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Layers of Fear, 2016 | Peindre les nuances de la folie

Every portrait that is painted with feeling is a portrait of the artist, not of the sitter – Oscar Wilde

Layers of Fear est un jeu en vue à la première personne, produit par le studio polonais Bloober Team et sorti en février 2016. Tenant du psychédélisme psychologique et horrifique, il semble s’inspirer notamment de Silent Hills P.T., tout en exploitant son propre univers : la perdition d’un peintre devenu fou, et qui cherche à obtenir la toile parfaite.

Voilà, en peu de mots, ce que je savais de Layers of Fear avant de le commencer. Et y jouer ne m’a pas du tout déçue, même si on peut regretter le court temps de jeu (environ 7h en incluant le DLC Inheritance) et un côté linéaire. Il s’agit après tout plus d’un jeu d’exploration horrifique où on ouvre une porte après l’autre, que d’un survival horror à la manière de Resident Evil ou Silent Hill.

Pourtant, Layers of Fear est indéniablement original et oppressant. On débute dans la demeure abandonnée du peintre, explorant chaque pièce et fouillant les placards : ce sont un peu près les seules actions que vous aurez à faire tout au long du jeu, ainsi que de résoudre des énigmes. Puis le joueur se retrouve devant la toile presque vierge, traversée d’un trait rouge, du peintre. A partir de là, en ressortant de cette pièce, les autres parties de la demeure se transforment, se transformant en un dédale labyrinthique sans aucun sens, sans possibilité de retourner en arrière. Des pleurs de femmes et des gémissements d’enfant résonnent, des portes et des fenêtres s’ouvrent et se ferment brusquement, les ombres deviennent inquiétantes et surgissent de nulle part…

Vous n’êtes plus vraiment dans la simple demeure victorienne du peintre, mais plutôt dans les pièces de sa maison intérieure, similaire à celle physique, dans les tréfonds de son inconscient et de ses délires. Car au fil des pièces gothiques, obscures, aux lumières vacillantes, on découvre que le peintre n’est pas exempt de tout reproche : alcoolique, obsédé par ses toiles, il semble terriblement manquer d’attention pour sa femme et sa fille, devenant agressif et distant. Reste à savoir quelle tragédie s’est véritablement déroulée dans cette maison. Et cette histoire-là est aussi tourmentée et malsaine que l’atmosphère de la demeure labyrinthique !

Ce qui fait de Layers of Fear un jeu vidéo aussi original, c’est qu’il flirte énormément avec l’art et l’oppressant à la fois. Particulièrement beau graphiquement au rendu des ombres, des lumières et des couleurs, on sent que chaque détail de la maison a été soigné, menant à des pièces invraisemblables, poétiques et glaçantes à la fois. Ainsi, on découvrira une pièce sans plafond mais à l’abîme vertigineux ; un piano dont la musique fait lentement se déplacer les caisses et objets d’une cave ; des pièces où on tourne en rond ou sans issue, où se retourner fait apparaître de nouveaux décors ; des lieux emplis de traits de peintures, de dessins enfantins, de décors en décomposition… et ce ne sont que des exemples parmi des mises en scène très riches et surprenantes. Les variations des décors sont innombrables et d’autant plus impressionnantes qu’en refaisant le jeu une deuxième fois, j’ai découvert de nouvelles pièces et même évité certains passages de ma première partie. En somme, comme votre progression, le jeu est toujours en mouvement : jamais on ne peut revenir en arrière, et en fermant une porte puis en la rouvrant, vous déboucherez parfois sur une autre pièce.

Les jumpscares et éléments d’horreur sont toutefois bien présents : objets s’animant brutalement, un cerf empaillé à la Evil Dead, des poupées et des pantins marchant tout seuls, des ombres sur les murs, un fantôme féminin qui vous poursuit (semblable à Lisa dans Silent Hills P.T. et qui vous tue de la même manière), des visions psychédéliques… Layers of Fear reste surtout très oppressant, grâce à des graphismes extrêmement poétiques, macabres et glauques, toujours beaux, mêlés à une musique mélancolique et qui hante facilement le joueur.

Cette beauté stressante et délétère ne serait rien sans le parti pris des peintures et de l’art, qui sont au cœur même du jeu. Le jeu et son DLC empruntent en effet non seulement des citations célèbres liées à la peintures, issues du Portrait de Dorian Gray ou encore une phrase d’Edward Munch, mais aussi des peintures réelles. On dénombrera ainsi le Cauchemar de Johann Heinrich Fussli, la Dame à l’Hermine de Léonard de Vinci, L’enlèvement de Ganymède de Rembrandt, Portrait d’un homme de Jan van Eyck… En bref, il est impossible de traverser les couloirs de la demeure du peintre sans jamais trouver un tableau qui existe réellement. Cela contribue à une étrange familiarité, d’autant plus pesante que les portraits se retrouvent souvent déformés ou transformés lors du jeu. L’inspiration du peintre elle-même est parfois représentée, avec des portes menant à des murs de brique, sur lesquels sont inscrits « Blocage du créateur », insistant sur à quel point l’obsession artistique dévore le personnage principal.

Le labyrinthe des pièces est ainsi hanté autant par l’art de la peinture, que par l’inconscient – et la névrose – du peintre. Car le jeu ne serait rien non plus sans l’esprit du peintre, qui perçoit sa propre demeure de manière déformée et symbolique. Tout a une signification, parfois évidente, parfois sans doute psychanalytique. Les poupées animées que l’on croise, les rats qui envahissent la maison, ces pièces recouvertes de peinture ou débordant de livres et de meubles abandonnés, ces impressions de tourner en rond, ou encore ces téléphones sonnant sans fin et qui, une fois décrochés, ne mènent qu’au manque de communication… Les hantises se répètent et semblent impossibles à chasser complètement.

