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Archives de Tag: Littérature anglaise

Le complexe d’Eden Bellwether | Benjamin Wood, 2012

Cambridge, de nos jours. Au détour d’une allée de l’imposant campus, Oscar est irrésistiblement attiré par la puissance de l’orgue et des chants provenant d’une chapelle. Subjugué malgré lui, Oscar ne peut maîtriser un sentiment d’extase. Premier rouage de l’engrenage. Dans l’assemblée, une jeune femme attire son attention. Iris n’est autre que la sœur de l’organiste virtuose, Eden Bellwether, dont la passion exclusive pour la musique baroque s’accompagne d’étranges conceptions sur son usage hypnotique…

Admettons-le, je n’aurais sans doute pas croisé la route de ce livre s’il n’avait pas un synopsis étrangement évocateur de celui du Fantôme de l’Opéra. Ce n’est pas un mal, puisque cette similarité a permis de découvrir une lecture belle et passionnante. Il a d’ailleurs suffi de plonger dans les premières pages, pour avoir cette réflexion devenue plutôt rare « quel que soit le déroulé de l’histoire, je sens que ça va me plaire et être un bon livre ». Je ne me suis pas trompée là-dessus.

Le premier roman de Benjamin Wood peut se targuer d’être prenant et hypnotisant, pour son incursion dans la littérature anglaise. On suit l’histoire du point de vue de Oscar Lowe, un jeune homme qui travaille en tant qu’aide-soignant dans une maison de retraite. On ignore quasiment tout de lui, excepté qu’il a des rapports compliqués et distants avec sa famille, et qu’il compense les études qu’il n’a jamais eues par des lectures empruntées au seul patient qu’il apprécie, le lucide et cassant Dr. Paulsen. Oscar est un soir attiré par les notes d’un orgue, dans une chapelle : c’est l’événement qui le conduit à se mêler à la famille aisée des Bellwether, tombant amoureux d’Iris. Il devient également fasciné et révulsé à la fois par son frère, Eden. Ce dernier prétend que c’est sa musique qui a conduit Oscar à rencontrer Iris, et s’impose comme instrument du destin essentiel. Tout le livre s’articulera ensuite autour de ce personnage énigmatique et narcissique, qui utilise la musique comme traitement médical et est persuadé de sa toute-puissance. Autant dire que le jeune Eden souffre d’un problème mental qui ne sera jamais clairement diagnostiqué, mais qui rend son personnage totalement imprévisible et dur, ambigu, amenant à faire ressentir pour lui autant de fascination, que d’incrédulité et de méfiance. Le lecteur est pris dans les mêmes doutes qu’Oscar face à ce personnage, tandis que l’histoire s’enrichit en tension et en psychologie, virant au thriller.

Le Complexe d’Eden Bellwether se révèle extrêmement riche, tant par les thèmes qu’il aborde que par la description de ses relations humaines. Il y a tout d’abord l’opposition de deux mondes, celui de dur labeur, populaire, d’Oscar Lowe, qui a toujours dû ne compter que sur lui-même pour vivre, face au monde presque aristocratique, universitaire et aisé d’Eden et de sa sœur Iris, ainsi que de leur groupe d’amis, tous étudiants, tous destinés à de brillantes carrières, peut-être plus par habitude familiale que par véritable désir. Puis vient ensuite la musique baroque dont fait usage Eden à des buts fort peu catholiques, puisqu’il est persuadé de pouvoir guérir les gens de n’importe quel mal grâce à celle-ci. Oscar et Iris en font ainsi l’expérience, concluante au début, avant qu’ils ne se rendent compte que la foi et la croyance ne sont pas aussi miraculeuses que prévu. On oppose ainsi la croyance aux miracles à la dure réalité, l’espoir face au concret. Et bien sûr, le livre ne serait rien sans la psychologie dans laquelle il nous plonge par le personnage d’Eden, en faisant un jeune homme narcissique, entre le génie et le manipulateur, un être aussi complexe qu’effrayant, supérieur aux autres, utilisant cette force pour mieux dissimuler le trouble dont il souffre.

