Lectures de juin-juillet 2020

Deux mois où j’ai plutôt traîné en lecture, incapable de me concentrer autant que je l’aurais voulu ! Vous pourrez trouver la critique concernant Les meurtres et la Survie de Molly Southbourne (Tade Thompson) dans l’article détaillé ici.

Une cosmologie de monstres – Shaun Hamill

Roman américain, Une cosmologie de monstres flirte sans cesse entre le réel et l’imaginaire avant de progresser dans le fantastique et de basculer dans l’horreur à la toute fin. C’est l’histoire de la famille Turner sur plusieurs décennies, racontée par Noah, le plus jeune fils, de la rencontre de ses parents aux destins de ses frères et sœurs. Une famille dont la réussite tourne un temps autour de l’exploitation d’une fausse maison hantée ; mais on s’aperçoit bien vite qu’autour des Turner pèsent d’étranges mystères, que rôdent des créatures effrayantes, et que le malheur sied mieux que le bonheur à chacun des membres…

Une cosmologie de monstres se réclame d’une influence lovecraftienne, du roman d’horreur mais aussi d’une histoire où la famille tient un énorme rôle. On s’attache effectivement facilement aux membres de la famille Turner, chacun en bavant bien pour des raisons diverses au cours de leur existence. Ainsi, l’intrigue devient vite prenante, car on souhaite savoir tout d’abord si le fantastique suggéré du roman existe bel et bien ou n’est que le fruit de l’imagination de Noah ; mais aussi pour savoir ce qu’il advient de chaque membre de la famille. Ce récit, dont les frontières sont au début troubles, est également servi par des sortes d’entractes sous forme d’un scénario, qui flirtent davantage encore avec l’onirique et le surnaturel, donnant un charme particulier au roman. Mais il faut admettre que pour l’horreur, on repassera : outre la résolution finale glaçante, il y a bien peu de moments où j’ai frissonné ou même appréhendé de continuer ma lecture. J’y ai d’ailleurs trouvé quelques longueurs, même si le style de l’auteur est très efficace et fluide. Cela n’en demeure pas moins un agréable moment de lecture, à l’intrigue et aux personnages travaillés, mais pas aussi horrifique que je l’espérais.

24 vues du mont Fuji par Hokusai – Roger Zelazny

L’époux de Mari est mort. En deuil, elle se met en quête de retrouver les emplacements d’où le peintre Hokusai a peint les 24 vues du mont Fuji. C’est un pèlerinage spirituel qui se présente, mais non dénué de dangers : Mari est surveillée de loin, peut-être même par son époux qui n’aurait pas tout à fait disparu..

J’ai mis à profit ces deux derniers mois pour découvrir davantage de novellas issues de la collection Une heure-lumière chez le Belial, le plus souvent avec plaisir, car les récits y sont travaillés, agrémentés d’une superbe couverture à chaque fois, et proposent une belle incursion dans la science-fiction. 24 vues du mont Fuji par Hokusai n’échappe pas à la règle, puisqu’on croise au détour des courts chapitres, des détails ici et là qui nous permettent de comprendre que l’héroïne vit dans un monde cyberpunk. Cette novella est un voyage onirique et contemplatif tel que peut l’inspirer la culture japonaise.  Elle propose des moments assez émouvants et prenants, grâce aux ressentis de l’héroïne et à l’écriture poétique et fine de Roger Zelazny. Le côté contemplatif peut en déconcerter certains, mais une fois qu’on s’est fait à cette succession de tableaux à la fois picturaux et mentaux, le récit se déroule avec subtilité et curiosité.