Tout est fait pour donner une impression de confusion, d’état mental se dégradant, pour illustrer au mieux la descente aux enfers d’un peintre qui a visiblement tout perdu : son succès, son estime sociale, son argent, sa famille, sa raison, et son art. Une histoire qu’on découvre au travers des notes laissées dans des tiroirs, et par les commentaires glaçants du peintre face à certains objets ramassés : on a alors tantôt l’impression d’avoir affaire à un homme épuisé, tourmenté et éperdu, tantôt à un sociopathe…Savoir que le jeu reflète son inconscient ne rassure guère sur qui il est vraiment ! Layers of Fear est la quête du chef d’œuvre parfait pour le personnage principal, au moyen de pigments monstrueux et en affrontant des visions cauchemardesques. Le peintre espère, lui, réussir et récupérer ce don artistique qui lui a été volé, et non échouer, comme les nombreux messages écrits sur les murs de la maison, le lui répètent. L’art et la tragédie qu’il a vécue se mêlent, comme si une peinture pouvait réparer les erreurs du passé, alors que c’est la peinture même, son côté obsessionnel, qui a en partie causé sa déchéance. Au lieu de devenir un refuge, c’est un gouffre sans fin. Le jeu a parfaitement réussi à donner vie et mise en scène à cet état de folie de plus en plus sombre, et qui n’a probablement pas de fin : car à bien y réfléchir, aucune des fins, ni du jeu principal, ni du DLC, ne sont heureuses, loin de là. La tragédie humaine arrivée dans cette maison est trop triste et sombre pour permettre un échappatoire. Il ne faut donc pas s’attendre à une happy end ou même un semblant d’espoir pour ce jeu, qui reste, de bout en bout, imprégné de sa noirceur et de sa folie.

Quant au DLC, Inheritance, très court, il propose de revisiter la demeure du peintre par les yeux de sa fille, des années plus tard. Celle-ci, en revisitant chaque pièce, cherche à faire la lumière sur son passé et les événements arrivés alors qu’elle n’avait que cinq ans. Cela lui permettra de voir si elle aussi, va succomber à la folie qui semble courir dans les veines de sa famille… On revisite alors ses souvenirs, eux aussi de toute beauté : les mises en scène alternent avec des dessins d’enfants oniriques, des contes aux symboliques malsaines et peu coutumières, des scènes en une sorte de papier illuminé en ombre et lumière, et enfin des décors que l’on traverse avec sa taille d’enfant. Le tout avec des scènes importantes de sa vie avec ses parents, permettant d’explorer les relations entre eux.

En somme, Layers of Fear est un jeu magnifique visuellement, loin de l’horreur habituelle du genre, avec une esthétique superbe née de la peinture et d’une ambiance victorienne. On peut regretter le manque d’action proposée, mais en aucun cas son atmosphère étrange et oppressante, son histoire mystérieuse à reconstituer, et la plongée dans l’esprit tourmenté d’un peintre à la recherche d’une beauté parfaite, comme une rédemption impossible.

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Publié par le 25 juin 2017 dans Jeux vidéos

 

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Musiques du moment (3)

Pour débuter dans la thématique des dernières musiques du moment, Papi de Todrick Hall fait partie de son long-métrage biographique musical. Ce n’est peut-être pas la meilleure chanson de tout cet album – la place reviendrait à No place like home – mais j’ai tout autant adoré ce morceau pour son rythme, sa danse, son clip très beau visuellement dans les effets de réalité et d’illusion/fantasme, et en même temps très ironique sur le milieu de la musique. Sans compter que la voix des deux chanteurs se marie à mon sens très bien.

Chanson complètement à l’opposée par son ambiance et ses paroles mélancoliques, je suis tombée sur celle-ci par sa cover par une autre artiste, et j’ai immédiatement été attirée par l’aspect à la fois doux et triste de cette mélodie. Les paroles à multiples interprétations m’ont tout autant ravie. Il se dégage quelque chose d’à la fois serein et désabusé de ce morceau, tout en douceur, en mots murmurés et chantés à a fois. Tout cela confère un aspect très intimiste à Between the bars de Elliott Smith, dont l’album complet Either / Or est par ailleurs dans la même veine.

Il va probablement me falloir un très long moment avant de sortir définitivement de la période Silent Hill, ou de ses musiques à la fois envoûtantes et emplies de nombreuses émotions, en plus des ambiances pesantes et oppressantes. Par conséquent, cette compilation de toutes les chansons chantées par Mary Elizabeth McGlynn a tourné en boucle un moment, tant elle est pour moi liée à l’atmosphère de Silent Hill.

Il y a une chose que je regrette toujours de la Christine de Emmy Rossum, dans Le Fantôme de l’Opéra : le fait de ne jamais avoir entendu une autre Christine chanter de manière puissante la fameuse ligne « The tears I might have shed for your dark fate, grow cold and turn to tears of hate. » Maintenant, j’ai toutefois trouvé Katie Hall qui chante cette phrase à la perfection et avec une telle puissance, qu’elle en fait frissonner. En fouillant, je suis tombée sur une vidéo où elle interprète « Gethsename » de Jesus Christ Superstar, chanson normalement réservée à un homme, avec pourtant émotion et talent. Certes, la chanson n’est pas aussi puissante qu’en temps ordinaire, notamment parce qu’elle transforme les notes hautes en notes opératiques, mais cela reste une très belle performance qui rend honneur au morceau.

Enfin, dernière chanson trouvée grâce à la chaîne Youtube de Wiremux (qui fait des playlists par ambiance absolument superbes et riches en artistes inconnus), il s’agit de Real Boy de Lola Blanc (qui a d’ailleurs joué un petit rôle dans American Horror Story). Je trouve cette musique simplement fantastique, envoûtante et ensorceleuse à la fois, avec un petit côté cabaret maléfique, notamment si on se réfère aux paroles qui s’adressent à un homme-pantin que la chanteuse cherche à animer et transformer en homme véritable. Ses autres chansons valent le détour d’une écoute, mais celle-ci est incontestablement ma préférée par son ambiance et ses paroles, qui suffiraient à elles seules à en tirer une nouvelle ou une histoire, voire un personnage. D’ailleurs, la thématique n’est pas sans m’évoquer la nouvelle La poupée de Daphné du Maurier, ou celle sur le même thème dans le Jardin des Silences de Mélanie Fazi.