C’est autour de cet être que les personnages se dévoilent et imposent leur propre personnalité. Oscar, terre à terre, qui doutera presque immédiatement d’Eden, et qui est pourtant fasciné par lui, parce qu’il est son inverse, et aspire pourtant au même but : aider, soigner les gens, si ce n’est qu’Oscar agit dans l’ombre et sans rien attendre en retour. A côté de ces deux héros, on trouve Iris, terriblement vive et piquante, vivant pourtant dans l’ombre de son frère, tiraillée entre l’affection et l’admiration qu’elle lui voue, et ses sentiments fidèles envers Oscar. Le déchirement qu’elle éprouve montre bel et bien aussi l’emprise que son frère a sur elle, et par extension, la façon dont Eden a pu charmer sa famille et ses amis (personnages restant en arrière-plan, mais non dénués d’intérêt) sans jamais être inquiété de ses actes extrêmes.

Bien que le dernier retournement de situation arrive un peu trop brutalement à mon goût, le revirement donné à Oscar à cette occasion est particulièrement imprévisible et violent, révélateur d’un personnage sur lequel on en savait peu, mais suffisamment pour y être attaché. Le style anglais et gothique est aussi présent et contribue parfaitement au charme du roman. L’écriture de l’auteur est plus précise et limpide que véritablement ciselée, ce qui n’empêche pas les 500 pages d’être très vite tournées et de se montrer prenantes. Non seulement son histoire est passionnante, mais ses personnages sont bien vivants sous sa plume, conférant à ce roman son propre souffle et de la force dans l’humanité des protagonistes que Benjamin Wood dépeint. A noter que le prochain roman de l’auteur, L’Écleptique, paraît ce mois-ci chez Robert Laffont.

Ma théorie est que l’espoir est une forme de folie. Une folie bénigne, certes, mais une folie tout de même. En tant que superstition irrationnelle, miroirs brisés et compagnie, l’espoir ne se fonde sur aucune espèce de logique, ce n’est qu’un optimisme débridé dont le seul fondement est la foi en des phénomènes qui échappent à notre contrôle.

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Publié par le 13 août 2017 dans Lectures

 

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My Cousin Rachel | Roger Michell, 2017

Voir la nouvelle adaptation du roman Ma cousine Rachel de Daphné du Maurier était inévitable, l’auteure – l’autrice ? – étant l’une de mes favorites. Je ne garde qu’un souvenir très mitigé et vague de la première adaptation de ce livre, réalisée en 1952 avec Olivia de Havilland et Richard Burton dans les rôles principaux. Ici, c’est désormais Rachel Weisz qui interprète l’ambiguë Rachel, et Sam Claflin qui joue le protagoniste principal, Philip. Tous deux sont d’ailleurs épaulés par Ian Glen et Holliday Grainger dans des secondes rôles, appréciables mais un peu trop rares.

Au début du XIXe siècle, Philip, orphelin, est élevé par son cousin Ambroise. Quand celui-ci part en Italie pour se rétablir d’une maladie, il rencontre une jeune veuve du nom de Rachel, qu’il épouse. Mais ses lettres à Philip se sont de plus en plus inquiétantes : il accuse Rachel de le tuer petit à petit. Philip arrive trop tard en Italie, constatant la mort de son cousin. Il est désormais héritier de la maison et des terres d’Ambroise, et de retour chez lui, il doit accueillir Rachel, qu’il soupçonne d’être une meurtrière. Mais la veuve se révèle très différente de ce qu’il imaginait. Convaincu de son innocence, il tombe amoureux d’elle, mais des doutes l’assaillent vite sur les vraies motivations de cette femme…

Était-elle coupable ? Était-elle innocente ? Qui doit-on blâmer ?

