Un mois, un classique | L’eau des collines, Marcel Pagnol

Amazon.fr - Jean de Florette - Pagnol, Marcel - LivresJe n’ai pas oublié le challenge mis en place cette année, même s’il prend beaucoup de retard. Le mois de juillet a donc été consacré à la lecture du diptyque L’eau des collines avec ses deux tomes : Jean de Florette et Manon des Sources, écrits par Marcel Pagnol en 1963 suite aux films qu’il a réalisés. Pour une fois que des romans sont écrits d’après des adaptations cinématographiques et non l’inverse ! Claude Berri réadaptera en 1986 les deux romans au cinéma, donnant naissance aux célèbres versions avec Gérard Depardieu, Daniel Auteuil, Yves Montand et Emmanuelle Béart. Un merci encore à F-de-Lo de m’avoir fait découvrir ces classiques du cinéma et prêté ces livres.

En Provence, nous suivons donc les aventures de plusieurs personnages au sein du village provençal des Bastides. Ugolin est le neveu du Papet, et ils sont les derniers survivants de la famille des Soubeyran. Déterminés à récupérer la propriété d’une terre voisine connue pour sa fertilité et sa source, nécessaire à toute culture abondante, ils bouchent la source du terrain en espérant pouvoir ensuite racheter le lieu à bas prix. C’est d’un mauvais œil qu’ils voient venir l’héritier légitime de la propriété, Jean de Florette, avec sa femme et sa fille, issus de la ville. Ugolin commence alors à sympathiser avec Jean et à l’aider dans son idée d’élevage de lapins, avec en tête l’idée de le décourager et de le faire échouer face au rude travail paysan. Manon des sources, le deuxième volume, prend place quelques années plus tard avec Manon, la fille de gens, qui s’est habituée à vivre au milieu des collines, connaissant le moindre coin d’eau et la moindre vallée, et désireuse de se venger de ceux qui ont laissé son père s’éreinter en vain dans son entreprise.

Jean de Florette et Manon des sources sont tout d’abord dépaysants par leurs multiples descriptions de la Provence : Marcel Pagnol nous plonge au cœur des vallées et montagnes, dans le monde paysan, dans le village rural des Bastides, sans la moindre difficulté. Par l’évocation des paysages, des sons, de la mentalité des habitants attachés à leurs habitudes et rancunes ancestrales, il nous immerge totalement dans l’histoire, renforcé par le patois des personnages et leurs expressions hautes en couleur.

manon-des-sources-marcel-pagnolSous les abords d’une histoire simple, les deux romans proposent une véritable tragédie, parfaitement reflétée dans les films. C’est le silence d’Ugolin qui condamne les rêves de Jean, un homme bossu, mais sincère, passionné, trop rêveur, trop charitable et trop naïf ; et pourtant, Ugolin en vient à le considérer comme un ami, un sentiment le plaçant dans un entre-deux difficile où il choisit l’égoïsme, poussé par le Papet. Ce dernier pourrait n’être qu’un froid manipulateur si on ne tenait pas en compte son dur passé et son obsession de sauver sa branche familiale. Plus tard, Manon deviendra une figure ambiguë, une fille sauvage des collines, à mi-chemin entre sorcière et fée par sa connaissance de la nature et des bêtes, marquée par le destin de son père. Et c’est d’autant plus ironique qu’Ugolin tombera à ce moment amoureux d’elle, avec l’intensité d’un romantisme d’une autre époque.

Par ces différents personnages qui se croisent, par ce qu’ils représentent et leurs actions, l’intrigue se déroule sans temps mort, se parant de fatalité, de vengeance, d’innocence, d’amour, gardant en son centre la vision d’un crime arrivé par la faute d’un monde paysan trop fermé et replié sur lui-même, pour en explorer les conséquences avec un châtiment collectif, des années plus tard. L’histoire est une immense tragédie familiale, aux ressorts inattendus jusqu’à la toute fin, et qui se révèle forcément poignante, tant on ne peut qu’aimer l’innocence de la famille de Jean, détester Ugolin et le Papet pour leurs manigances. Et pourtant, en nous plongeant aussi dans leurs pensées, Marcel Pagnol parvient aussi à nous les faire apprécier, à nous les faire prendre en pitié. Les personnages sont ainsi attachants, sublimes parfois dans leurs attitudes et leur force, mais surtout marquants, formant une fresque sur plusieurs années, qu’on prend plaisir à voir évoluer. Et quels destins, entre pathétisme, sentiments purs, désirs de vengeance et rancunes historiques ! On ne peut qu’être fasciné et absorbé dans cette histoire romanesque et puissante, qui n’est parfois pas sans certains aspects hugoliens.

