Layers of Fear, 2016 | Peindre les nuances de la folie

Every portrait that is painted with feeling is a portrait of the artist, not of the sitter – Oscar Wilde

Layers of Fear est un jeu en vue à la première personne, produit par le studio polonais Bloober Team et sorti en février 2016. Tenant du psychédélisme psychologique et horrifique, il semble s’inspirer notamment de Silent Hills P.T., tout en exploitant son propre univers : la perdition d’un peintre devenu fou, et qui cherche à obtenir la toile parfaite.

Voilà, en peu de mots, ce que je savais de Layers of Fear avant de le commencer. Et y jouer ne m’a pas du tout déçue, même si on peut regretter le court temps de jeu (environ 7h en incluant le DLC Inheritance) et un côté linéaire. Il s’agit après tout plus d’un jeu d’exploration horrifique où on ouvre une porte après l’autre, que d’un survival horror à la manière de Resident Evil ou Silent Hill.

Pourtant, Layers of Fear est indéniablement original et oppressant. On débute dans la demeure abandonnée du peintre, explorant chaque pièce et fouillant les placards : ce sont un peu près les seules actions que vous aurez à faire tout au long du jeu, ainsi que de résoudre des énigmes. Puis le joueur se retrouve devant la toile presque vierge, traversée d’un trait rouge, du peintre. A partir de là, en ressortant de cette pièce, les autres parties de la demeure se transforment, se transformant en un dédale labyrinthique sans aucun sens, sans possibilité de retourner en arrière. Des pleurs de femmes et des gémissements d’enfant résonnent, des portes et des fenêtres s’ouvrent et se ferment brusquement, les ombres deviennent inquiétantes et surgissent de nulle part…

Vous n’êtes plus vraiment dans la simple demeure victorienne du peintre, mais plutôt dans les pièces de sa maison intérieure, similaire à celle physique, dans les tréfonds de son inconscient et de ses délires. Car au fil des pièces gothiques, obscures, aux lumières vacillantes, on découvre que le peintre n’est pas exempt de tout reproche : alcoolique, obsédé par ses toiles, il semble terriblement manquer d’attention pour sa femme et sa fille, devenant agressif et distant. Reste à savoir quelle tragédie s’est véritablement déroulée dans cette maison. Et cette histoire-là est aussi tourmentée et malsaine que l’atmosphère de la demeure labyrinthique !

Ce qui fait de Layers of Fear un jeu vidéo aussi original, c’est qu’il flirte énormément avec l’art et l’oppressant à la fois. Particulièrement beau graphiquement au rendu des ombres, des lumières et des couleurs, on sent que chaque détail de la maison a été soigné, menant à des pièces invraisemblables, poétiques et glaçantes à la fois. Ainsi, on découvrira une pièce sans plafond mais à l’abîme vertigineux ; un piano dont la musique fait lentement se déplacer les caisses et objets d’une cave ; des pièces où on tourne en rond ou sans issue, où se retourner fait apparaître de nouveaux décors ; des lieux emplis de traits de peintures, de dessins enfantins, de décors en décomposition… et ce ne sont que des exemples parmi des mises en scène très riches et surprenantes. Les variations des décors sont innombrables et d’autant plus impressionnantes qu’en refaisant le jeu une deuxième fois, j’ai découvert de nouvelles pièces et même évité certains passages de ma première partie. En somme, comme votre progression, le jeu est toujours en mouvement : jamais on ne peut revenir en arrière, et en fermant une porte puis en la rouvrant, vous déboucherez parfois sur une autre pièce.

Les jumpscares et éléments d’horreur sont toutefois bien présents : objets s’animant brutalement, un cerf empaillé à la Evil Dead, des poupées et des pantins marchant tout seuls, des ombres sur les murs, un fantôme féminin qui vous poursuit (semblable à Lisa dans Silent Hills P.T. et qui vous tue de la même manière), des visions psychédéliques… Layers of Fear reste surtout très oppressant, grâce à des graphismes extrêmement poétiques, macabres et glauques, toujours beaux, mêlés à une musique mélancolique et qui hante facilement le joueur.

