La Poupée sanglante & La Machine à assassiner – Gaston Leroux

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Treize ans après Le Fantôme de l’Opéra, Gaston Leroux livre un roman en deux parties : La Poupée Sanglante, suivie de La Machine à assassiner.

Moins fouillis que Le Fantôme, moins connue surtout, cette oeuvre a pourtant la même atmosphère de mystère et de fantastique qui illustre le roman le plus célèbre de Leroux. Comment décrire justement l’ambiance qui parcourt ces deux tomes formant ensemble 600 pages environ, comment rendre justice aux personnages qui y vivent ? En lisant ces deux textes, certainement, me direz-vous. (Bonne chance pour trouver le tome 1, Motifs a cessé de l’éditer, même si selon Dilicom une réédition a été faite en janvier 2011… *sbaff, renvoie sa déformation professionnelle au placard.*)

Inspirée par l’affaire Landru qui a eu lieu en France dans les années 1920, Gaston Leroux livre à nouveau l’histoire d’une âme aussi sombre que celle du Fantôme. Bénédict Cumberbatch Masson (oui j’arrête là les blagues en écrivant cette review, promis) est un relieur d’art, poète, à l’apparence repoussante, laid depuis toujours. Mystérieusement, toutes ses apprenties disparaissent les unes après les autres, tandis que sa voisine qu’il aime secrètement, Christine (eh oui !) semble cacher un mystérieux amant du nom de Gabriel, divinement beau, dans son placard…et quand ledit amant se fait tuer par la père et le fiancé de Christine, respectivement horloger et scientifique de renom, il ne faut pas plus de quelques jours pour qu’il ressuscite… Et que dire du Marquis de Coulteray, dont la femme paraît sous l’emprise d’un vampire ?…

L’auteur mélange les mythes, les atmosphères : Pygmalion et sa Galatée, Frankenstein et sa créature, Dracula, le Fantôme lui-même…tout cela servi en entremêlant le genre policier, le fantastique, le mystère, le roman noir, le romantisme…Un mélange on ne peut plus réussi qui ne donne pas envie de s’arrêter dans la lecture de l’histoire, menée par un suspens et une attente des éléments fantastiques bousculant le récit. Car Leroux mélange les genres, et il n’est pas dit que l’explication à toute cette histoire soit forcément aussi fantastique que celle du Fantôme

« La voilà, dit Benedict dans ces Mémoires, la voilà telle que je me la suis toujours imaginée, celle à qui je dois donner ma vie ; la voilà telle que Dieu l’a faite pour mon cœur d’homme avide de beauté et de mystère. Non, non en vérité, il n’y a rien de plus beau au monde ni de plus mystérieux que cette Christine. Rien de plus calme au monde. Qu’y a-t-il de plus mystérieux que le calme et de plus profond et de plus insondable ? Les flots en furie m’intéressent, mais une mer calme m’épouvante. Les yeux calmes de Christine m’effraient et m’attirent. On peut se perdre dans des yeux pareils, c’est l’abîme. »

Le premier tome nous est effectivement donné en majeure partie du point de vue de Benedict Masson, ce qui n’est pas sans changer du propre point de vue du Fantôme. Et ce point de vue interne montre autant le poète que le monstre en lui, la lumière comme l’âme sombre. Semblable (ou tout aussi pire) à Erik physiquement, il n’en va pas autant dans le mental. Benedict est un artiste, certes. Mais avant tout une âme solitaire, tourmentée, étrange, impénétrable, désespérée, moins apte à inspirer la pitié que le Fantôme, tout en demeurant tout autant ambigue, terrible et fascinante. On le déteste ou on l’aime, ou on ne sait pas quoi en penser, mais il ne laisse en tout cas pas indifférent. Il fait partie de ces personnages qu’il faut creuser en relisant le récit plusieurs fois (sans doute vais-je d’ailleurs relire le premier tome pour bien tout saisir), qui a plusieurs facettes. Jalousie, envie, violence, beauté également, aspiration au sublime, pitié et estime humaines.

