ils sont sûrement importants pour quelqu’un. »

De cette manière, bien qu’étant chronologiquement à part des autres Silent Hill, et sans surnaturel, cet opus-ci respecte toujours le thème principal du jeu : la psyché du héros reflète ce qu’on trouvera dans cette ville. Cheryl a vu ses parents se séparer : ce n’est pas un hasard si Michelle rompt avec son petit ami, et vice versa. Dahlia, jeune et vieille, est présentée sous un jour au final peu sympathique de droguée, car Cheryl la jalouse et la considère comme un monstre (complexe d’Elektra, sans doute). Lisa est attirante aux yeux de Harry, mais finit par mourir de façon assez inexpliquée. Cybil agit comme une aide et un agent voulant révéler la vérité à Mason sur sa mort, mais est arrêtée à chaque fois par la glace, qui représente le refus de Cheryl de voir la réalité. Harry lui-même n’est qu’un avatar de Cheryl dans la reconstruction de ses souvenirs : il sera ce qu’elle a envie qu’il soit, mais cela dépendra de comment nous agissons en tant que joueur, comment nous percevons le père et la fille, et comment nous nous projetons nous-mêmes dans le jeu, ou ressentons les rapports à la famille. J’ai aussi eu l’impression que ce n’était pas la première fois que Cheryl subissait cette thérapie, et qu’il y avait une volonté certaine de faire descendre son père du piédestal même sans l’intervention de Kaufman, le rendant encore plus humain et pathétique (dans le mauvais sens) que dans le premier jeu.

Silent Hill Shattered Memories est donc extrêmement différent des autres opus de la série, mais il y mérite pour autant largement sa place. Il est une réflexion sur la place du joueur dans le jeu, sur les multiples interprétations qu’on peut trouver à une histoire et à des personnages, et il joue effectivement avec nous autant que nous jouons avec lui. Il est à part, mais en partant dans un côté psychologique et méta du jeu à l’intérieur du jeu, il devient une expérience très intéressante et poignante. La fin ne m’a pas émue autant que celle de Silent Hill 2, mais presque…

 
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Publié par le 4 juin 2017 dans Jeux vidéos

 

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