Ma cousine Rachel, à la manière de Rebecca, le chef d’œuvre de Daphné du Maurier, est un portrait fin et subtil d’une femme dont on ignore les véritables intentions. Tantôt manipulatrice, tantôt adorable et pure, Rachel est une héroïne presque similaire à Rebecca, et qui a tôt fait de rendre fous et tourmentés les hommes qui s’amourachent d’elle. Est-elle une femme qui a dû subir les délires méfiants d’un mari malade et fiévreux et qui souhaite ensuite commencer une nouvelle vie ? Est-elle une veuve noire qui prétend l’amour pour mettre la main sur les possessions de ses maris successifs, en les empoisonnant ? Est-elle une femme cliniquement malade qui erre d’un état à l’autre, ne sachant pas vraiment ce qu’elle fait en-dehors de quelques moments de lucidité ? Ou est-elle encore une ombre, une image façonnée par les pensées que lui prêtent ses amants, passant de diabolique à angélique, et n’était au final qu’une simple femme ? Comme dans le roman, le mystère est gardé entier dans le film, ce qui est très appréciable, la subtilité des romans de Du Maurier n’étant pas toujours respectée dans ses diverses adaptations. Aucune hypothèse ne semble plus ferme et plus établie qu’une autre, au contraire : sans cesse des éléments contredisent un parti puis l’autre, Philip lui-même défaille et ne sait plus quoi penser, jusqu’à la toute fin. Ses derniers mots seront « Rachel, mon tourment », montrant bien que même lorsque la situation est résolue, le mystère entourant cette femme demeure insaisissable. C’est bel et bien là tout l’intérêt de l’histoire.

Pour jouer cette femme à double visage et à l’esprit insondable, Rachel Weisz a choisi, semble-t-il, de ne jamais dévoiler quelle partie de son rôle elle préférait, et auquel elle aurait pu donner raison par son jeu. On a ainsi droit à un personnage fait de multiples nuances, ambigu, qui révèle autant une femme passionnée qu’une figure parfois virginale et modeste, ou encore une femme rêvant de liberté et de vivre sa vie en toute indépendance. On assiste donc au portrait d’une femme aussi empreinte de douceur que de force, parfois charmante et rieuse, et d’autres fois désespérée et méfiante. Toutes ces ambivalences dues au superbe jeu de Rachel Weisz, sensuelle et souvent sublime, font du personnage de Rachel le moteur du film et toute sa force. Car même si l’on partage les hésitations et les doutes de Philip, il est difficile d’éprouver totalement de l’empathie pour lui, bien qu’on ait souvent envie de le secouer pour lui dire de sortir de l’aveuglement amoureux dont il fait preuve… avant que les rebondissements ne nous fassent demander si ce n’est pas lui qui devient complètement fou et paranoïaque. Les dernières images montrent à quel point cette relation l’aura détruit mentalement, et combien il mettra du temps à s’en remettre, si cela arrive jamais.

Il n’y a pas de fausse note dans tout le casting présent ; les seuls reproches à avoir seraient par rapport au film en lui-même, parfois trop lisse. Il manque à My Cousin Rachel une étincelle nerveuse, une flamme fiévreuse et passionnée qui n’apparaît que trop rarement. Il y a un soin tout particulier accordé à la mise en scène ou aux décors de l’Angleterre, de l’Italie, aux jeux d’obscurité, mais cela ne suffit pas. Il manque peut-être ce qui aurait vraiment fait l’atmosphère du film, le faisant entièrement se transformer en thriller : une tension sourde, à défaut d’être oppressante. Il manque également ce côté fiévreux qui aurait parfaitement correspondu au personnage de Philip et à ses doutes maladifs, ce côté véritablement passionné et extrême qui aurait encore plus mis en avant l’inaccessibilité de Rachel et ses faux-semblants. Bien sûr, il ne s’agit pas ici d’une antagoniste aussi forte et masculine que Rebecca, mais Rachel hante le héros de façon similaire.

Cela n’empêche toutefois en rien le film d’être très beau, et en outre une superbe adaptation du roman, qui vaut le détour pour l’ambivalence de Rachel Weisz avec ce personnage au prénom prédestiné. Il est d’ailleurs intéressant de noter que dans le roman, par mon ressenti, je suis persuadée que Rachel est coupable – mais le film est suffisamment bien écrit pour que je ne puisse décider quel parti prendre.

