Lectures de mai 2019

 Les immortalistes Les Immortalistes – Chloe Benjamin

Roman américain publié en 2018, Les Immortalistes retrace la vie des différents enfants de la famille juive Gold, dans l’Amérique des années 60 à notre époque. Deux frères, deux sœurs, qui décident lors d’un long été, d’aller consulter une voyante pour savoir la date de leur mort. A partir de cette révélation, on suit alors la vie de chacun, leurs choix, leurs chemins, jusqu’à leur mort.

A priori macabre mais sans pour autant sombrer dans le fantastique ni le pathétique, l’intrigue des Immortalistes fait de son postulat – la date de mort révélée des enfants – un élément-clé et un prétexte pour mieux interroger. La vie de chacun d’entre eux se déroule-t-elle ainsi à cause du destin, ou par leur auto-détermination ? Chaque partie du roman relate, avec des dates précises, l’existence de chacun des enfants, son cheminement de vie, que l’une devienne artiste magicienne à Las Vegas, un autre danseur sur fond d’épidémie de sida et assumant son homosexualité, le troisième suive un chemin tout tracé en ayant la conviction de passer à côté de sa vie, ou encore que la dernière entame des recherches scientifiques pour lutter inconsciemment contre la mort inéluctable. Les Immortalistes relate le destin de chacun des personnages, et à travers eux, les liens d’une famille qui se délite ou se rapproche, les relations entre frères et sœurs, le poids du passé, y compris religieux, du devoir familiale, ou les évolutions historiques de l’époque. Chaque époque, outre les liens du sang, est aussi reliée par la présence d’un personnage secondaire s’immisçant d’une façon ou d’une autre dans la vie de chacun.

Les Immortalistes est un roman passionnant à lire, dont les quatre personnages principaux peuvent toucher par leur caractère, leur choix de vie, leur relation amoureuse ou leur attitude. Et si l’on aime les fresques familiales, celle-ci en est une très intéressante à lire, parlant aussi bien des conflits, attachements et rivalités entre frères et sœurs, que de ce qui est laissé à la génération suivante. Sans compter la grande question du roman, laissée à l’interprétation du lecteur, sur si les personnages se sont précipités d’eux-mêmes vers leur propre mort par leurs actes, ou si tout était écrit d’avance.

Celle qui attendCelle qui attend – Camille Zabka

Récit tiré d’une histoire vraie, Celle qui attend est un petit roman français publié en 2019. Le héros, Alexandre, se fait un jour arrêter au volant alors qu’il n’a plus son permis. Il est alors condamné à quelques mois de prison, où l’isolement et la solitude le feront se rabattre sur le seul signe de vie capable de l’aider à aller jusqu’au bout de sa peine : les lettres et dessins qu’il envoie, et qu’il reçoit, de sa femme et de sa fille.

Celle qui attend a le mérite de décrire avec des mots simples, parfois pudiques et souvent touchants, le quotidien d’un homme jeté en prison pour un crime mineur, son attente d’une libération, son adaptation au sein d’autres prisonniers, les conditions de vie pénitentiaire, ou l’insupportable machine administrative de ce système. Et de l’autre côté, on se rend aussi compte à quel point l’attente de sa famille à l’extérieur est terrible, sa femme devant assumer seule leur très jeune enfant, sans savoir la date de libération de son mari. C’est aussi la démonstration d’à quel point la correspondance et les communications extérieures sont essentielles aux incarcérés pour tenir le coup en prison, ne pas céder à la colère et à la haine, au risque d’allonger leur peine. Ces trois personnages vivent une existence en suspens, une attente pesante, devant laquelle la société ne montre guère de compassion ; une compassion et une empathie que le lecteur, lui, ressentira sans peine devant le récit de ces longues et traînantes semaines en prison.

Long Way DownLong Way Down – Jason Reynolds

Roman paru en 2019 à destination des adolescents et jeunes adultes, Long Way Down a la particularité d’être écrit en vers, et de ne proposer que quelques lignes, parfois deux ou trois paragraphes, sur chaque page. Le frère de Will, Shawn, est assassiné : or, dans son quartier, quand quelqu’un se fait tuer par balle, il n’y a que trois règles : ne pas pleurer, ne pas balancer, et se venger. L’histoire suit Will durant un temps très court : depuis le moment où il prend le flingue de son frère, prend l’ascenseur pour descendre dans son quartier, jusqu’au moment où il s’apprête à franchir les portes vers l’extérieur.