Question à laquelle j’essaie de me raccrocher éperdument pour ne point perdre pied à ce nouveau tournant de l’inexplicable aventure ! Et puis j’abandonne ma question, je lâche tout et je me sens tourner au fond du gouffre, heureux affreusement de m’y enfoncer pour elle, sous son regard qui me sourit, qui a besoin de moi – car elle ne serait pas là avec toute sa coquetterie, si elle n’avait pas besoin de moi – besoin de moi, dans son crime !…

Qu’elle fasse de moi ce qu’elle voudra !…Je suis prêt à prendre toutes les responsabilités !…

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« Mais au moins Christine, que j’avais vue si tranquille au lendemain du drame, ne m’apparaît plus comme un monstre inexplicable, comme une poupée sans cœur et sans pitié, comme une froide figure de la beauté que j’adorais quand même, mais à laquelle je ne pouvais songer, dans le moment que je n’étais point sous le joug de son regard, sans une déchirante horreur !… »

Quant à Christine…éloignée de son homonyme à l’âme claire et pure que l’on rencontrait en 1910, cette héroïne apparaît froide, éclatante de beauté, manipulatrice, prête à tout certes…probablement désesperée et déterminée elle aussi, avec un aspect aussi bien fragile que pourtant doté d’une force fière et d’une personnalité rebelle…Non, ce n’est décidément pas la même Christine, mais presque une vipère que l’on voit ici, perdue dans son rêve de perfection inacessible, cet inaccessible qu’elle-même représente et qui la condamne à une existence vouée à un seul but…un seul but qui au final…ne durera qu’un moment avant de redevenir trop éloigné de la Terre.

« Tu ne m’as jamais aimé, moi !… Tu n’as jamais aimé que ton rêve !…Et quant tu as découvert mon génie, qui se traînait à tes pieds, tu ne l’as relevé que pour qu’il eût la force de donner la vie à l’image insensible caressée par ta pensée !… »

Et celui qui complète le triangle amoureux, car il y en a bien un, comme il y eut celui d’Erik/Christine/Raoul, il y a celui de Benedict/Christine/Jacques. Jacques, un autre Frankenstein, sans cesse à la recherche du mouvement perpétuel...Quel dommage qu’il ne soit pas tellement possible d’en dire plus sur l’histoire sans faire quelques révélations ! Je vous déconseille de lire les préfaces avant l’histoire, d’ailleurs…Un Jacques pas aussi bellâtre que Raoul, tout aussi ridicule par moments, tout aussi courageux et déterminé..sauf qu’il a plus de cervelle que Raoul, ce Jacques, et il a bien raison !

Si vous avez aimé le Fantôme et le style de Leroux, je ne peux que vous conseiller cette partie inconnue de son oeuvre…certes avec parfois des rebondissements presque fantasques, mais une histoire ô combien différente de son Fantôme, sur le mélange de la science, du fantastique et de l’âme humaine, avec ces personnages si caractéristiques de sa plume, tout comme son écriture, mélange de style journalistique et d’une profonde poésie noire. D’une beauté de mots simples mais choisis, qui lui donnent une écriture bien particulière, et par conséquent, une ambiance qui lui est propre. Comme ces deux singuliers titres de chapitres : « N’aurait-elle qu’un métronome sous son corsage ? » et « Tu viens t’asseoir et tu lances des oeillades minaudières. » Sans oublier ces deux titres, complémentaires, exprimant la part de deux personnages différents et pourtant si terriblement mêlés….La Poupée sanglante et La Machine à assassiner.


4 réflexions sur “La Poupée sanglante & La Machine à assassiner – Gaston Leroux

  1. J’aime bien vos évaluations des personnages de Benedict et Christine. Je suis d’accord avec eux pour la plupart ! (Sauf, à mon avis, Erik était décidement plus hideux que Benedict…Benedict est très laid mais assez normale pour vivre dans la société…mais Erik était au dela de l’humanité avec son apparance. C’est une autre raison pour laquelle il est plus pitoyable de Benedict…)