 
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Publié par le 12 août 2017 dans Cinéma & séries

 

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Esprit d’hiver | Laura Kasischke (2013)

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J’avais déjà pu lire La couronne verte de Laura Kasischke, récit dont à présent je ne garde pas beaucoup de souvenirs à part un côté glauque et un sujet pesant (un voyage aux Etats-Unis qui se terminait mal pour une adolescente, qui finissait violentée). Malgré ce peu de souvenirs, je me rappelle avoir été assez séduite par le style d’écriture mystérieux et concis à la fois de l’auteure, qui arrive vraiment à planter une atmosphère plutôt prenante et inquiétante au fil des pages.

Esprit d’hiver n’échappe pas à cette manière d’écrire et y arrive sans doute même mieux : cette histoire qui semble simplement virer au petit drame au début, se révèle très envoûtante et même oppressante, au fur et à mesure qu’on tourne les pages. Il s’agit d’une mère et d’une fille, bloquées chez elles, le jour de Noël, par une tempête de neige qui empêche les autres membres de la famille de les rejoindre. Mais au fur et à mesure de la journée, la fille, Tatiana, se met à avoir un comportement de plus en plus étrange et même carrément digne d’un dédoublement de personnalité. Les indices sur le pourquoi de cette attitude sont donnés tout au long du texte, par des flash-backs de la mère, qui se rappelle comment elle a été adopter Tatiana en Sibérie avec son mari, comment l’enfant a grandi, pourquoi elle a fini par arrêter d’écrire des poèmes… Et on se retrouve avec un thriller paranormal qu’on n’attendait pas.

Les deux temporalités du récit se juxtaposent, parfois de façon un peu lourde et répétitive – tout comme l’utilisation un peu trop conséquente des mêmes termes ou d’images liées à la maternité – mais permettent d’élucider le mystère de « l’esprit d’hiver » qui semble hanter Tatiana. Un esprit, un « quelque chose » qui les aurait suivies depuis le voyage en Sibérie pour adopter l’enfant. Mais ce qui est vraiment fascinant dans ce texte court, c’est comment à l’aide de presque rien, de petites touches ici et là, de descriptions de Tatiana, l’auteur parvient vraiment à rendre la lecture oppressante, à mettre le lecteur mal à l’aise, et à inciter à aller ainsi jusqu’au bout du récit, qui forcément, comporte une fin pas totalement surprenante, mais tout de même glaçante. Celle-ci permettant d’ailleurs de donner un autre axe de lecture au récit.

Le livre est court, à peine 260 pages, et le style lui-même est direct, concis, mais il n’y avait probablement pas besoin de plus pour établir une telle atmosphère, et pour ne pas trop expliciter les lectures qu’on peut en faire, ni faire deviner à l’avance la résolution de l’histoire. Ce petit huis-clos parle du poids des héritages familiaux, brièvement des relations entre belles-familles, de la maternité et de l’opposition des adultes aux adolescents. C’est aussi une expression de la difficulté d’écrire, avec Holly, la mère, qui ne parvient plus à rédiger le moindre poème, et qui tout au long du récit est hantée par le fait de vraiment décrire ce qu’elle ressent par rapport à sa fille.

En somme, un petit récit assez prenant, plus que je n’y m’attendais, et plus marquant aussi, même si les deux personnages féminins exaspèrent parfois dans leur attitude et paraissent un peu tête à claque. Il sera sans doute intéressant de découvrir au moins un autre ouvrage de l’auteur, pour voir si ce style d’écriture mystérieux et inquiétant produit toujours le même attrait.

Et Holly pensa alors : Je dois l’écrire avant que cela ne m’échappe.
Elle avait déjà ressenti ça plus jeune – l’envie presque paniquée d’écrire à propos d’une chose qu’elle avait entraperçue, de la fixer sur la page avant qu’elle ne file à nouveau. Certaines fois, il avait failli lui soulever le coeur, ce désir d’arracher d’un coup sec cette chose d’elle et de la transposer en mots avant qu’elle ne se dissimule derrière un organe au plus profond de son corps – un organe un peu bordeaux qui ressemblerait à un foie ou à des ouïes et qu’elle devrait extirper par l’arrière, comme si elle le sortait du bout des doigts d’une carcasse de dinde, si jamais elle voulait l’atteindre une nouvelle fois. Voilà ce que Holly avait ressenti chaque fois qu’elle écrivait un poème, et pourquoi elle avait cessé d’en écrire.