Signé Poète X – Elizabeth Acevedo

Xiomora a 15 ans, vit à Harlem et est d’origine dominicaine. Sa vie se partage entre son frère jumeau, son amie si différente d’elle, sa mère rigide et traditionnelle, un lycée où les garçons la harcèlent. Sa colère, son incompréhension, sa frustration, elle les exprime par les poings, ou alors par les mots dans son journal intime. La création d’un club de poésie dans son lycée va lui permettre de ne plus rester silencieuse…

J’avais entendu beaucoup de bien de Signé Poète X, avec raison. L’ouvrage est écrit sous forme de slam, respectant à la fois la poésie de l’auteure mais aussi la vision du monde de Xiorama (et vous savez que j’adore les romans écrits de façon singulière, se permettant de jouer avec les mots et les formes). Si j’ai été satisfaite de découvrir un livre écrit en slam, exprimant avec force, beauté et aussi rage les sentiments de l’héroïne, Signé Poète X a cependant moins de force pour moi que Long Way Down, autre livre young adult en slam. Mais Signé Poète X traite beaucoup plus du quotidien, du regard des autres, d’amitié entre des personnages très différents, du poids des traditions, ou de l’émancipation féminine. Et cela, avec justesse, avec humour ou sagesse, témoignant bien des paradoxes de l’adolescence. Il parle d’une héroïne qui s’affirme et qui gagne en indépendance, qui a un caractère fort et parfois compliqué : une narratrice intéressante et atypique.

Le regard – Ken Liu

Ruth Law, ancienne flic devenue avocat, enquête sur le meurtre énigmatique d’une prostituée sur demande de la mère de la victime. Elle se rend vite compte que ce n’est pas la seule prostituée assassinée de cette manière… et cette enquête pourrait bien la ramener face à son propre passé.

Récit de science-fiction encore une fois plutôt cyberpunk – car Ruth dispose de capacités augmentées – Le regard se teinte aussi de roman noir avec un personnage de détective privée assez dure à cuire. L’intrigue est efficace, et on s’attache assez vite à notre protagoniste, puisque sa vie est révélée progressivement, par des détails dispersés ou par des flash-back plus conséquents, nous amenant à comprendre pourquoi elle a rejeté son ancien métier. Ou surtout, pourquoi elle garde quasiment en permanence avec elle un Régulateur, un appareil permettant de rationaliser ses émotions pour ne pas commettre de faiblesses dans ses enquêtes. C’est un outil surprenant, mais très intéressant dans la manière dont il est utilisé, lui servant de bouée de sauvetage dans une vie personnelle plutôt chaotique, mais aussi pour être la plus efficace possible dans son travail. Le Regard possède une intrigue prenante, notamment parce qu’elle présente parfois le point de vue du meurtrier, et sa chute est assez bien trouvée même si elle aurait pu être encore plus brutale. Mais ce qui me manque dans ce récit, c’est le vertige philosophique mêlé d’émotion de Ken Liu, tel qu’il en avait fait preuve dans le recueil La ménagerie de papier. J’ai passé un très bon moment de lecture, mais sans y retrouver cette réflexion philosophique propre à l’auteur, et qui m’avait totalement épatée dans ses nouvelles.

Orgueil et destinées – Larissa Zageris & Kitty Curran

Orgueil et destinées est un livre dont vous êtes l’héroïne, vous plaçant dans la peau d’une jeune femme victorienne désargentée et au service d’une vieille tante odieuse. Au cours d’une soirée, plusieurs choix se présentent à vous, permettant de découvrir le mystère d’un des trois prétendants (et d’une prétendante) et de terminer dans ses bras. Le tout en reprenant le système des choix à effectuer à chaque chapitre !

Je l’admets, Orgueil et destinées était intéressant surtout pour son côté livre dont vous êtes les héros : j’aimais bien faire ces récits de fantasy, enfant, même si je trichais au niveau des choix. Mais c’est aussi clairement une lecture d’été. Parodier les histoires classiques de Jane Austen et autres romans gothiques du 19e siècle a son charme, mais les prétendants sont très stéréotypés (Écossais au grand cœur, héritier de famille à la succession compliquée, maître d’un manoir aux mystères surnaturels, exploratrice en Égypte), l’écriture navigue entre l’affligeant et le satirique, et les systématiques scènes un peu érotiques peuvent rebuter. Autant le côté parodique fait parfois mouche en rendant les scènes à prendre au 36e degré, autant parfois cela tombe à plat. Je me suis quand même amusée à traquer les références (mention spéciale à l’arc narratif faisant le mix entre Rebecca et Jane Eyre avec un Danvers masculin) et à explorer les différentes fins, certaines étant quand même drôles en dépit d’arcs narratifs inégaux selon le personnage suivi. Le roman aura au moins eu le mérite de faire passer ma panne de lecture.