Cette beauté stressante et délétère ne serait rien sans le parti pris des peintures et de l’art, qui sont au cœur même du jeu. Le jeu et son DLC empruntent en effet non seulement des citations célèbres liées à la peintures, issues du Portrait de Dorian Gray ou encore une phrase d’Edward Munch, mais aussi des peintures réelles. On dénombrera ainsi le Cauchemar de Johann Heinrich Fussli, la Dame à l’Hermine de Léonard de Vinci, L’enlèvement de Ganymède de Rembrandt, Portrait d’un homme de Jan van Eyck… En bref, il est impossible de traverser les couloirs de la demeure du peintre sans jamais trouver un tableau qui existe réellement. Cela contribue à une étrange familiarité, d’autant plus pesante que les portraits se retrouvent souvent déformés ou transformés lors du jeu. L’inspiration du peintre elle-même est parfois représentée, avec des portes menant à des murs de brique, sur lesquels sont inscrits « Blocage du créateur », insistant sur à quel point l’obsession artistique dévore le personnage principal.

Le labyrinthe des pièces est ainsi hanté autant par l’art de la peinture, que par l’inconscient – et la névrose – du peintre. Car le jeu ne serait rien non plus sans l’esprit du peintre, qui perçoit sa propre demeure de manière déformée et symbolique. Tout a une signification, parfois évidente, parfois sans doute psychanalytique. Les poupées animées que l’on croise, les rats qui envahissent la maison, ces pièces recouvertes de peinture ou débordant de livres et de meubles abandonnés, ces impressions de tourner en rond, ou encore ces téléphones sonnant sans fin et qui, une fois décrochés, ne mènent qu’au manque de communication… Les hantises se répètent et semblent impossibles à chasser complètement.

Tout est fait pour donner une impression de confusion, d’état mental se dégradant, pour illustrer au mieux la descente aux enfers d’un peintre qui a visiblement tout perdu : son succès, son estime sociale, son argent, sa famille, sa raison, et son art. Une histoire qu’on découvre au travers des notes laissées dans des tiroirs, et par les commentaires glaçants du peintre face à certains objets ramassés : on a alors tantôt l’impression d’avoir affaire à un homme épuisé, tourmenté et éperdu, tantôt à un sociopathe…Savoir que le jeu reflète son inconscient ne rassure guère sur qui il est vraiment ! Layers of Fear est la quête du chef d’œuvre parfait pour le personnage principal, au moyen de pigments monstrueux et en affrontant des visions cauchemardesques. Le peintre espère, lui, réussir et récupérer ce don artistique qui lui a été volé, et non échouer, comme les nombreux messages écrits sur les murs de la maison, le lui répètent. L’art et la tragédie qu’il a vécue se mêlent, comme si une peinture pouvait réparer les erreurs du passé, alors que c’est la peinture même, son côté obsessionnel, qui a en partie causé sa déchéance. Au lieu de devenir un refuge, c’est un gouffre sans fin. Le jeu a parfaitement réussi à donner vie et mise en scène à cet état de folie de plus en plus sombre, et qui n’a probablement pas de fin : car à bien y réfléchir, aucune des fins, ni du jeu principal, ni du DLC, ne sont heureuses, loin de là. La tragédie humaine arrivée dans cette maison est trop triste et sombre pour permettre un échappatoire. Il ne faut donc pas s’attendre à une happy end ou même un semblant d’espoir pour ce jeu, qui reste, de bout en bout, imprégné de sa noirceur et de sa folie.

Quant au DLC, Inheritance, très court, il propose de revisiter la demeure du peintre par les yeux de sa fille, des années plus tard. Celle-ci, en revisitant chaque pièce, cherche à faire la lumière sur son passé et les événements arrivés alors qu’elle n’avait que cinq ans. Cela lui permettra de voir si elle aussi, va succomber à la folie qui semble courir dans les veines de sa famille… On revisite alors ses souvenirs, eux aussi de toute beauté : les mises en scène alternent avec des dessins d’enfants oniriques, des contes aux symboliques malsaines et peu coutumières, des scènes en une sorte de papier illuminé en ombre et lumière, et enfin des décors que l’on traverse avec sa taille d’enfant. Le tout avec des scènes importantes de sa vie avec ses parents, permettant d’explorer les relations entre eux.

En somme, Layers of Fear est un jeu magnifique visuellement, loin de l’horreur habituelle du genre, avec une esthétique superbe née de la peinture et d’une ambiance victorienne. On peut regretter le manque d’action proposée, mais en aucun cas son atmosphère étrange et oppressante, son histoire mystérieuse à reconstituer, et la plongée dans l’esprit tourmenté d’un peintre à la recherche d’une beauté parfaite, comme une rédemption impossible.

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4 réflexions sur “Layers of Fear, 2016 | Peindre les nuances de la folie

  1. Je pense que je détesterais faire ce jeu en entier, pas parce qu’il est mauvais, au contraire ton article donne envie… Mais sans craindre d’être terrorisé, je sais que ce sont le genre de gameplay et d’ambiance qui me mettent mal à l’aise.

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