 
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Publié par le 23 novembre 2016 dans Lectures

 

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I’ll never be young again – Daphné du Maurier

« La voix de Jake s’éleva dans l’ombre.
-Je crois que tu as éprouvé tout ce que tu m’as dit, fit-il ; je comprends tout et même un peu plus. Mais il y a tout de même des choses que tu aurais pu aimer.
-Il y avait des choses ? Qu’est-ce que tu veux dire ? demandai-je.
-Il y avait un jardin, dit-il, et des bois et des oiseaux, et le parfum des fleurs et la voix des gens.
Etait-il fou ? Je le regardai stupéfait.
-Oh tu peux parler, dis-je. Toutes ces années que j’ai perdues, toi tu les as passées à vivre, à aimer, à te foutre de tout. Qu’est-ce que c’est que des bois et les fleurs d’un jardin ? Tu n’as donc rien compris ? Et d’abord où as-tu passé ces cinq dernières années ?
Je lui étais supérieur par ma connaissance de la souffrance. Il ne savait pas ce que c’était.
Jake attendit un instant et lorsqu’il parla on eût dit qu’il me plaignait sans m’en vouloir de mon éclat ridicule.
-En prison, dit-il. »

« Mais le tumulte de la vie, sa splendeur et sa souffrance, la précieuse intimité des petites choses, tout ce que j’avais désiré, si intensément, appartenait à un lointain passé avec les vieilles aspirations et les vieilles ambitions. Je les avais vécues, et elles n’avaient pas duré. Je regardais autour de moi, cherchant quelque trace de leur départ, mais elles n’en avaient laissé aucune. Je ne m’y intéressais plus, pas davantage qu’au soleil, à la mer, au ciel, au contact de la terre, à la chaleur humaine, à quoi que ce fût.
J’avais ma vie devant moi et ne savais qu’en faire.
J’étais une chose morne et stupide, une masse d’argile insensible, sans signification, lasse et perdue. J’étais une créature sans membres ni chair, sans la consolation de l’esprit ou la force d’un coeur douloureux. J’étais sans courage. L’espoir était un mot d’une autre langue que je n’essayais pas de pénétrer. Il ne me restait que deux yeux délimitant une image obsédante et désolée, une image dont chaque détail était clair et précis, peinte par un fin pinceau noir qui n’avait négligé ni une ombre ni un reflet. Cette image était celle d’un matin gris, le brouillard dissipé découvrant un bout de plage déserte et désolée, assombrie par des falaises de granit. »

Jeunesse perdue est le deuxième roman de Daphné du Maurier après L’amour dans l’âme. Oeuvre de jeunesse, presque – l’auteur l’a écrit à 25 ans – cela se ressent aussi profondément dans son écriture et ses thèmes. Le narrateur nous parle à la première personne du singulier de manière plus vive, plus directe que ne le feront ses autres personnages par la suite dans Rebecca ou Le bouc émissaire ; c’est un jeune homme perdu, un narrateur parfois insupportable, qui nous raconte quelques années de sa vie, de sa tentative de suicide empêchée par le mystérieux Jake, jusqu’à son existence avec une femme à Paris, sa quête d’écrivain, ses amours et ses conflits, puis son retour chez lui, en Angleterre. Le roman paraît ainsi parfois presque violent dans les pensées éprouvées, dans la frénésie d’une vie qui ignore où elle va. Et de ces réflexions cyniques, presque amères et douces, qui sont marques de l’auteur, du contraste entre le dynamisme de la jeunesse, et la stabilité de l’âge adulte, mais décrites de façon non moralisatrices. Juste comme un cours naturel des choses, et c’est surtout cela qu’on voit s’écouler, tout au long du roman.