    Benedict est très difficile ! Ce que est sûr : il est un personnage très misérable, malheureux. Il deteste lui-même, presque toutes les chose, toute le monde. Il etait animé / motivé (et bien tourmenté) par sa frustration sexuelle beaucoup plus qu’Erik, qui était motivé par son désir d’être aimé, à mon avis… Mais, enfin, c’est possible que Benedict est un peu plus vrai à la vie réelle….trop vrai…donc, il est inconfortable. Il était bien solitaire et tourmenté comme vous avez dit, plein de ressentiment (contres autres, comme des femmes, même s’il voulait les aimer) mais en même temps dégouté surtout avec lui-même. Il était trop loin en bas du chemin de la frustration….il était trop fixé sur le but (ou l’idée) d’être intime avec une femme (sans l’obtenait)…et tout ça l’a deformé à l’interieure, malheuresement. Au moins, c’est comme je le vois. Mais à la fin …on doit avoir pitié pour lui, je crois? …c’est un ame condamné et trop misérable, il n’y a rien dans sa vie qui avoir de lumière, il devient pire et pire sans issue … les gens autour de lui seulement lui moque, ou profite de lui (comme Christine et même, bien évidemment, le marquis!), ou lui harcele (père Violette), … jusqu’à la fin où seulement la mort est accueillé pour lui, pour terminer sa vie horrible et détestable. Mais sa vie n’a jamais amélioré pas du tout. Dommage… Leroux était un peu cruelle, décidement cynique…je me demande si il y a quelque chose de lui en Benedict, qu’il détestait en lui-même, donc c’est réfletait dans ce roman…

    (desolée pour tous les erreurs, anglais c’est ma langue maternelle, pas français !)

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    1. Pas de problème, vous vous exprimez tout de même bien ! Cela fait très longtemps que j’ai lu ces deux livres, mais j’en garde un très bon souvenir, notamment par ces personnages mémorables. Je pense qu’Erik a été écrit pour vraiment susciter la pitié (bien qu’il soit complètement fou par moments) tandis que Benedict, comme vous le dites, est plus proche de nous, plus vrai…son mal-être, son ressentiment, sa colère, le poussent sur une voie assez malsaine. Erik a, je pense, transcendé son désir d’être aimé (physiquement et psychologiquement) par la musique, ce qui le rend aussi un peu moins monstrueux. Benedict n’a pas ce recours. Quelque part, il a beaucoup moins d’abnégation qu’Erik. En revanche, je me souviens que sa fin/celle de Gabriel m’avait beaucoup touchée, et que c’était un sort vraiment très peu enviable, n’être plus qu’un pur esprit ou presque. Cela rachetait peut-être les horreurs précédentes du personnage.
      Je crois que Leroux était plutôt un bon vivant, et qu’aucun de ses livres, surtout « fantastiques » ne mettent en scène des personnages ou des trio heureux. Mais on pourrait se poser la question, car ce sont vraiment des personnages récurrents chez lui…

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  2. Une autre facette … Il était douloureusement sensible et fragile et facilement embarrassé… trop ! Mais c’est comprehensible à cause du fait qu’il habituellement reçevait des réactions et interactions négatives d’autres personnes…… Mais sa perspéctive résultante (si noir et si faible/mauvaise de lui-même) a fait tout pire pour lui; elle a coloré tout dans un mauvaise façon pour lui…un cercle vicieux. Il a eu des problèmes avec gérer ses problèmes et souffrances et frustrations et colère…il juste les suppressait, mais enfin ils ont explosé sur Christine ce soir-là… Bah oui. Il était trop sensible et timide, en plus de ses autres problèmes (mais tous les racines provient du fait qu’il était très laid et pas du tout bien ajusté à celui-ci) ! Il avais un vrai besoin d’un bon thérapeute 🙂

    ok, je peux dire beaucoup sur ce roman et personnage …il n’y a pas d’anglophones avec qui je peux parler de ce sujet 😛

    Bon, salut !

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    1. Je suis tout à fait d’accord avec cette vision du personnage ! Comme Erik c’est un gros cumul de mauvaise image de soi, de répression des sentiments, d’envie/jalousie des autres aussi (Christine et son fiancé pour leur beauté). Il aurait eu besoin d’un bon thérapeute, en effet, même si nous aurions eu une histoire moins passionnante à lire du coup !
      Il n’y a pas de problème, d’autant que vous me donnez envie de replonger dans les livres, ça fait un moment que j’y pense d’ailleurs ! je ne savais même pas vraiment qu’ils avaient été traduits en anglais. Merci pour vos très intéressants commentaires, cela me fait plaisir de voir qu’il y a des lecteurs de Leroux autres que français 🙂

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