L’insaisissable logique de ma vie – Benjamin Alire Saenz

Salvador mène son existence dans une famille à moitié américaine, à moitié mexicaine. Quand en terminale, un élève insulte son père homosexuel, Sal répond avec les poings et une colère qu’il ne soupçonnait pas. Et puis, son père lui donne une lettre de sa mère biologique. Sa meilleure amie, Sam, vit dans une famille toujours plus dysfonctionnelle. Les décès arrivent sans prévenir. Et la vie doit pourtant continuer son cours.

Comme dans Aristote et Dante découvrent les secrets de l’univers, cet autre roman de Benjamin Alire Saenz ne possède pas de véritable intrigue. On assiste à plusieurs mois, plusieurs épisodes de la vie de Sal, avec des rebondissement quotidiens, des conversations banales ou intimes, des scènes dures ou au contraire, emplies d’amour ou d’amitié. L’auteur aborde encore une fois de nombreux sujets avec ce pavé, de l’homosexualité à l’adoption, les différences de nationalité, le décès et le deuil qui s’ensuit, l’importance des parents biologiques, les liens du cœur et du sang, le harcèlement ou simplement le passage à l’âge adulte, constitué de petits tout et rien. L’auteur parvient à retranscrire tout cela par de nombreux dialogues bien écrits, par des scènes figées presque au cinéma, à dire bien des choses au détour des mots. Mais, car il en faut bien un, L’insaisissable logique de ma vie m’a bien moins plu qu’Aristote et Dante, dont j’avais trouvé les dialogues bien plus percutants et subtils, avec des personnages aussi bien plus attachants.

Le nexus du Docteur Erdmann – Nancy Kress

Le Docteur Erdmann vit en maison de retraite, mais donne encore parfois des cours de science. Car l’homme est brillant malgré son âge avancé, et détonne au milieu des autres membres de la maison de retraite, d’un caractère aussi coloré et excentrique qu’il est silencieux et distant. Soudain, une pression apparaît dans son cerveau, puis disparaît, ne lui laissant qu’un vague souvenir d’une autre conscience que la sienne. Est-ce l’approche d’une maladie, ou bien de quelque chose de plus scientifique, dépassant la compréhension humaine ?

Le nexus du Docteur Erdmann est peut-être l’ouvrage que j’ai le moins apprécié dans la collection Une heure-lumière jusqu’à présent. S’il est réussi dans sa manière de poser une galerie de personnages tous très différents et identifiables – et tous retraités, donc du troisième âge, chose rare en littérature – j’admets ne pas avoir été toujours très réceptive à l’humour de l’auteur, ni à sa manière de raconter l’intrigue. Au point que la « chute » m’a laissée plutôt impassible, tant elle est vite expédiée et peut-être encore brouillonne dans son explication et sa résolution. Si bien que je n’ai pas grand-chose d’autre à rajouter sur cette novella, dont l’élément de SF avait pourtant un concept intéressant, celui d’une sorte de conscience collective.

Un pont sur la brume – Kij Johnson

Kit Meinem d’Atyar est un architecte chargé de fabriquer le premier pont permettant de traverser la brume, une étrange matière indéfinie, mortelle et peuplée de créatures, qui sépare l’Empire en deux. L’histoire raconte ses années consacrées à la construction du pont, mais aussi à sa vie dans les deux villes opposées, notamment en compagne d’une passeuse de brume, Rasali Bac.

L’histoire de la construction de ce pont est bien moins ennuyeuse qu’elle n’en a l’air ! Car au-delà du travail d’architecture de Kit Meinem, c’est la vision de deux mondes différents dans l’histoire de Kij Johnson que nous observons. Un homme à la vie toujours transitoire, sans refuge fixe, venant des villes, face à des villages qui vivent de la pêche et de leurs commerces, plutôt éloignés de l’Empire à cause de la brume justement, et dont la dangerosité raccourcit souvent leur vie. En construisant ce pont, si l’on relie les hommes et les terres, c’est pour mieux croiser des visions différentes de l’existence. C’est aussi pour qu’une façon de vivre disparaisse au profit d’une autre, faisant arriver l’industrialisation, le travail, l’artisanat, remplaçant au fil du temps une civilisation et un peuple par d’autres. Ces années de construction sont donc riches humainement, permettant d’approfondir le narrateur mais aussi Rasali Bac, pour qui on se prend vite d’affection – et ce dans un monde dont les traits et les nuances sont assez vite évoquées et détaillées presque sans s’en rendre compte. De quoi rappeler qu’en peu de pages, on peut poser un univers fictionnel presque entier. Même si elle n’est pas un coup de cœur, c’est là une belle lecture dans la collection Une heure-lumière.