 
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Publié par le 17 juin 2017 dans Musique, maestro

 

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Lectures de mai 2017

 Je m’appelle Mina – David Almond, 2010

Le topo : Un journal de la vie de Mina, une petite fille qui a préféré faire l’école à la maison, qui a perdu son père, qui préfère la nature à la ville. Une fillette qui a toutefois un étrange attrait pour la conception des enfers. En tenant son journal, elle fait partager son quotidien et ses intérêts, par la forme de jeux de langage, de défis d’écriture et de calligrammes.

Le résultat : David Almond était l’un des auteurs favoris de mon enfance, et sans forcément continuer à le lire, je garde un œil sur ce qu’il a écrit depuis que j’ai arrêté de le lire. Je m’appelle Mina, c’est le prologue à son premier roman pour la jeunesse, Skellig, un « ange » qui tombe sur terre et qui est secouru par deux enfants, dont Mina. Alors si je ne me suis pas étonnée de retrouver le personnage de Mina et certains thèmes (la compréhension de la nature, la nuit en monde mystérieux et parfois morbide, l’incapacité de s’adapter à l’école ou à la société), je reconnais que la lecture m’a laissée relativement indifférente. Certes, le roman est beaucoup moins enfantin qu’il n’y paraît puisqu’il aborde le deuil, s’amuse à jouer avec le lecteur ou critique les normes de la société dans lesquels certains ne peuvent pas se retrouver. Il est original graphiquement puisque la mise en forme du texte suit les fantaisies de Mina. Mais j’y ai été moins sensible que je ne l’étais à la poésie de David Almond ado, et c’est sans doute tout à fait normal.

The Wicked + The Divine, tome 2 – Kieron Gillen (version française), 2017

Le topo : Douze dieux se réincarnent en des jeunes gens destinés à être des pop stars, afin de transmettre leur art et un certain éveil à la conscience sur Terre. Une humaine du nom de Laura enquête sur eux, en même temps que les dieux commencent à être tués les uns après les autres…

Le résultat : Pour ceux qui ont apprécié le tome 1, le tome 2 sera sûrement tout aussi plaisant. Si l’histoire souffre malgré tout de quelques retournements de situation prévisibles, qu’on aurait aimé voir plus originaux, l’esprit du comics est fidèle à lui-même. Il fait dans la diversité des dieux, des origines et des genres, tout en critiquant de nouveau l’aspect télé-réalité des stars d’aujourd’hui ou le culte voué à des artistes. Et évidemment, tout est sous le jeu des apparences… il est aussi bienvenu de croiser une déesse qui elle, se montre extrêmement cynique et ne cherche à transcender l’humanité qu’en lui montrant l’absurdité de la vie, et non en faisant miroiter des illusions et la gloire. La traduction me semble également meilleure que pour le premier tome.

Le cirque des rêves – Erin Morgenstern, 2012

Le topo : Ce roman jeunesse présente l’affrontement de deux apprentis illusionnistes, l’un ne sachant pas qui est l’autre. Mais cet affrontement s’étale sur des années, et prend place au sein du Cirque des rêves, un lieu où règnent le noir et le blanc, qui n’est ouvert que la nuit, qui présente des artistes hors normes et qui se déplace mystérieusement d’une ville à l’autre. Alternant passé et présent, l’histoire nous mène peu à peu à l’affrontement entre Célia et Marco, en croisant au passage le destin des autres membres du cirque, et de ses spectateurs…

Le résultat : C’est un roman dense, qui nous emmène là où il veut sans nous dévoiler les fils de l’histoire tout de suite, seulement par touches successives. Ainsi, il entretient le mystère, la magie évidemment, et un peu de poésie. Il est très intéressant d’avoir tantôt les points de vue de Célia sur le Cirque des Rêves, qui conçoit des attractions de plus en plus intrigantes, mais aussi d’autres personnages qui en font partie ou qui sont fascinés par ce cirque itinérant. Évidemment, les deux adversaires finiront par tomber amoureux l’un de l’autre, rendant l’affrontement plus difficile, mais pas impossible, d’autant qu’il dure depuis bien avant leur naissance… En soi, c’est beau roman dont l’histoire n’est pas dénuée d’intérêt et assez subtilement écrit, même si encore une fois, il ne m’a pas touchée plus que cela, et j’ai mis longtemps à finir de le lire.

Le jardin des silences – Mélanie Fazi, 2014

Le topo : Des nouvelles fantastiques et finement écrites. Une réécriture du conte des frères-cygnes d’Andersen ; une route qui disparaît sous la brume pour révéler une autre route, pour réunir un père et une fille ; un rituel de naissance qui se mêle à des cadeaux donnés par des corneilles à Noël ; un reflet de glace malfaisant qui prend possession de la vie de son propriétaire…

Le résultat : Encore une fois, les nouvelles de Mélanie Fazi sont très bien écrites, dans un style précis et poétique, qui convoque autant le fantastique que la psychologie. Elle a l’art de faire transparaître nombre d’émotions de l’âme humaine, de résoudre des situations entre ses personnages par un élément fantastique, de créer de très belles atmosphères dans chacune de ses nouvelles et d’en laisser des images persistantes. Elle y évoque aussi l’inconscient, la façon dont le fantastique, souvent symbolique, peut être le remède au mal-être de ses personnages, ou une étape de leur vie, une transition pour aller de l’avant et évoluer. Ce recueil est fascinant, et simplement une petite merveille du fantastique français.

Resident Evil : Des zombies et des hommes – Nicolas Courcier, Bruno Provezza, Medhi El Kanafi, 2015

Le topo : Un ouvrage retraçant la création de la série de jeux vidéos Resident Evil, la genèse de chaque opus, l’histoire des jeux, tout en passant par le contexte culturel et économique dans lequel a été créée la série. Il s’attarde également sur la révolution technique des jeux à leur sortie ou l’importance de leur bande-son.