Ni le meilleur, ni le plus mauvais roman de Daphné du Maurier, avec un certain charme ; on regrette seulement – ou du moins, juste personnellement – que le personnage de Jake disparaisse si tôt, et avec lui, cette étrange amitié bienfaisante entre ce personnage et le narrateur. Daphné du Maurier a esquissé là un de ses personnages masculins les plus profonds – d’autant qu’on en sait si peu sur lui – avec quelques descriptions, des paroles, des attitudes ; un de ses protagonistes les plus ombreux et aussi un des plus bienveillants, sans pour autant perdre son charme ou devenir ennuyeux. D’ailleurs, le livre devient moins intéressant, à son départ…

 
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Publié par le 31 mars 2015 dans Citations, Lectures

 

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Le bouc émissaire – Daphné du Maurier

Le bouc émissaire Daphné du Maurier

  « J’avais trop tendance à me plonger dans un passé à demi réel, à demi imaginaire, en fermant les yeux à la réalité présente. Dans les villes que je connaissais le mieux, comme Tours, Blois ou Orléans, je m’abandonnais à mes songes, recréant d’autres murailles, des rues plus anciennes, remplaçant un angle décrépi par la façade flamboyante d’autrefois, et tout cela était beaucoup plus vivant pour moi que les architectures qui s’offraient àmes yeux ; leurs ombres seules me donnaient une impression de sécurité tandis que la lumière dure de la réalité nourissait mes appréhensions et mon incertitude. »

 Sans égaler l’envoûtant Rebecca du même auteur, Le Bouc émissaire mérite qu’on s’attarde sur lui quelques instants, comme certaines autres oeuvres de Du Maurier, éclipsées par le seul titre de Rebecca, qui demeure après tout le chef d’oeuvre de ses écrits. On change complètement d’univers, comme c’est le cas avec L’Auberge de la Jamaïque ou L’Aventure vient de la mer, et pourtant, on erre toujours un peu dans les mêmes eaux, les mêmes territoires familiers. John est un Anglais, professeur de français solitaire, à la vie terne et répétitive, cherchant dans ses vacances au Mans une échappatoire, grâce à la proximité d’un monastère et son souhait d’y entrer pour une réflexion sur lui-même. Projet vite étouffé lorsqu’il rencontre Jean de Gué dans un restaurant, qui se révèle n’être autre que son sosie, mais bien plus déterminé, plus sûr de lui, vivant une existence confortable dans une demeure noble de sa famille. Et bien que John n’apprécie que moyennement son double, une nuit arrosée et la fuite de Jean le condamnent à échanger de vie avec lui.

Le plus fascinant dans cette oeuvre demeure tout d’abord le premier chapitre, empreint d’une singulière beauté d’écriture (comme le prouveront les paragraphes cités ^^) et d’une étrange mélancolie, ainsi que cette idée singulière de faire croiser ces deux doubles parfaits, qui n’ont de commun que leur apparence physique. Une comparaison avec Jekyll & Hyde serait inutile, car on n’a pas du tout affaire au thème du Double, tel qu’il est traditionnellement traité…