Long Way Down extraitLong Way Down est une expérience aussi intéressante en écriture, qu’en lecture. J’ai toujours été intriguée par les formes inhabituelles d’écriture, et lisant très peu de poésie, c’était la première fois que je tombais sur un bouquin écrit en vers libres. D’où une lecture à la fois un peu perturbante au début, mais aussi orale, empreinte d’émotions et d’expressions directes ou concises, de poésie, de jeux de mots également, le tout dans un style frappant. Autre originalité, l’intrigue du roman ne dure vraiment que quelques minutes, des minutes étalées sur trois cents pages, et se passe majoritairement dans l’ascenseur. Will, à chaque étage, voit apparaître un fantôme de son passé, un ami ou un membre de la famille, se retrouvant à converser avec lui, à parler de ce qui lui traverse l’esprit, du choix qu’il s’apprête à faire, de la légitimité de son acte : tuer pour venger un assassinant. Je n’en dis pas plus pour conserver la force du roman et le choc qu’il laisse avec sa fin marquante : Long Way Down est un coup de poing par son écriture et ses thèmes, par la façon dont il raconte, et dont il parvient à décrire les lois de quartiers précaires, où la loi du plus fort est la seule qui existe.

les confessions de Frannie LangtonLes confessions de Frannie Langton – Sara Collins

Roman historique publié en 2019, Les Confessions de Frannie Langton relate, de la Jamaïque à Londres, des champs de coton aux rues victoriennes, la vie d’une esclave noire vendue, donnée, éduquée par des Anglais, bonne à tout faire pour des expériences scientifiques, puis domestique de plus haut rang, avant qu’on ne l’accuse d’avoir tué ses deux maîtres. Les récits de son existence jonglent avec les jours de son procès, jusqu’à la condamnation finale.

Avec Les confessions de Frannie Langton, en passant par le point de vue de son héroïne, c’est toute une époque du XIXe siècle que l’on parcourt : les mœurs de la société, les expérimentations de l’époque, l’esclavage, le colonialisme, la servitude, la prostitution, les bas-fonds de Londres, les préjugés de ce siècle-là. Et par Frannie, on réalise l’absurdité du savoir de l’époque, la cruauté du colonialisme, la façon dont les nègres étaient traités, qu’ils soient esclaves ou domestiques, comme à peine possédant une âme, la barbarie scientifique, la condition des femmes ou le rejet de l’homosexualité féminine. Le roman s’avère donc instructif, passionnant et rebutant par cette époque fidèlement retranscrite, même si la narration traîne parfois en longueur. Il y a une ambivalence et un côté implicite chez Frannie, qui empêche que l’on s’attache totalement à elle ou qu’on éprouve une réelle empathie. Un aspect que l’on retrouve pour d’autres personnages, et sans doute voulu pour maintenir la tension du procès, ou la question de l’innocence ou de la culpabilité de l’héroïne. Cela n’en demeure pas moins un roman sombre, riche en détails historiques, sans concession sur les mœurs d’une époque.

la femme électrique Tessa FontaineLa femme électrique – Tessa Fontaine

« Feuilleton de non-fiction » américain publié en 2019, La femme électrique est le récit de Tessa Fontaine qui, après avoir passé des années à s’occuper de sa mère victime d’attaques cérébrales, rejoint le Monde des Merveilles, un sideshow, un cirque itinérant, formé par des artistes, des saltimbanques, héritage des anciennes troupes des freaks d’une autre époque. Ce sera pour elle un moyen de se détacher des dernières années, et aussi de se mettre à l’épreuve, avec des numéros d’avaleurs de feu, de charmeurs de serpents, ou de femme électrique allumant une ampoule du bout de la langue