Le résultat : Pour qui veut en savoir un peu sur l’une des plus célèbres licences de l’histoire du jeu vidéo, ce livre est certainement parfait. Il propose des axes de lecture sur tous les aspects majeurs de cette franchise, tout en s’attardent sur son histoire fictionnelle. Assez objectif, il retrace aussi bien les avancées proposées par Resident Evil que les aspects moins positifs de la licence, tout en parlant également de son aspect commercial, avec notamment les films. On découvrira également des chapitres consacrés à la musique des jeux, ou à ses influences et inspirations cinématographiques pour la figure du zombie. Le tout porté par un style très clair et fluide, qui rend l’ouvrage passionnant à lire, même pour qui n’a pas joué aux jeux. Le livre étant sorti avant Resident Evil 7, il n’en est pas fait mention.

 
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Publié par le 5 juin 2017 dans Lectures

 

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Silent Hill : Shattered Memories | Retrogaming, 2009

Silent Hill : Shattered Memories est le deuxième jeu de la sortie produit par le studio Climax, d’abord sorti sur la Wii, puis porté sur Playstation 2. Cela se ressent certainement sur la mécanique des « énigmes », qui ont été pensées pour la Wii et qui consistent à déplacer des objets, entre autres. Pour autant, le reste du jeu n’en pâtit pas, à part pour sa longueur (peut-être 8h à chaque partie), mais qui laisse la possibilité d’ainsi rejouer pour explorer les différentes facettes du jeu. Et c’en est là tout l’intérêt.

Ceci n’est pas Silent Hill

On peut être rebuté et perplexe face à ce jeu, au début, ou simplement en ne considérant que le synopsis.

Suite à un accident de voiture, Harry Mason se réveille de son inconscience et voit que sa fille, sur le siège passager, a disparu. Il part à sa recherche dans Silent Hill, où des événements étranges ne tardent pas à se produire…

Silent Hill Shattered Memories n’est pourtant ni un remake ni un reboot. Il s’agit, selon les créateurs, de ré-imaginer Silent Hill. Et c’est sans doute la meilleure expression pour qualifier ce jeu, car il faut l’admettre, il a tout et rien à voir avec le premier opus. Au point qu’il se situe à part dans la chronologie fictive des Silent Hill, ne pouvant probablement même pas y figurer.

D’autre part, à bien des égards, ce jeu n’est pas vraiment un Silent Hill, au vu des changements majeurs qui y sont apportés. La ville n’est pas plongée dans la brume, mais dans la neige et la glace, au sein d’une tempête de neige. Vous n’aurez nulle arme dans ce jeu et donc aucun moyen de vous défendre contre les monstres, à part la fuite. En parlant de monstres, on n’en trouve qu’un seul type, et ce pendant les séquences dites de « cauchemar » dans l’Otherworld, où l’environnement se tapisse entièrement de glace et paraît le lieu de nombreux accidents. Des monstres qui vous courent après et vous arrêtent. Il n’y a pas véritablement de mort ou de game over dans ce jeu.

Ainsi, il est très rare de ressentir un véritable sentiment de peur ou d’angoisse durant toute la partie. Les courses-poursuites avec les monstres se révèlent un peu irritantes à force. Au mieux, on éprouvera une légère appréhension à explorer la ville ensevelie sous la neige, aux ruelles obscures, et on aura un pic de stress de quelques secondes en voyant des sortes d’ombres noires, apparaître avec un cri perçant devant Harry avant de s’enfuir. Silent Hill Shattered Memories n’implique pas la même oppression que ses prédécesseurs.

Un père à la recherche de sa fille… ou l’inverse

C’est à partir d’ici que se dévoileront les vrais spoilers.

Le jeu débute avec un enregistrement vidéo d’un après-midi joyeux entre Cheryl et son père. Puis Harry Mason part donc à la recherche de sa fille, en croisant les mêmes lieux que dans le premier opus (Alchemilla Hospital, le phare, l’école Midiwch, le bateau, les rues de la ville…) et sensiblement les mêmes personnages : la policière Cybil, l’infirmière Lisa, Dahlia Gillespie, ou une petite nouvelle créée pour le jeu, Michelle, une ancienne élève de l’école Midwich. Le jeu est entrecoupé, à intervalles régulières, par des séances de thérapie avec un homme, où on passe en vue subjective, et où l’on doit répondre à diverses questions.

Tout au long du jeu, on collectera des échos, ou des mémos, au moyen d’un téléphone portable, se relatant tantôt à une jeune fille se faisant harceler par son copain, à un couple dans un parc d’attraction, un père rendant visite à sa fille à l’hôpital, un garde de centre commercial qui se fait agresser par une délinquante, ou encore des élèves de l’école Midiwch parlant d’événements sportifs ou de tragédies. Ces échos, enregistrés sur le téléphone, proviennent soit d’objets particuliers repérables grâce à un grésillement naissant, soit de photos prises à des endroits où « l’autre monde invisible se mêle à celui présent ». Ainsi, on photographie l’ombre d’une fillette sur une balançoire, les bras d’un gamin coincé dans un puits, un corps étendu dans une forêt, une fille assise sur le siège vide d’une voiture… Autant d’éléments mystérieux qu’on cherche à interpréter et à relier entre eux.

Quant aux autres personnages, ils sont étrangement ré-interprétés : Cybill nous aide au début, puis nous prend pour fou, nous disant que nous ne sommes pas Harry Mason. Michelle nous aide à entrer dans l’école et nous la voyons rompre avec son petit ami. Nous aidons Lisa avant de la retrouver morte d’une hémorragie interne. Quant à Dahlia, étrangement, elle se la joue punk-sexy et prétend qu’Harry est son petit ami. D’ailleurs, on croise une autre Dahlia plus âgée à un moment du jeu. Mais puisque nous sommes dans une ré-imagination de Silent Hill premier du nom, où diable est Kaufman, le médecin égoïste qui surveillait Alessa et qui a corrompu Lisa ?

J’ai commencé à me poser cette question vers les trois quarts du jeu, au même moment où Cybil proclamait à Harry qu’il n’était pas Harry, que Harry était mort dans un accident de voiture. Ou, enfin, si, il était Harry, mais… Bref, à un moment du jeu, c’est le bazar. Et puis quel rapport avec tous les messages qu’on découvre durant le jeu ?