J’ai également lu le neuvième tome de The Promised Neverland, mais j’attendrai d’avoir fini davantage de tomes pour en faire une prochaine mini-critique.


11 réflexions sur “Lectures de juin-juillet 2020

  1. Tu as eu de chouettes lectures, notamment dans la collection Une heure-lumière dont j’aime beaucoup le principe 🙂
    Ton avis me donne envie de sortir 24 vues du mont Fuji de ma PAL… Quant à Signé Poète X, je suis ravie qu’il t’ait plus même si je retiens ton conseil de lecture, Long Way Down.
    Quant à Orgueil et destinées, il est également dans ma PAL, mais je n’ai jamais pris le temps de le lire. Sans être transcendante, ça a l’air d’une petite lecture sympa.

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    1. Merci, avec un peu de retard ! Une heure-lumière a un très chouette concept, je ne vais pas arrêter de découvrir des choses chez eux. Et Signé Poète X était une belle lecture, merci encore de me l’avoir fait sortir de ma PAL ! Orgueil et destinées est parfois navrant dans l’écriture, mais c’est effectivement une lecture d’été plutôt sympa et originale. Ça me donne envie de découvrir d’autres livres dont vous êtes le héros de ce style !

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  2. Eh bien ! Tu as quand même lu pas mal ! Mis à part Orgueil et Destinées dont on avait déjà parlé, je n’en connais vraiment aucun. Mais je note bien les titres de la collection Une heure lumière parce qu’ils ont vraiment l’air très intéressant, notamment Un pont sur la brume qui m’intrigue bien ! Merci pour cette rétrospective 😉

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    1. Merci (avec retard) Clelie ! Les titres d’Une heure-lumière sont vraiment sympas… à chaque fois, des points de vue, des histoires et des thèmes différents, mais toujours avec une belle écriture ! J’aime beaucoup… Belles lectures à toi pour ce mois d’août ! 🙂

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  3. Ah j’ai beaucoup aimé te lire. Je vois qu’on a des goûts similaires en littérature. Je suis quand même intéressée par le livre de John Irving… J’ai aussi acheté un roman dernièrement encensé par Stephen King de Dan Simmons, nuit d’été je crois, un roman gothique qui traite de l’enfance… A voir. Je pense que je vais acheter le livre de John Irving si j’arrive à le trouver sur Vinted. Pour ce qui est de Orgueil et destinées, il à l’air sympa sans plus. J’ai du mal avec la paralittérature de Jane Austen. J’ai lu pas mal de navets je dois dire et je me suis donc un peu calmée pour le moment…

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    1. Ah, je suis contente de lire ça pour la similarité des goûts en littérature ! Dan Simmons est normalement reconnu, je pense que tu t’aventures vers quelque chose de qualité même si je ne connais pas le litre. Le livre de John Irving, Shaun Hamill tu veux dire ?
      Je n’ai jamais lu Jane Austen à part Emma, je suis mal placée pour juger. Orgueil et destinées était vraiment une lecture sans prise de tête pour décompresser, mais ce n’est pas à la hauteur de ses romans, c’est certain !

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  4. Je n’avais pas vu passer Signé Poète X , mais un roman en slam traduit par Clémentine Beauvais, ça éveille forcément ma curiosité !
    J’ai L’insaisissable logique de ma vie dans ma PAL, j’espère qu’il sera à la hauteur même si je ne pense pas qu’il pourra dépasser ARistote et Dante !

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    1. Et il est très bien traduit je pense. Le format change déjà des lectures habituelles, c’est à souligner. Pour L’insaisissable logique de ma vie, oui, en effet, il n’est pas à la hauteur je trouve. Mais ça donne un moment de lecture agréable !

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