Deux livres entraînants, pendant lesquels les musiques ou les scènes des films reviennent obligatoirement en tête, qui font plonger davantage dans le passé et les sentiments de chaque personnage. Cette lecture accentue la vision d’une histoire tragique, mais aussi emplie de force, de fierté et de sentiments passionnés, faisant se serrer le cœur face au destin de chacun, entraîné par leur caractère propre d’une façon inéluctable. Deux beaux romans, aussi bien par le fond que la forme, tant Pagnol a réussi à rendre vivace ce petit monde des Bastides perdu dans la nature et les traditions. Et une excellente occasion de découvrir la plume de l’auteur, surtout si comme moi vous n’avez encore jamais eu l’occasion de le lire !

Ce n’était pas contre les forces aveugles de la nature, ou la cruauté du destin qu’il s’était si longuement battu ; mais contre la ruse et l’hypocrisie de paysans stupides, soutenus par le silence d’une coalition de misérables, dont l’âme était aussi crasseuse que les pieds. Ce n’était plus le héros vaincu, mais la pitoyable victime d’une monstrueuse farce, un infirme qui avait usé ses forces pour l’amusement de tout un village.


12 réflexions sur “Un mois, un classique | L’eau des collines, Marcel Pagnol

  1. Alberte m’avait déjà donné envie de découvrir Pagnol et voilà que tu en remets une couche ! Ce que tu écris là est plus que convaincant, ces romans semblent posséder moult atouts pour me convaincre : la nature, des personnages tragiques, un souffle romanesque… Je suis déjà à moitié sous le charme.

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    1. La coïncidence n’est pas voulue, mais j’en suis ravie ! J’ai été aussi plus séduite que je ne le pensais, je ne m’attendais pas à ce souffle romanesque et à ces personnages si tourmentés, à découvrir au gré d’une écriture très accessible et pourtant vraiment travaillée. Je suppose que c’est une lecture bien appropriée pour l’été !

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      1. J’avoue avoir été surprise à vous lire, je ne n’associais pas Pagnol à des personnages tourmentés, je pensais que c’était assez léger en réalité ! Donc ce sera vraiment à découvrir !

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  2. Ah, Jean de Florette et Manon des Sources… Il est vrai que ce sont deux grands classiques… Et tu m’apprends que ces romans ont été écrits après la réalisation des premiers films, je l’ignorais complètement ! Je crois d’ailleurs les avoir vus il y a quelques temps mais ils m’avaient un peu laissée indifférente, car j’étais et je suis encore beaucoup trop imprégnée des films splendides de Claude Berri. Je rejoins complètement ce que tu dis, ce sont des romans et des films poignants, et complètement dramatiques. En tant que lecteur et/ou spectateur, comment ne pas être révoltés par les injustices, les manigances du Papet et son neveu Ugolin, qui s’enfoncent toujours plus loin dans les mensonges, quitte à détruire la vie de certains, ou à être responsables de leurs morts tragiques… Oui, finalement, comme tu le dis bien, malgré que les deux personnages soient détestables, l’histoire fait qu’ils sont rattrapés par le destin, en quelque sorte… et qui fait que justice soit rendue, mais tellement tard, et manière vraiment terrible… Ce sont des romans dont on ne sort pas tout à fait indemnes je trouve… En cela, les films de Berri ont très bien retranscrits ce sentiment étrange de beauté absolue et de malaise…

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    1. C’est tellement rare, que les livres existent après les films… Je n’ai pas du tout vu les premiers films, mais de ce que je sais, l’intrigue a aussi changé entre ceux-ci et les romans, sur quelques points, pour devenir celle qu’on connaît dans les films de Berri. Une première version dont on a extrait le meilleur, je suppose. Je ne m’y attendais pas en les voyant ou les lisant, mais tu le décris bien,il y a une telle tragédie, une telle ambiance…on déteste certains personnages, on s’apitoie sur d’autres, on voit la justice arriver trop tard ou en totale ironie… c’est très tragique, et pourtant, très humain,très poignant… Papet et Ugolin sont détestables, mais même eux peuvent être appréciés. Et ils hantent l’esprit encore longtemps après. Et le tout derrière une histoire qu’on pourrait croire simple, mais tellement bien menée avec cette passion de chaque caractère, avec de tels rebondissements ! La fin me serre toujours le coeur avec cette lettre du Papet. Et les films sont superbes.

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  3. Marcel Pagnol commet un tour de force en faisant voler en éclats les codes du romantisme et surtout de la tragédie classique. Ce ne sont pas des princes et monarques qui sont confrontés à la fatalité mais des paysans a priori peu éduqués. Ce contraste surprend mais permet aussi de redonner de la noblesse à une partie de la France qu’il aimait. Contente que l’histoire t’ait plu 😉

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    1. Tu exprimes ça avec tellement de clarté et de style ! C’est tout à fait ce qu’on ressent en lisant les romans… et cette sensation d’attachement pour des personnages aussi ancrés et tragiques, aussi mauvais soient-ils parfois. Et j’adore le patois utilisé. Merci encore à toi pour cette belle découverte !

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