La plus grande force de ce Silent Hill, comme le deuxième opus de la série, c’est son twist de fin. Quand on arrive au dernier lieu où est supposée être Cheryl, Cybil nous dit « Je sais que Harry Mason est mort, vous n’êtes pas Harry Mason, mais je vous crois quand vous dites être Harry. Je vais écouter mon cœur maintenant. » et nous dirige vers le phare. Mais « Le phare » est un établissement médical où opère Kaufman. Quand on y entre, on revient à la thérapie avec le psy, qui s’énerve de voir qu’on n’avance à rien dans le processus de guérison. Le joueur est alors toujours en vue subjective à la première personne.

« Vous avez fait de votre père un héros, mais c’est un homme imparfait comme les autres. Vous avez fait de votre mère le monstre qu’elle n’est pas. Vous continuez à nier. Le terme est « deuil compliqué » et puis, qu’est-ce qu’on sait, à 7 ans, de la vie de ses parents ? Il faut accepter la réalité, maintenant ! »

C’est alors qu’on voit Harry pousser la porte de la salle de thérapie. Et si ce n’est pas Harry qui subit la thérapie, comme on le croit depuis le tout début, donnant nos réponses à Kaufman en tant qu’Harry, alors qui est le joueur ? Qui est le véritable héros de l’histoire ?

Cheryl Mason. Cheryl Mason et non pas Heather Mason, celle de Silent Hill 3. Cheryl Mason, la gamine de 7 ans qui a survécu à l’accident de voiture où son père est mort, et qui, depuis, a refusé la réalité jusqu’à dix-huit ans plus tard. Elle s’est forgée en esprit sa propre réalité de Silent Hill, avec un père qui la cherchait pour la sauver. Tout ce qu’on a vécu et fait dans le jeu n’est que la phase de reconstruction de ses souvenirs déchirés (Shattered Memories) pour arriver à la réalité et à un processus de deuil. Une gamine perturbée qui a imaginé les monstres de Silent Hill, qui peut-être s’est créée dans sa tête ce qu’elle a vécu dans Silent Hill 3, pour ne pas se résoudre à avoir un père mort. (Ou est-ce arrivé ? Qu’est-ce qu’on en sait?) Elle a construit son père et sa personnalité sur ses fantasmes et ses idéaux. A chaque fois qu’Harry avait un indice, par Cybil par exemple, que ce qu’il vivait n’était qu’imaginaire, le monde se gelait autour de lui pour refuser la vérité. Les échos et messages entendus dans le jeu se relatent tous à Cybil : des morceaux de son enfance, de son adolescence, d’un lycée où elle a été harcelée et agressée, de la prison qu’elle a faite ou encore d’un homme qu’elle a tué.

Des fins multiples et toutes vraies

Conformément à la tradition des Silent Hill, on possède plusieurs fins, à deux niveaux. La première fois que j’ai fini le jeu, j’ai obtenu la plus « douce », d’autant plus triste vu le twist de fin (Broken et Love Lost). Le premier niveau de fin concerne si oui ou non, Cheryl décide de sortir de ses illusions ou non. La seconde vient ensuite de la vérité objective, sur qui était Harry.

  • Broken : Cheryl parvient à faire la paix avec elle et son père. Elle lui parle et accepte le fait qu’il ne soit qu’une illusion. Harry dit qu’il sera toujours avec elle, puis se transforme en glace pendant que Cheryl pleure.
  • Bearer of Guilt : Cheryl reproche à son père d’être mort et le rejette. Il lui dit de l’oublier et il recule après avoir effleuré sa main. Il se transforme en glace qui s’écroule en morceaux.
  • Hero Forever : Cheryl persiste dans son illusion et enlace son père, préférant ses souvenirs rêvés et cette illusion au reste.
  • Ensuite, Cheryl quitte l’hôpital et peut retrouver, ou non, sa mère, qui est donc bel et bien Dahlia.

Après la vidéo de l’après-midi heureux entre Cheryl et Harry (que la jeune fille se passe en boucle dans l’espoir de savoir qui était son père), on découvre un autre morceau de vidéo, définissant qui a vraiment été Harry.

  • Love Lost : Cheryl filme ses parents se disputer, sur le point de divorcer. Mais Harry lui dit que même s’ils se séparent, ils l’aimeront toujours.
  • Sleaze and Sirens : Il s’agit d’une vidéo où Harry se filme dans une chambre d’hôtel, en compagnie de Lisa et Michelle. Il agite donc ici comme un mari adultère et un père égocentrique.
  • Wicked and Weak : Dahlia insulte et frappe Harry, qui, étant écrivain, est incapable de ramener de l’argent à la maison. Elle le traite d’incapable et de pathétique, le laissant honteux et silencieux.
  • Drunk Dad : Cheryl a filmé son père alors qu’il rentre ivre, à la maison, rejetant sur sa famille la faute de son alcoolisme.
  • UFO : Cheryl explique à Kaufman que son père a été enlevé par des aliens et que Silent Hill est sous le contrôle des extra-terrestres. James Sunderland vient frapper à la porte, mais Kaufman le renvoie en disant qu’il se trompe de jour, et que ça fait longtemps qu’il n’a pas vu sa femme pour la thérapie de couple. Cheryl se révèle ensuite être le chien Mira, présent dans d’autres fins UFO, et Kaufman un alien.

La toute dernière scène montre Cheryl refermer le carton contenant les divers objets ramassés tout au long du jeu, près d’une photo de son père, et s’en aller, choisissant d’aller de l’avant. Le générique de fin dévoile une chanson douce « Acceptance » ou plus agressive « Hell Frozen Rain » selon les fins obtenues, en même temps que l’analyse psychologique du joueur défile, et nous invite à recommencer le jeu.

L’art de l’ambiguïté

Rien qu’avec ces fins et ce twist final, il y aurait beaucoup de choses à dire sur ce qu’est Silent Hill Shattered Memories. Mais en recommençant le jeu une deuxième fois, en changeant mes réponses face à Kaufman et mon attitude de jeu, je me suis aperçue qu’il existe bel et bien une assez grande diversité de variations tout au long de l’histoire.

