Lectures de mars 2022

les-attracteurs-de-rose-streetLes attracteurs de Rose Street – Lucius Sheppard

Samuel Prothero est un aliéniste dans l’Angleterre victorienne du XIXe siècle. Dans un club fermé, il se fait aborder par Jeffrey Richmond, homme méprisé et ignoré par les autres membres du club. Samuel choisit pourtant de le suivre dans le quartier très mal famé et nauséabond de Rose Street. Richmond a en effet inventé une machine : un « attracteur » qui permettrait de débarrasser le smog londonien de ses particules de pollution… sauf que l’attracteur attire également des fantômes et des reliquats d’âme, y compris celui de Christine, la sœur assassinée de Richmond.

Je ne m’attendais pas particulièrement à être convaincue par Les attracteurs de Rose Street, d’autant qu’au départ je n’avais pas fait le lien avec la novella Abimagique du même auteur, que j’avais adorée. Pourtant, on y retrouve la même ambiance soigneusement travaillée jusque dans les détails, la même sensualité qui parcourt tout le texte, le même amour des atmosphères lugubres et surnaturelles. La narration interne est toujours aussi maîtrisée, ici à la première personne du singulier sous forme de journal intime, peignant sans mal et sans complaisance les mœurs et codes de la société victorienne, entre basses et hautes classes.

Samuel habitant désormais à Rose Street, il comprend que l’ancienne propriétaire, Christine, tenait une maison de passe dont Richmond a gardé deux des anciennes employées. Il va donc enquêter sur le fantôme de Christine – qui revit en boucle certaines scènes de son passé, comme un fragment de hantise – tentant de communiquer avec elle. Lucius Shepard propose une enquête mêlant surnaturel et science avec une écriture qui replonge sans peine dans le style gothique. On y sent toute la noirceur, la beauté ou parfois la crudité de ce genre si cher au XVIIIe et XIXe siècles, tout en suivant une intrigue mystérieuse où les personnages évoluent et deviennent de plus en plus attachants. Je n’en dirais pas plus pour conserver le suspens de ce court texte, mais c’est une très belle surprise dans la collection Une heure-lumière, qui devrait sans aucun doute ravir les amateurs et amatrices du genre gothique et des écritures ciselées.

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L’Arabe du futur, tomes 1 à 4 – Riad Sattouf

« Ce livre raconte l’histoire vraie d’un enfant blond et de sa famille dans la Libye de Khadafi et la Syrie d’Hafez Al-Assad. »

Succès critique autant que public, je n’avais encore toutefois jamais franchi le pas d’ouvrir le premier tome de l’Arabe du futur. Un dernier conseil de lecture de la part de La Tentation culturelle m’a finalement fait tourner les premières pages, pour ne plus m’arrêter jusqu’à la fin du quatrième tome !

Riad Sattouf raconte donc son enfance au Moyen-Orient, des années 70 à 90, élevé par une mère bretonne et un père syrien. Il va vivre avec ses parents, puis ses deux frères, dans un petit village à côté d’Homs, là où vit la famille paternelle. C’est par un regard d’enfant, qui ne juge pas mais qui observe et voit beaucoup, que Riad Sattouf crée le décalage saisissant entre les situations qu’il vit enfant et voit de façon innocente et émerveillée, et ce que nous, lecteurs adultes, nous comprenons des dialogues et situations. Cela contribue à rendre la bande dessinée universelle en évoquant de nombreux sujets, qui ne manquent pas de nous toucher : le déchirement entre une famille française et syrienne, les différences de vie culturelle, religieuse, le fossé entre un village coincé dans la tradition et le conservatisme, et la France plus moderne et libre…

C’est aussi un pan de l’Histoire et de la politique du Moyen-Orient qu’on voit. Le père de Riad Sattouf, d’abord heureux de son éducation en France et encourageant son fils à être un « Arabe du futur » (lettré et éduqué, loin de l’obscurantisme religieux), se retrouve rattrapé par la religion, les traditions de sa famille, d’un mode de vie musulman qui le sépare peu à peu de sa famille. Avec des idées religieuses et politiques de plus en plus extrêmes, il en vient à critiquer sa femme, la société française immorale et basée sur l’assistanat, empli d’idées racistes et d’extrême-droite. Au point que la famille finira par se scinder, quand il ira travailler en Arabie Saoudite et que sa femme choisira de retourner avec ses enfants en Bretagne.

L’enfance de Riad Sattouf dans ce petit village nous permet de plonger dans une autre culture, un mode de vie très différent de celui des Français. Quel que soit le lieu ou la situation (école, rues du village, maison, passage chez les connaissances influentes de son père), il offre un dépaysement et une véritable découverte. Mais on le voit aussi grandir, passer du petit enfant blond mignon et adoré, à l’adolescent brun qui découvre ses états d’âme, l’acné, la puberté et l’attirance envers les filles. L’Arabe du futur entremêle tant de fils narratifs à la fois : l’autobiographie, frappante par un récit sans complaisance, sans filtre ; la collision entre deux mondes totalement opposés en termes de modernité et de croyances ; le déchirement d’une famille aux cultures se révélant contradictoires ; le passage de l’enfance à l’adolescence…. Une véritable richesse qui est appuyée par un dessin simple, économe, aux couleurs dominantes selon le pays où se trouvent les personnages, mais toujours expressif. Le crayon de l’auteur retransmet sans mal les expressions des personnages, nous amenant à les aimer et à suivre leurs histoires de manière très proche, comme une famille qui vivrait à côté de chez nous. C’est là toute la force d’une bande dessinée que je ne peux que recommander !


13 réflexions sur “Lectures de mars 2022

      1. (tu peux effacer l’autre commentaire, ca été envoyé avant même que je finisse de l’écrire :/)

        Il y a moyen que je le kiffe. J’avais déjà beaucoup aimé le premier tome de la BD autobiographique de Jhon Rachid (je dois me rattrape d’ailleurs il a sorti la suite depuis !).

        Aimé par 1 personne

      2. Vincent Lacoste ! C’est très très intéressant, tant pour l’expérience de réalisateur de l’auteur, que pour la vision – parfois carrément opposée – de Vincent Lacoste alors ado !

        Aimé par 1 personne

    1. Je suis désolée de te répondre aussi tard Erik ! Avec mon nouvel emploi du temps j’ai énormément de mal à suivre sur la blogosphère… Après, bien sûr, c’est ma vision sur la bd (personnellement en famille, même avec une origine espagnole, je suis loin de vivre autant ce choc des cultures) mais je l’ai trouvé vraiment très intéressante. Si tu essayes, j’espère que ça te plaira davantage qu’au premier abord !

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