Avec un aller-retour constant entre passé et présent, Tessa Fontaine raconte plusieurs moments auprès de sa mère malade, dont le corps devient une prison, avant de se mouvoir de nouveau. C’est ce concept même du corps sans doute, tantôt synonyme d’enfermement, tantôt preuve de vitalité et de prouesse, qui la pousse à rejoindre un sideshow pour dépasser ses limites. On assiste alors à la saison entière qu’elle vit avec les autres membres du Monde des Merveilles, ayant dû apprendre à avaler du feu pour être engagée, et apprenant le reste sur le tas, entre les road-trip d’une ville à l’autre, une vie de communauté resserrée, l’univers des forains, des travaux d’installation du cirque longs et pénibles. Et si les représentations, les spectacles, sont eux aussi parfois difficiles et éprouvants, il en résulte malgré tout une fierté, une magie sur scène à laquelle les gens sont devenus souvent sceptiques, l’empreinte d’un monde à part de la société, avec des artistes souvent marginalisés, bien que peu d’entre eux soient de véritables freaks. Si, comme moi, c’est cet univers, la découverte du monde forain et l’héritage des freaks d’une autre époque qui vous intéresse, alors ce récit regorge de bien d’informations, et montre à quel point cette existence est précaire, pénible, mais aussi motivée par l’extraordinaire et le spectacle, portant tout un passé de traditions et de règles particulières. Cela n’empêche malheureusement pas le récit d’avoir plusieurs longueurs, et parfois, j’ai bien eu du mal à saisir le parallèle avec les parties sur la famille de Tessa Fontaine.

« Nos mythes regorgent de créatures en partie humaines qui nous effraient parce qu’elles nous sont à la fois semblables et étrangères. Si loin et si proches de nous. Notre définition de ce qui fait un freak n’a cessé d’évoluer. La croyance médiévale et moderne selon laquelle un corps hors normes incarnerait une sorte de présage ou de châtiment divin a cédé progressivement le pas à l’idée que tous les corps, quels qu’ils soient, sont issus d’un ordre intrinsèque à la nature, qui n’est cependant pas à l’abri de dysfonctionnements. Les possibilités infinies qu’offre la nature rendent l’idée de la diversité naturelle à la fois concrète et merveille, et semblent être ainsi l’expression de quelque chose qui serait à l’intérieur. Deformity-Mania est l’expression qu’a inventé le magazine Punch en 1847 pour décrire cette fascination contemporaine à l’égard de ce que l’on désignait alors comme les curiosités humaines. »

L'empreinteL’empreinte – Alexandria Marzano-Lesnevich

Encore une fois, un livre de non-fiction, dans le sens où L’empreinte, paru en 2019, se lit comme un roman, tout en se posant comme un récit écrit et relaté d’après les comptes-rendus, vidéos, entretiens, d’une affaire judiciaire. Alexandria Marzano-Lesnevich est une étudiante en droit à Harvard, opposée à la peine de mort : conviction alors ébranlée quand elle se penche sur le cas de Ricky Langley, condamné à perpétuité pour pédophilie.

L’empreinte est un roman difficile à lire, par son sujet, et parce qu’il incarne aussi bien des débats toujours actuels et périlleux. La peine de mort doit-elle être autorisée ou interdite ? Y compris face à des cas aussi difficiles de personnes ayant violé et/ou tué des enfants ? Curieusement, pour traiter ce sujet, le livre n’est pas d’une froideur neutre comme on pourrait le craindre dans une narration judiciaire, sans être non plus sanglant : il est difficile et pesant, il faut le reconnaître. Si l’auteure est ébranlée dans ses convictions face à Langley, c’est parce qu’elle-même a subi des attouchements sexuels durant son enfance, parce que dans le passé de Langley, elle retrouve des parallèles dans le sien. Mais c’est aussi alors pour elle le moyen, en examinant ce cas, d’essayer de comprendre la cause de la pédophilie chez certaines personnes, de comprendre pourquoi la mère de la victime en est venue à demander la perpétuité pour Langley, et non la peine de mort, sans pour autant le pardonner. La justice est froide, raisonne en partant d’une causalité, de circonstances et de faits, sans pouvoir se reposer sur les intentions des accusés. Mais l’auteure explique que dans des cas aussi difficiles, où l’on ne peut définir si les criminels sont des hommes purement mauvais et impulsifs, ou bien luttant contre eux-mêmes, leur maladie, et leurs pulsions, parfois en vain, la justice a difficulté à rendre une sentence réellement appropriée. Si l’on a certes le point de vue de l’auteure sur la question, ce texte a le mérite de nous interroger et de nous faire réfléchir sur la radicalité de la peine de mort, sur l’importance donnée au criminel ou à la victime, sur comment les esprits peuvent réagir différemment et avec une infinie complexité, face à des crimes commis par d’autres personnes.


6 réflexions sur “Lectures de mai 2019

  1. Je n’ai pas grand chose à dire, ne connaissant aucun de ces livres. ^^ » C’est toutefois intéressant de lire ce genre d’articles. Une lecture riche en découvertes.

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