Cela va de l’apparence prise par les autres personnages et de leurs attitudes à des détails plus subtils. Cybil peut être gentille ou agressive, habillée en flic, en militaire ou en policière plus sexy ; Michelle peut être timide ou joyeuse, avec trois tenues différentes ; Lisa a un accident soit de voiture, soit avec une ambulance, et peut mourir de deux manières différentes. Les décors peuvent changer, tout comme le nom des enseignes, ou les messages entendus peuvent avoir quatre variations différentes. On accède à certains bâtiments, pas d’autres, et vice-versa. Même les dialogues prononcés par Harry peuvent changer, tout comme Dahlia a également trois ou quatre variations d’apparence. Les monstres de l’Otherworld se modifient eux-mêmes selon la fin vers laquelle on tend.

Certes, les questionnaires donnés par Kaufman ne sont pas des plus subtils (tests de Rorschach, questionnaires basés sur l’introversion/expansivité, l’activité sexuelle, la vision du mariage), mais le jeu agit plus subtilement qu’on ne le pense. Ainsi, quand dans un cauchemar, on a un labyrinthe de portes, je n’ai pu en sortir qu’en faisant demi-tour au lieu de tourner à droite comme je l’avais toujours fait durant le jeu. Lors de la 2e partie, j’ai tout fait pour avoir la fin Sleaze and Sirens, et même l’apparence des monstres indiquaient que je m’y dirigeais, devenant plus féminine. Mais j’ai finalement obtenu la fin Bearer of Guilt et Drunk Dad. Silent Hill Shattered Memories n’est sans doute pas parfait au niveau d’une analyse psychique un peu trop cliché, mais le jeu réserve des surprises, et est bien plus intelligent qu’il n’en a l’air.

Si le surnaturel est entièrement absent de cet opus, ou presque (tout est dans l’imaginaire de Cheryl) on peut se demander où est la part de réalité, de souvenirs réels et des souvenirs créés par Cheryl. En un sens, cette reconstruction de sa mémoire est Silent Hill. Au début, on joue en croyant qu’on est Harry, y compris face à Kaufman, alors qu’on est Cheryl et que par nos réponses, nous définissons qui est Harry, quelle vision elle a de lui. Mais ce sont ces visions qui altèrent ensuite les variantes du jeu et la façon dont Harry y réagit. Certes, des éléments du réel interfèrent (les mémos qui donnent trace de ce qu’a vécu la vraie Cheryl). Mais on ignore aussi au début à qui appartiennent les objets qu’on trouve : « Ce sont des souvenirs qui n’ont pas de signification pour moi, mais ils sont sûrement importants pour quelqu’un. »

De cette manière, bien qu’étant chronologiquement à part des autres Silent Hill, et sans surnaturel, cet opus-ci respecte toujours le thème principal du jeu : la psyché du héros reflète ce qu’on trouvera dans cette ville. Cheryl a vu ses parents se séparer : ce n’est pas un hasard si Michelle rompt avec son petit ami, et vice versa. Dahlia, jeune et vieille, est présentée sous un jour au final peu sympathique de droguée, car Cheryl la jalouse et la considère comme un monstre (complexe d’Elektra, sans doute). Lisa est attirante aux yeux de Harry, mais finit par mourir de façon assez inexpliquée. Cybil agit comme une aide et un agent voulant révéler la vérité à Mason sur sa mort, mais est arrêtée à chaque fois par la glace, qui représente le refus de Cheryl de voir la réalité. Harry lui-même n’est qu’un avatar de Cheryl dans la reconstruction de ses souvenirs : il sera ce qu’elle a envie qu’il soit, mais cela dépendra de comment nous agissons en tant que joueur, comment nous percevons le père et la fille, et comment nous nous projetons nous-mêmes dans le jeu, ou ressentons les rapports à la famille. J’ai aussi eu l’impression que ce n’était pas la première fois que Cheryl subissait cette thérapie, et qu’il y avait une volonté certaine de faire descendre son père du piédestal même sans l’intervention de Kaufman, le rendant encore plus humain et pathétique (dans le mauvais sens) que dans le premier jeu.

Silent Hill Shattered Memories est donc extrêmement différent des autres opus de la série, mais il y mérite pour autant largement sa place. Il est une réflexion sur la place du joueur dans le jeu, sur les multiples interprétations qu’on peut trouver à une histoire et à des personnages, et il joue effectivement avec nous autant que nous jouons avec lui. Il est à part, mais en partant dans un côté psychologique et méta du jeu à l’intérieur du jeu, il devient une expérience très intéressante et poignante. La fin ne m’a pas émue autant que celle de Silent Hill 2, mais presque…

 
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Publié par le 4 juin 2017 dans Jeux vidéos

 

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Silent Hill Origins | Retrogaming, 2007

Silent Hill Origins (Silent Hill Zero de son titre japonais) est le cinquième titre de la série homonyme. Sorti en 2007, chronologiquement, cet opus se passe avant Silent Hill premier du nom, puisque son histoire se déroule plusieurs années auparavant.

 

Travis Gardy est un routier, plutôt solitaire et mal à l’aise avec le contact humain en général. Lors de sa dernière mission de transport, passant par Silent Hill pour un raccourci, il aperçoit au loin la silhouette familière d’Alessa vêtue de sa robe bleue, et freine avant de l’écraser. Mais la jeune femme disparaît, quand il descend sur la route, après s’être étrangement reflétée dans son rétroviseur. Il part alors à sa recherche et arrive devant une maison en feu. N’écoutant que son cœur, il sauve Alessa des flammes, avant de s’évanouir. A son réveil, il décide de partir en quête de la jeune femme pour savoir si elle en s’est sortie, malgré ses brûlures…

Cette review du jeu contient des spoilers sur l’intrigue de l’histoire.