 Evidemment, il serait facile de qualifier Jean de Gué comme un personnage mauvais, et son bouc émissaire, John, comme un altruiste qui va réparer ses innombrables fautes, commises par son caractère hautain et égoïste. L’auteur en a fait deux personnages d’autant plus complexes que chacun, au final, est conçu en subtile demi-teinte, tels que John, notre narrateur, le dira vers la fin. Nous ne savons de Jean de Gué que ce qu’il a bien voulu dire à son double, et ce que John apprend de la famille de Gué et de son entourage, de photos et de papiers administratifs. De quoi lui donner le mauvais rôle d’un personnage égocentrique, lâche et opportuniste, et pourtant…nous n’aurons jamais le point de vue de Jean, et jamais son véritable avis sur toutes ces choses. Ce personnage, comme son double, est empreint d’une apparence dont on ne sait où s’arrête la fausseté… Tout comme on ne sait que peu de choses au final de John, l’humble et terne professeur de français, qui devient peu à peu fasciné par la vie de de Gué et sa famille. Les deux personnages présentés au premier chapitre tombent dans l’ombre et le trouble, pour ne former qu’un seul personnage central : ni vraiment Jean, ni vraiment John, mais un John qui prend la personnalité et l’apparence de Jean, d’après ce qu’il peut deviner de lui. D’abord pour ne pas se faire démasquer par la famille du vrai Jean (la mère, la soeur, le frère, la belle-soeur, ‘sa’ fille’, la maîtresse, les domestiques et ouvriers !) puis ensuite pour commencer à essayer de réparer les torts de cet homme qu’il ne connaît pas, dont il n’a jamais commis les péchés. Outre une affection pour cette famille tombée du ciel pour lui, rien ne justifie véritablement ce choix de changer les actes de son double, en bien et en mal. Le bouc émissaire est alors porteur d’une sorte de rédemption double pendant que sa propre personnalité s’efface, face au masque, plus dévorant, charismatique et important, séduisant et cynique, de Jean. Si Rebecca était un fantôme évoqué par le souvenir persistant d’elle, le nouveau Jean de Gué n’est constitué que par ce que les autres veulent de lui, et son désir de changer les choses.

On ne peut pas dire qu’il avait tout à fait rêvé d’une autre vie, mais celle-là s’impose à lui et le mène à devoir assumer ses actes et ses responsabilités auprès d’une famille qui n’est pas la sienne, et qui avait de quoi rendre effectivement fou le premier Jean…Car il s’agit de composer avec des personnages secondaires bien différents, entre une mère morphinomane, une fillette fanatique, une soeur qui l’est tout autant (Blanche, cette femme qui demeure un excellent personnage féminin, au passage), le petit frère condamné à être la roue du carosse avec une femme relativement peu aimante, ou Gaston, petite réminiscence du Franck de Rebecca. Sans oublier Béla, présence fugitive, entre deux vies.

La force de l’intrigue, c’est de voir comment John parvient à composer avec le personnage qu’il est censé être, sans être véritablement lui, une ombre entre les deux, avec de fragiles frontières, passant de la lâcheté et de la complaisance de son nouveau rôle, à une personnalité plus affirmée, souhaitant davantage s’impliquer dans sa vie, de manière réelle, non pas comme l’existence fade qu’il menait alors, à ses risques et périls. Si la fin n’est pas tellement tragique (quoique…) elle finit sur ces ouvertures fragiles et mystérieuses, entre deux eaux, complètement incertaine, dont Daphné du Maurier a le secret.

« Je me sentis alors submergé par une espèce de sombre désespoir menaçant ma raison, et je me dis qu’il fallait me griser ou mourir. Qu’importait que je fusse un raté ? Qui s’en souciait ? […] Mais quelqu’un en moi appelait au secours. Cet être intérieur, comment jugeait-il mon oeuvre véritable ? Ce qu’il était, d’où il provenait, quels besoins et désirs il pouvait posséder, je n’aurais pas su le dire. J’étais si habitué à lui refuser la parole que son caractère m’était inconnu ; mais il avait peut-être un rire moqueur, un coeur sec, une âme violente et un langage cru. […] Peut-être que si je ne l’avais pas tenu sous clef au fond de moi, aurait-il ri, fanfaronné, attqué, menti. Peut-être souffrait-il, peut-être haïssait-il, peut-être ne vivait-il que cruauté. Comment savoir s’il n’était pas capable de tuer, de voler – ou de se dévouer pour des causes perdues, d’aimer l’humanité, d’embrasser une foi où la divinité de l’homme se fondrait dans celle de Dieu ? »

 A noter que l’oeuvre a déjà eu une adaptation avec l’acteur Alec Guiness en 1959, guère appréciée par Du Maurier, semble-t-il, et qu’une autre toute récente vient de sortir, avec Matthew Rhys (alias John Jasper !) dans les rôles principaux.

Le bouc émissaire - Matthew Rhys

 
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Publié par le 4 octobre 2012 dans Lectures

 

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