Considérations techniques et d’atmosphère

Silent Hill Origins est le premier opus à être développé d’abord sur PSP avant d’obtenir un port vers la PS2. On peut donc en conclure qu’une partie de la beauté et de la précision des graphismes y ont été perdus, car même si mes heures passées devant Silent Hill : The Room, datent de l’an dernier, je trouve ce jeu nettement moins beau que le précédent. Mais la partie purement technique peut expliquer cela. Le jeu est aussi moins long (moins d’une dizaine d’heures), empêchant de se sentir pleinement absorbé dans l’atmosphère à long terme. La quête se compose principalement de la recherche des quatre parties du Flauros, un artefact permettant de libérer Alessa de l’emprise de la secte menée par Dahlia Gillespie (Silent Hill 1) et de la libérer. En cours de route, on en apprendra plus sur le passé de Travis et ce qui l’a mené à croiser la route de cette ville aux étranges pouvoirs. On croise également des personnages du premier opus : Dahlia Gillespie, le docteur Kaufman ou encore Lisa Garland, l’infirmière.

D’autre part, la musique en elle-même, bien que toujours composée par Akira Yamakoa, reste beaucoup moins en mémoire que les bandes-son des autres jeux. Conséquence du changement de l’équipe créant le jeu (la Team Silent des quatre premiers opus n’est plus aux commandes), on sent bien quelque chose de différent, même si Silent Hill Origins reste fidèle à l’esprit de la série. A sa charge, on doit toutefois préciser que l’équipe Climax a eu peu de temps pour développer le jeu et que celui-ci a d’ailleurs différé des idées d’origine, qui faisaient un peu trop Resident Evil. Les effets sonores ne sont pas confiés à Yamakoa, et on a donc moins droit à cette musique « organique » qui prenait tant aux tripes auparavant. Les décors sont moins beaux, moins soignés ; on ressent moins l’impression de décrépitude et beauté horrifique, malgré la présence de la rouille, de la brume et de l’obscurité. Les expressions de Travis sont elles-mêmes moins émouvantes.

Pourtant, des nouveautés appréciables sont là : le héros peut se battre à mains nues, l’inventaire redevient illimité pour accueillir des armes diverses (couteau, planche de bois, machine à écrire, katana…) qui se détruisent au bout de quelques coups. Des quick time events (courtes séquences où il faut appuyer sur une touche précise) sont là envers certains ennemis ; cela, c’est dans les nouveautés un peu lassantes à la longue.

Le dernier grand changement, c’est la partie corrompue de Silent Hill – l’Otherworld – n’apparaît cette fois que par l’action du joueur. Alessa, reflétée dans un miroir, montre à Travis qu’en touchant cette surface, il peut se projeter dans cet univers parallèle où les monstres règnent davantage et où les murs sont empreints de lézardes, de sang, où tout semble bien plus sombre et sanglant. Il faudra utiliser cette technique plusieurs fois au cours de la partie pour avancer dans le jeu et débloquer des pièces. Cet effet est particulièrement poétique, proche de la beauté horrifique de Silent Hill, notamment au sein du Artaud Theater qu’il faut fouiller : le miroir nous permet d’accéder à un décor prenant vie, alors que dans le vrai monde il ne s’agissait que de décors en carton-pâte.

Le héros à double visage

Il m’est difficile de commenter ce jeu, car je n’ai pas vraiment apprécié Silent Hill Origins, tout en me demandant si y rejouer une deuxième fois ne me permettrait pas d’aimer davantage cet opus. La qualité graphique est en cause, mais la raison principale de mon manque de fascination pour cet opus est simplement le fait que je ne me suis pas du tout attachée au personnage de Travis. Le jeune homme ne manque pourtant pas de qualités, entre son altruisme, sa colère et son sarcasme, quelquefois. Après tout, quel moment jubilatoire quand, après qu’Alessa l’ait fait tourner en rond pour son Flauros, sans jamais dire un mot, il se saisisse d’elle avec violence pour lui hurler :

« Pourquoi tu ne me laisses pas oublier ? Pourquoi m’infliges-tu cela ? J’ai récupéré cet objet pour toi ! Tu es contente ? Tu as déterré mes parents ! Et maintenant ? Quand est-ce qu’on va voir ce qu’il y a à l’intérieur de ton esprit pervers à toi ?! »

Cet éclat de colère de la part de Travis est probablement l’un des moments les plus forts du jeu, en faisant reconsidérer Alessa : tantôt victime, tantôt démon, elle se sert après tout des autres personnages (Travis, et plus tard, Cheryl et Harry Mason) pour arriver à ses fins, quitte à les manipuler, leur faire affronter d’horribles souvenirs ou en sacrifiant quelqu’un. On pense aussi au fait que Silent Hill est souvent une représentation de l’esprit pervers des personnages ou d’Alessa. Cette réplique est un des pivots du jeu. Silent Hill Origins ressemble davantage, dans sa structure, à Silent Hill 2 au niveau de la quête du personnage principal, bien qu’on y trouve tout l’aspect secte maléfique, forces surnaturelles.

Travis est en effet un monsieur-tout-le-monde mais qui croise la route de Silent Hill, parce qu’il y est attiré. Ou en tout cas, Alessa le fait s’y arrêter, mais elle ne le choisit peut-être pas par hasard, et en le faisant agir pour elle, rechercher le Flauros, elle l’amène aussi à se confronter à ses propres démons. Travis, comme James Sunderland avec Pyramid Head, se retrouve à croiser le chemin d’un étrange monstre qui en tue d’autres, le Boucher. Comme on le sait, Silent Hill est symbolique : la ville reflète l’esprit de celui qui la parcourt, son inconscient. Le Boucher, ici, notamment au vu de son attitude violente, devient donc l’expression de la colère refoulée de Travis et du chaos qui l’agite.

Tout au long du jeu, Travis fait peu à peu la lumière sur son passé et ce qui le hante. On apprend ainsi que sa mère était devenue folle et a essayé de le tuer, encore enfant, proclamant qu’il était un démon et allait tuer des gens. Puis les choses deviennent encore plus tragiques, quand on comprend que peu après, son père, désespéré d’avoir dû abandonner sa femme et même faire croire qu’elle était morte pour la sécurité de son fils, a fini par l’envoyer jouer dans un hôtel de Silent Hill, avant de se suicider. L’attitude de Travis, adulte, son renfermement, sa colère, sont évidemment liés à ces souvenirs de son passé qu’il avait plus ou moins occultés. Toutefois, même avec cette vérité à l’esprit, le jeune homme reste volontairement dans Silent Hill afin d’aider à la libération d’Alessa, qui lui a permis de recouvrer la mémoire.

Le boss final vaincu – une sorte de monstre sorti de l’imaginaire d’Alessa, mais dont l’affrontement a lieu dans l’esprit de Travis, drogué par Gillespie et Kaufman – la jeune femme peut scinder son esprit en deux et donner naissance à Cheryl, qui sera récupérée par Harry Mason et sa femme. Travis repart alors de la ville, ayant réussi à s’accepter lui-même et à se libérer de la culpabilité de la mort de ses parents. Il s’agit d’une fin étonnamment heureuse pour un opus de la série. Enfin, presque…

Comme dans tout Silent Hill, il existe des fins alternatives. La fin UFO traditionnelle, avec des extra-terrestres qui viennent enlever Travis. Mais aussi celle qui complète et éclaircit d’autres aspects du jeu, et qui ne peut être mise en route qu’en refaisant une deuxième partie : il faut avoir tué plus de 200 monstres pour l’obtenir. Dans cette fin, Travis, après le combat final, se retrouve attaché solidement à une table dans un supposé hôpital de la ville ; des membres de la secte l’observent après lui avoir injecté un produit inconnu. Il est tourmenté par des échos de cris de personnes sur le point de mourir, incluant une femme disant qu’elle n’est pas sa mère, ou son père disant à son fils d’arrêter ce qu’il fait. L’image du boss le Boucher se mêle à sa figure, et il a les mains en sang. Il est à supposer, avec cette fin, que Travis a déjà commis des meurtres par le passé, incluant celui de son propre père, et que c’est ce passé sanglant qui l’a amené à Silent Hill.

Les mécanismes de la peur

Compte tenu de la condition pour avoir cette fin, et de la fameuse question posée dans Silent Hill 3 (« They were monsters to you, the ones you killed ? »), on peut conclure qu’il est effectivement un meurtrier et qu’il lui a fallu affronter cette vérité au cours du jeu. Le personnage devient alors nettement moins sympathique, mais beaucoup plus intéressant : on comprend pleinement le symbolisme du Boucher croisé au cours du jeu, qui ne serait autre que Travis lui-même. On a en effet des notes parlant de dédoublement de la personnalité à un moment, ce qui serait le cas du héros. D’autre part, on voit également dans l’hôtel où est mort le père de Travis, des photos de femmes assassinées, qui peuvent être les victimes du routier. Alessa a alors fait le choix de Travis comme son vaisseau, non seulement parce qu’il était dans le coin de Silent Hill, mais aussi en raison d’un passé que lui aussi doit expier, comme James Sunderland. Ainsi, malgré que la première fin soit celle canonique dans l’histoire du jeu, celle-ci peut aussi être considérée comme le fait que Travis continue à refouler ses meurtres et continue sa vie sans s’être confronté à la vérité.

Ces mécanismes psychologiques sont communs à tous les Silent Hill, ou presque : la ville est le reflet de la psyché du personnage principal. Les décors, les notes trouvées ici et là en font partie, tout comme les monstres. On trouve ici encore des infirmières, des êtres emprisonnés dans des sortes de camisoles (l’enfermement, le conflit intérieur de Travis), des sortes de monstres à deux dos (sexualité refoulée), des marionnettes-automates brisées (l’enfance perdue de Travis, peut-être), sans oublier les boss que sont les parents de Travis ou encore le Boucher. D’ailleurs, il est intéressant de noter que c’était les gens derrière les miroirs qui disaient à la mère de Travis, que son enfant était dangereux (pour prévenir ses futurs meurtres ?) et que Travis utilise les miroirs pour passer d’un monde à l’autre. L’atmosphère du jeu en devient troublante.

Pourtant, pour une fois, il y a effectivement trop de monstres, au point que les habituels mécanismes de la peur ne fonctionnent plus, en dépit de la brume. On sait qu’à chaque changement de décor ou presque, il y aura des monstres : on en devient vite plutôt agacé. Il n’y a rien qui fasse peur ou mette terriblement mal à l’aise, dans cette sorte d’oppression si propre à Silent Hill. Pas d’événements purement inexpliqués et aléatoires, des bruits sonores frappants. Les décors sont moins plaisants à traverser. Si j’ai beaucoup aimé l’atmosphère lugubre du théâtre, et un peu l’hôtel abandonné, le deuxième « monde » de l’asile psychiatrique, certes immense et sombre, était le seul à inspirer un peu d’angoisse, vite balancée par l’énervement d’avoir à courir dans des endroits presque trop grands. Je pense aussi que le manque de longévité du jeu a nui à l’atmosphère générale. Il arrive toujours un moment où on se sent prisonnier de Silent Hill, où on ne voit pas la fin, où le fait d’être autant de temps dans le jeu, fait son charme. Cela n’a pas eu lieu ici.

Conclusion

Pour éclaircir les aspects toujours troubles du jeu, on peut toujours s’appuyer sur les chansons de Mary Elizabeth McGlynn, qui laisse la liberté d’interpréter les paroles selon les fins obtenues. Malgré cela, il demeure que Silent Hill Origins, en dépit d’avoir un personnage et une intrigue plus profonds qu’ils n’en ont l’air, ne m’a pas marquée plus que cela. Le manque d’empathie envers Travis empêche forcément d’apprécier autant le jeu : malgré les révélations sur son passé, rien ne me faisait autant le prendre en compassion, ou avoir peur pour lui, que pour James Sunderland ou Henry Townshend. Je n’ai d’ailleurs pas trouvé très choquant les libertés prises avec les personnages de Kauffman et Lisa par rapport au premier opus. Ou bien peut-être que je ne me souviens pas assez bien de ce premier volet pour vraiment m’en offusquer. En somme, ce Silent Hill Origins manque de quelque chose : peut-être un peu d’âme ou de cœur, et de véritable frayeur.

 
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Publié par le 26 mai 2017 dans Jeux vidéos

 

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